ALEXIS CURVERS ARISTOTELICIEN

    Texte d’Alexis Curvers tiré de « Pie XII, le Pape outragé » Robert Laffont 1964

     transmis par le Lieutenant 23-07-2003.

 

Le conflit qui divise l'humanité sur l'aristotélisme est tout autre chose qu'une dispute d'école. C'est une question de vie ou de mort. C'est la question fondamentale que rencontrent Hercule à la croisée des chemins, Hamlet quand se pose à lui, dans les termes mêmes d'Aristote, le dilemme éternel : To be or not to be.  Pour eux comme pour nous, il s'agit de choisir d'abord entre l'être et le non-être.  Opterons-nous pour la vérité ou pour l'illusion, pour l'objet ou pour le désir, pour les choses ou pour les mots, pour la proie ou pour l'ombre?  L'erreur d'un instant peut tout perdre et nous perdre; le chien de La Fontaine, voyant sa proie en l'eau représen­tée, non seulement la quitta pour l'image, mais pensa se noyer.

 

De ce choix liminaire dépendra que toutes nos démarches consécutives nous portent toujours plus loin vers le bien ou vers le mal, vers le vivre ou vers le mourir, et finalement vers Dieu ou contre lui, puisque la réalité des choses est à la fois le gage et la condition de la présence de Celui qui est.  De Dieu seul les choses tiennent leur consistance, leur solidité, leur force d'être et de demeurer ce qu'elles sont.  Non habitées par Dieu, elles sont tout aussi bien ce qu'elles ne sont pas, ou ce qu'elles sont en partie ou en apparence, ou ce qu'il nous semble qu'elles auraient pu être et qu'il nous plairait qu'elles deviennent.

Le mouvement est le même par lequel les hommes excluent Dieu du monde et contestent la réalité de ce qui est son oeuvre.  Il n'est que trop clair que le monde où nous vivons court au néant parce qu'il doute de sa propre existence; et il doute de son existence parce qu'il n'attache plus à la vérité, c'est-à-dire à l'être, une valeur sacrée.  Par tous ses moyens d'expression, depuis les mythologies en vogue jusqu'au cinéma pseudo-réaliste, depuis la pédagogie sans pensée jusqu'aux machines pensantes, depuis la poli­tique jusqu'aux tranquillisants, le siècle marque sa préférence pour le non-être.  Il décide en toute occasion que ce qui est n'est pas et que ce qui n'est pas est.

Mais cette doctrine répugne trop à la nature pour s'avouer telle quelle.  Elle se déguise donc en un progressisme qui pare le non-être des spécieux attraits du possible, du probable, du devenir.  Ce qui n'est pas n'est pas encore, dit-on, mais sera.  Une des manies du langage progres­siste est de conjuguer tous les verbes au futur, en leur prêtant par anticipation la valeur du présent.  Or, cette anticipation de l'avenir est elle-même une négation de ce qui est, une fuite dans l'irréel, un exercice de science-fiction.  Car l'avenir tel que l'envisage l'homme dit moderne ne dérive pas avec vraisemblance de ce qu'on sait du passé, il se définit au contraire par l'absolue nouveauté des changements qu'il est censé promettre.  C'est moins l'objet d'une prévision qu'un effet du hasard.  Il ne résulte pas d'un calcul des probabilités, mais d'un pari contre l'expérience.  Nul ne peut connaître l'avenir, dit Voltaire, par la raison qu'on ne peut connaître ce qui n'est pas; on réentend là Aristote et Hamlet.  Et Victor Hugo :

Non, l'avenir n'est à personne!

Sire, l'avenir est à Dieu.

L'homme moderne, nous dit-on maintenant, veut que l'avenir soit à lui.  Il entend le façonner brutalement à sa guise, d'après l'image précon­çue qu'il s'en forme selon son envie et selon son orgueil.  Non seulement cet avenir déterminé de force par le vouloir de l'homme ne se réalise jamais, mais encore il empêche de germer et d'éclore le véritable avenir, l'avenir meilleur et viable qu'auraient lentement élaboré les normes de la nature et les desseins de Dieu.  Un avenir imaginaire supplante, mais sans le remplacer, le seul avenir possible. L'idée de ce qui n'est pas refoule dans le non-être la chance de ce qui est.  Ainsi s'accomplit la grande perversion du jugement.  Une telle erreur est sans compensation, car l'imaginaire ne supplée pas à la perte du réel.  La coloration du néant est un mirage qui ne peuple pas le désert qu'il suppose.  Un édifice de nuées ne répare pas les ruines sur lesquelles il s'élève.  Sacrifier le certain à l'éventuel, ce projet se nourrit d'illusion et non pas d'espérance.  Et le parti de l'illusion n'est autre que le parti de la destruction.