LE COMPLEXE DE X-FILES

par Anne Merlin-Chazelas

 

Rubrique "Bon sens interdit" du Libre Journal de la France Courtoise n°287 du 28 février 2003. Transmis par le Lieutenant 14-03-2003.

 

 

I1 y a beaucoup de façons de se laisser désinformer : la plus simple, la plus fréquente, consiste à croire tout ce que l'on entend, tout ce que l'on lit, tout ce que l'on voit à la télévision.  C'est ainsi qu'il reste encore des gens pour croire que Katyn est un crime allemand, que les époux Ceausescu ont perpétré un abominable massacre à Timisoara, que Pinochet a fait massacrer des centaines de milliers de per­sonnes, arraché le Chili au para­dis communiste que lui promet­tait Allende et laissé le pays en ruines, que le communisme a eu des effets "globalement positifs"­ et que Milosevic a fait mourir des centaines de milliers, voire des millions de "Kossovars" musul­mans au Kossovo.

Une seconde manière de se lais­ser désinformer, c'est au contrai­re de succomber au "complexe de X-Files" et de se persuader que toutes les informations sont biaisées, déformées, voire totalement mensongères, et que "la vérité est ailleurs". Comme les individus atteints de ce complexe dans sa forme la plus grave finis­sent par ne plus croire qu'à ce qu'ils ont pu voir ou entendre en direct, récusant tous les témoi­gnages, toutes les sources, ils finissent par vivre dans un monde à eux, aussi rétréci qu'ir­réel.

Dans une forme plus bénigne de ce complexe, parce qu'en étu­diant avec attention et discerne­ment les informations de telle ou telle origine on a constaté des mensonges caractérisés, on se convainc que toutes les informa­tions provenant de la même origi­ne sont obligatoirement mensongères.

Ainsi, parce que les Américains se sont prêtés à l'abominable désinformation sur les pouponnières de Koweit City, toute infor­mation de source gouvernementale américaine est suspecte, mensongère.  Parce que les Israéliens présentent dans cer­tains cas des informations men­songères, ou tout au moins invérifiables, toute information de source israélienne, ou juive, ou émanant d'une source où l'on peut trouver quelques juifs, ou même d'une source qui, sans avoir le moindre lien direct avec Israël et les Juifs, n'a pas mis en doute leurs informations, est traitée de même manière.

On en vient à croire (et j'en demande pardon à ceux qui ne pensent pas comme moi) que puisque ce sont (et pour cause) les Américains qui ont diffusé les images de la destruction des tours jumelles de Manhattan, d'une partie du Pentagone et de l'avion qui s'est écrasé sans atteindre aucune cible, et qu'ils en ont accusé Oussama Ben Laden et Al Qaida, il s'agit évi­demment d'une énorme désinformation et que ce sont les Américains eux-mêmes, ou Israël (ou les deux) qui sont à l'origine de ces crimes abominables, pour se fournir un prétexte de guerre contre I'Afghanistan taliban puis contre I'Irak.

Il va de soi, dans cette optique, que tout ce qu'affirment les enne­mis de ceux que l'on considère comme des désinformateurs est parole d'évangile.  Jamais, au grand jamais, les Palestiniens ou Saddam Hussein ne se sont livrés à la moindre désinformation !

 En fait, tous les pays, tous les gouvernements, toutes les puis­sances politiques ou écono­miques se livrent à la désinfor­mation quand tel est leur intérêt, et disent la vérité quand elle les sert ou ne leur nuit pas.

Or, il me semble que l'examen critique, par exemple, de l'histoi­re des attentats du 11 septembre exclut l'hypothèse d'une sanglan­te provocation judéo-américaine.  Elle n'aurait, hélas, rien d'impossible en théorie.  Mais en fait, comment Ben Laden, comment les talibans d'Afghanistan, com­ment l'organisation AI Qaida même moins lourde et moins puissante que ne l'affirment les Etats-Unis - auraient-ils accepté depuis 18 mois de se faire accu­ser de crimes dont ils seraient innocents, au risque - réalisé ­d'une expulsion d'Afghanistan, de la mort de dizaines de milliers de leurs partisans et de l'arrestation de milliers d'autres, d'une traque incessante, sans protester une seule fois de leur innocence et en revendiquant au contraire et ces crimes, et d'autres à venir ?  De même, comment peut-on croi­re que Saddam Hussein serait (puisque les Etats-Unis l'accusent de tous les crimes) un agneau bêlant, tolérant envers le christia­nisme (quand il interdit le port de prénoms chrétiens), démocrate (quand il se vante de l'impossible taux de 100 % de voix sans aucu­ne abstention), n'ayant pas une goutte de sang sur les mains ?  Si les Etats-Unis sont bien cou­pables envers ce peuple d'une guerre sans mesure sous forme d'un blocus qui affame la population et de bombardements per­manents, s'ils ont un comporte­ment "à la tête du client", épar­gnant la Corée du Nord, bien plus menaçante que I'Irak pour la paix du monde, et des dictateurs tout aussi ou plus sanglants, on ne peut nier que Saddam Hussein est un bien déplaisant personna­ge et que s'il ne menace pas son voisinage et le reste du monde, ce n'est pas parce qu'il ne veut pas, c'est parce qu'il ne peut plus.

Il serait certes fort souhaitable que sa dictature (même moins terrible que ne le prétendent les Etats-Unis) disparaisse pour faire place à un gouvernement qui trai­terait mieux et ses citoyens, et ses voisins.

Mais jusqu'ici les Etats-Unis n'ont pas apporté de preuve convain­cante de ce qu'ils reprochent de nouveau à Saddam Hussein.  Tant que cette preuve ne sera pas four­nie, on peut penser que leur objectif est tout autre que celui de se défaire d'une menace et que, pour une foule de motifs complexes, ils souhaitent surtout prendre solidement pied au Moyen-Orient.