Allocution prononcée place de la concorde le 21 janvier par

 Claude TIMMERMAN

lors de la cérémonie organisée par France Royaliste.

 

 

Tiré du Cri du Chouan, supplément  de février 2003

 

 

 

Allocution du 21 janvier 2003

place Louis XV

 

Nous voici à nouveau réunis pour commémorer l'assassinat du Roi Très Chrétien Louis le Seizième il y a aujourd'hui 210 ans...

Ensemble nous allons nous recueillir, ensemble nous allons nous remémorer le processus implacable, l'enchaînement  inexorable, mis en place par la Convention, processus qui, au delà de la personne physique du Roi, allait broyer l'ensemble de la famille royale dans le but avoué de rompre la continuité dynastique.

Pourtant, il n'aura pas fallu plus de vingt ans pour que la France, écœurée des exactions révolutionnaires et lassée des guerres napoléoniennes, qui la laissaient ruinée et exsangue, ne fasse un accueil triomphal au Comte de Provence, le futur Louis XVIII.

Certes, il restait, comme une ombre au tableau, le mystère de la mort du Dauphin au Temple, qui semblait bien avoir été inéluctable...

Mais, la légitimité monarchique dans la continuité dynastique était retrouvée, malgré l'assassinat programmé de toute la famille royale.

La révolution française malgré ses milliers de morts, malgré ses exactions aussi sanglantes que répugnantes, avait donc échoué dans sa stratégie principale : instaurer la légitimité de la  République sur la disparition de la légitimité monarchique.

Car, malgré les vicissitudes de l'Histoire, le règne de Louis Philippe et le Second Empire, cette légitimité monarchique dans la continuité dynastique allait être maintenue durant le XIXème siècle par le duc de Berry, puis par le comte de Chambord dont la restauration manquée allait pourtant sonner le glas.

A sa mort en 1883, de toutes les Lois Fondamentales du Royaume, la plus essentielle allait être prise en défaut : “ Le Roi ne meurt pas en France ! ”

On se rappellera que l'étiquette prévoyait, lors de la mort d'un souverain, que devant la Cour en grand deuil, le chambellan, tout de rouge vêtu, s'inclinait devant le successeur désigné en le nommant à haute voix “ Sire ! ”, ce que l'imagerie populaire traduira dans la littérature et le cinéma par la formule désormais célèbre qui en reproduit bien le sens :

“ Le Roi est mort, vive le Roi ! ”

Ainsi le Roi, cet intermédiaire consacré par l'Église, de l'alliance entre Dieu et le peuple français se survivait à travers les générations, mais aujourd'hui, il a définitivement disparu.

C'est donc une double mort qu'il nous faut ici pleurer : celle de notre Roi, Louis le XVIème, et celle de sa dynastie près d'un siècle plus tard.

“ Le Roi est donc mort en France ”. C'est aujourd'hui un fait avéré.

Parce que cette continuité dynastique a été rompue, nombre de prétendants sont à même de revendiquer l'héritage, et cette multiplicité conduit inexorablement à l'éparpillement du militantisme des uns et des autres au fil de la diversité de leurs sensibilités.

Cela mène à des rivalités, voire à des affrontements fratricides...

Nous devons donc réfléchir sur les causes et les conséquences de nos divisions ... qui sont désastreuses pour la progression de nos idées et pour l'héritage que nous véhiculons.

On dit souvent que nous avons, en France, la droite la plus bête du monde, mais ne devrait-on pas dire aussi que la France a la mouvance monarchique la plus bête du monde ?

Pourtant nous sommes sans excuses ! La France est la plus ancienne des monarchies européennes, c'est elle qui servit de modèle à toutes celles qui survivent actuellement ou qui ont disparu depuis peu...

Mais, dans aucun de ces pays, on n'assiste à un tel étalage des divisions monarchiques, car le principe étant historiquement encore proche - quand il n'est pas carrément actuel comme dans la moitié des pays européens - les querelles dynastiques, s'il en existe, ne sont pas de mise.

Cette France, fille aînée de l'Église par le baptême de Clovis et l'onction de son sacre, donne l'image tous les jours du reniement de son héritage historique, du déchirement de sa ferveur monarchique à cause de nos divisions.

N'ayons pas peur de le dire, si Samson trancha le fil de la vie physique du Roi Louis XVI, nous le tuons en l'esprit tous les jours en nous affrontant stérilement.

C'est pour cela que nous avions pris l'initiative d'appeler au rassemblement à Versailles, le 27 octobre dernier, lors de la fête hautement symbolique du Christ Roi, tous les royalistes de cœur, sans aucune exclusive, pour nous connaître, resserrer nos liens et apprendre à retrouver ensemble l'esprit initial qui devrait toujours nous animer.

Nous étions une centaine, certains dirons que c'est un succès, mais on a douloureusement ressenti l'absence d'approbation des grandes familles de pensée monarchique historiquement rivales, même si à titre individuel, nombre de leurs sympathisants nous avaient rejoint ce jour là.

Le Roi n'est rien, le principe est tout !

Chacun à cette heure opinera devant cet ultime message du Comte de Chambord, au bout de quatorze siècles de monarchie qui ont fait la France, dont neuf siècles de continuité dynastique capétienne.

Mais demain ?

Demain, nous retournerons à nos affrontements, à nos écoles de pensée, à nos chapelles philosophiques, avec leurs cortèges d'exégètes et d'historiens, faisant assaut d'érudition pour démontrer que “ notre prétendant ” est le bon et que tel ou tel argument avancé pour le conforter - aussi boiteux soit-il - est bien plus probant que les arguments mis en avant par les tenants des autres !

Comme le soulignait récemment Son Altesse Royale, le Prince Sixte Henri de Bourbon Parme :

Aujourd'hui, nous constatons une rupture historique dans cette continuité monarchique, c'est ce qui s'oppose à son principe et rend donc caduque les prétentions de chacun à une quelconque exclusivité de la légitimité monarchique, quelle que soit la branche de la maison capétienne qu'il représente. ”

On peut donc avoir des sympathies, des préférences, des convictions personnelles, mais nous devons toujours garder à l'esprit qu'aucun des prétendants au trône de France n'est sans tache en regard des lois fondamentales du royaume et, qu'au delà des passions, nous devons donner l'image de l'unité, car nous sommes les porteurs du message de l'héritage monarchique et du témoignage de l'Histoire.

Si l'on ne veut pas l'admettre et le comprendre, c'est la survivance même de ce message qui sera en jeu !

Alors cessons de donner le spectacle lamentable de nos dissensions et de nos luttes intestines, à partir d'arguments sans cesse ressassés dont l'itération même prouve l'inanité.

Chacun de ces arguments a sa valeur, certes, mais chacun d'entre eux est bien insuffisant en face de l'immense abîme auquel la rupture dynastique nous a confronté.

Que d'aucun avance un argument historique, celui-ci est immédiatement disséqué, analysé, et hiérarchisé par les tenants d'un prétendant qui “ prouvent ” aussitôt que cet argument est moins “ fort ” que tel autre, qui assoit à leurs yeux la légitimité de leur propre favori.

Face aux Bourbons d'Espagne, on opposera le Traité d'Utrecht et les renoncements aux prétentions sur le trône de France...

Face aux Orléans, on brandira l'affaire Chiappini, et le renoncement de Philippe dit Égalité à ses titres et ses prérogatives…

Face aux descendants de Naundorff, on hurlera à l'imposture sans que personne ne puisse encore trancher définitivement ce qui reste l'une des grandes énigmes de l'Histoire...

Face au Prince de Bourbon Parme, on brandira la loi salique et on invoquera la rupture dynastique...

Face à la famille de Bourbon-Busset, certains même, comme le dictionnaire Larousse, n'hésiteront pas à parler de bâtardise.

Quel spectacle odieux offrons-nous à nos adversaires !

Nous sommes donc prêts à dénigrer nos princes plus cyniquement que ne le feraient les maçons et les jacobins les plus endurcis.

Oui, de cela, nous sommes tous responsables ! Nous en sommes tous responsables, par nos divisions stériles et notre entêtement.

Nous sommes tous responsables par ces rivalités odieuses qui donnent l'image de marque parfois désastreuse qui continue d'être véhiculée sur la monarchie par nos adversaires.

Nous sommes les premiers à ignorer le précepte de notre dernier roi : “ Le Roi n'est rien, le principe est tout ”, et aucun de nous n'est plus à même de délivrer ce message, englués que nous sommes dans nos chicanes.

Qui parmi nous est encore capable d'expliquer et de défendre la structure du pays réel et le système politique monarchique si bien résumés par cette maxime de Charles Maurras : “ Le roi au-dessus, les républiques en dessous ” ?

Le Roi n'est pas une fin en soi, c'est un moyen : celui de palier les carences charismatiques d'aventuriers de la démocratie comme nous en voyons tant, de s'opposer aux appétits féroces des profiteurs, de faire éclore les talents au service des sujets du royaume, et non pas de faire exploiter le peuple à des fins personnelles.

Le Roi, c'est l'arbitre suprême. C'est partout le recours.

C'est l'Homme, divinisé par le sacre, qui peut faire régner la Justice et l'Harmonie, car son statut le place au-dessus des Hommes, directement sous le regard de Dieu !

Rappelons-nous la phrase de Renan : “ La chimère démocratique du règne de la volonté populaire aboutit à un régime d'intolérables bassesses morales. L'élection produit une moyenne d'opinion inférieure à la portée d'esprit du souverain le plus médiocre.

En ces temps de désaffection politique, de scandales économiques, de délits en tout genre dont les élus de la nation sont les auteurs avérés, d'irresponsabilité institutionnalisée à tous les niveaux, ( N'oublions jamais la réplique de Georgina Dufoix : “ responsables mais pas coupables ” ), nombreux autour de nous sont ceux qui ont cette interrogation : “ Le roi ? Mais, après tout, pourquoi pas ? ”

Et  aussitôt resurgit cette question : “ Mais au fait, qui voyez-vous ? ” Et les dissensions que nous entretenons à loisir de ressortir aussitôt ! Au lieu de s'en tenir au principe en exposant que le plus digne qui s'y attache trouvera nécessairement sa place avec l'assentiment de tous. N'oublions jamais que toutes les dynasties débutèrent par la désignation d'un homme obtenue à partir d'un consensus !

Si l'on peut interpréter le martyre du Roi Très Chrétien comme un sacrifice, lui qui fut assassiné pour avoir laissé dégénérer une situation en ayant, alors qu'il en était encore temps, refusé de faire tirer sur la foule des émeutiers - au risque de sacrifier ses gardes dévoués - pour ne pas faire couler le sang de ses sujets : le peuple de France, que doit-il penser de l'attitude de ceux qui aujourd'hui s'enorgueillissent d'être ses derniers sujets ?

Croyez-vous qu'il en soit fier ? Qu'il soit fier de l'image de la monarchie que nous véhiculons ?...

Avons-nous oublié les principes chrétiens qui ont guidé toute sa vie et qu'il rappelle d'une façon si émouvante dans ce testament que nous évoquons toujours en cette date fatidique ? Comment doit-il nous juger ? Lui qui nous observe de Là-Haut depuis son martyre ?

Pénétrons-nous bien du fait qu'un Roi ne se choisit pas : il s'acclame comme Clovis, il s'impose comme Henri IV ou bien il est en place dans le cadre d'une continuité dynastique.

Le Roi ne se conçoit pas sans cette alliance avec Dieu qui lui confère son pouvoir et l'assiste dans sa tâche. Il est donc clair que Dieu saura nous faire comprendre le jour venu vers quel prince nous devrons nous tourner : la foi et la piété de Louis XVI sont là pour nous rappeler le rôle essentiel de la religion dans l'élaboration de la société monarchique.

Souvenons-nous de Saint Paul: “ Tout pouvoir vient de Dieu ! ” C'est cette formule qui fut reprise par S.S. Léon XIII dans son encyclique du 16 février 1892 lorsqu'il écrivait : “Dans toute hypothèse, le pouvoir civil, considéré comme tel, est de Dieu et toujours de Dieu. Car il n'y a pas de pouvoir si ce n'est de Dieu.”

En effet, qui donna la victoire aux Francs à Tolbiac ?

Qui envoya Jeanne d'Arc à Charles VII et lui permit de se faire couronner à Reims ?

Qui fit choisir Henri IV à la France ?

Qui permit la révolution ?

Qui, enfin, laissa le Comte de Chambord sans descendance ?

Toujours nous voyons paraître la Divine Providence, la main de Dieu !...

Chacun doit comprendre que plus un prétendant s'entend comme proche du trône, plus ses droits diminuent au profit de ses devoirs de rassembleur du peuple. Si nous nous unissons tous autour de ce principe, notre souhait se muera vite en certitude.

C'est bien ce que voulait signifier le Comte de Chambord lorsqu'il minimisait le monarque, ad personam, au profit du principe qu'il incarne.

Nul mieux que le duc de Lévis-Mirepoix dans “ Le Roi n'est mort qu'une fois ”, n'a résumé le drame de cette situation :

Il y a dans le caractère français un profond individualisme de tempérament, qui s'est manifesté depuis nos origines les plus lointaines, et a produit nos grandes réussites comme nos grandes épreuves.

Remarquez que dans nos crises les plus douloureuses, telle l'époque de Jeanne d'Arc pour ne parler que d'un lointain passé, ce n'est pas du manque de valeurs humaines que nous avons souffert. On dirait presque le contraire. Mais l'intérêt général s'étant éclipsé, les personnalités ne s'affirment plus que par le choc des factions. Qu'une vue claire du destin national réapparaisse, ces mêmes forces du pays, qui se heurtent et s'entre-détruisent, vont concourir ensemble vers le bien public.

C'est dans ces conditions que nous avons toujours connu les périodes glorieuses de notre Histoire.

Vladimir Volkoff, l'année dernière, avait terminé une allocution par ces mots : “, au secours ! ”. Mais je dirais plus volontiers aujourd'hui : “ Sire, ayez pitié de nous ! De notre indignité, de notre incapacité à vous survivre dignement dans l'union, de notre incompétence à suivre votre exemple dans la Foi en Dieu, nous qui prétendons aujourd'hui porter pour vous témoignage ! ”

 

Alors s'il est un vœu à formuler en ce jour de tristesse et de souffrance, ce serait que, pour rendre utile ce sacrifice, il conduise enfin ceux qui le commémorent à l'unité et non à la division, pour travailler dans l'humilité auprès du peuple, dans le peuple, à la survivance de l'idée monarchique en attendant la restauration, au lieu de s'en servir comme le font certains pour parader dans des salons, quitte à être la risée du plus grand nombre...

La restauration est l'affaire de tous, la survivance est l'affaire de tous, la continuité  monarchique, même si elle ne peut plus s'affirmer totalement à travers la légitimité, reste l'affaire de chacun dans l'intérêt de tous.

“ Aidez-nous, Sire, à le comprendre et à le vivre, pour que Votre Martyre n'apparaisse pas vain ! ”

 

En ce début de troisième millénaire, en cette période d'incertitudes cruciales économiques, sociales et politiques, le Prince qui se détachera, quel qu'il soit, aura  besoin de chacun d'entre nous...

Sachons alors ne pas rester sourd à son appel !

Sachons, tous unis, ne pas alors le décevoir !

 

Alors, le sacrifice de Louis le XVIème apparaîtra pour tous ne pas avoir été vain.