CONTRE LA NATION

 

Paul le Hérisson, 6 juin 2003 :

Il y a quelques temps, j'ai voulu lancer un débat sur l'urgence de réfléchir à la nécessité du concept d'Etat-nation. Avant moi, le SdR avait fait la même tentative. Malheureusement, il n'y eut que bien peu de réactions...

Voici une citation extraite d'un cours inédit de Hannah Arendt sur Machiavel : "Il [Machiavel] pense que, quelle que soit la forme de gouvernement assumée par l'Etat, le principal est qu'il dure. Ou encore : quoique le gouvernement puisse changer, l'Etat peut durer ; il peut passer d'une forme à l'autre. L'Etat est détruit seulement quand le pays est divisé, c'est-à-dire lorsqu'il y a beaucoup de gouvernement dans le même pays, quand le même peuple vit sous différentes sortes de règles, ou quand un étranger entre dans le pays. Le concept de l'étranger est assez nouveau [NB : il s'agit d'un partage entre chrétiens, la séparation entre chrétiens et non-chrétiens allant de soi]. Il signifie que tous les chrétiens ne sont pas identiques, qu'un nouveau principe de distinction entre les hommes est introduit, un principe qui n'est pas religieux, mais séculaire : où êtes-vous nés, quelle langue parlez-vous, quels souvenirs historiques avez-vous ?" p. 51 de Gaille-Nikodimov (Marie) [présenté par], "Un viatique pour lire Machiavel. Un cours inédit de Hannah Arendt", Magazine Littéraire, n° 397, Machiavel, 2001, p. 50-52.

Voilà le drame de Machiavel : arriver à créer une rupture au sein de la Chrétienté pour en faire émerger la nation. C'est-à-dire créer une religion civile et civique qui permette aux italiens de se différencier des Français ou des Espagnols dont on sait le rôle à la fin du quattrocento et au début du cinquocento. Son modèle étant la religion de la République romaine. On en sait aussi l'échec : les états-nations qui émergent sont justement la France ou l'Espagne (et l'Angleterre) et non l'Italie mère de tous les arts y compris celui de la politique moderne... La raison en est très simple. La Chrétienté, c'est l'Israël par l'Esprit. Pour rompre cette unité, il faut donc en revenir à un Israël par la chair où l'israélite serait remplacé par le régnicole qu'il soit français, espagnol ou anglais. Ainsi, pour la France, "l'ardeur avec laquelle les instigateurs français de l'idée nationale à l'aube des temps modernes dressent le parallèle entre leur propre nation et le peuple hébreu ou le royaume de Judée démontre que dans le monde chrétien, dominé par la notion universaliste du Populus Christianus, le modèle privilégié utilisé pour l'élaboration du concept de l'Etat-nation se trouvait dans l'Ancien Testament, dans la figure du peuple d'Israël." Haran (Alexandre Y.), Le lys et le globe. Messianisme dynastique et rêve impérial en France aux XVIe et XVIIe siècles, Seyssel, 2000, p. 20.

L'idée nationale est donc le fruit d'un retour en arrière vers une conception vétéro-testamentaire toujours théologiquement valable pour les juifs mais en aucun cas pour les Gentils (c'es-à-dire, les Nations, mais dans un sens tout différent que l'actuel mot nation) et elle est donc une trahison - qu'on le veuille ou non - de ce que nous sommes (de la volonté de Dieu, si l'on veut aller plus loin). Lors de la Révolution française, ce modèle est bien sûr rejeté car trop religieux, mais il faut bien lui donner un substitut et avant que Rome remplace Sparte - qui fait la rime avec Bonaparte - Sparte avait pris la place d'Israël... Le modèle patriotique à l'antique qui fut celui du XIXe s. jusqu'à Déroulède (le XIXe s. qui se finit en 1945 selon certains) n'est donc qu'un palliatif. Et c'est pour cela que c'est là que ce développe l'antisémitisme moderne : il s'agit d'opposer un nouveau fondement à la nation à l'ancien en disqualifiant ce dernier. L'antisémitisme moderne aux motifs politiques n'a donc rien à voir (sinon dans la forme, parfois) avec l'antijudaïsme chrétien aux motifs théologiques. Le second n'a tué que par accident et fort peu (et, bien souvent, cela relevé plus du droit commun que d'autre chose) alors que le second était meurtrier en son origine même puisqu'il lui fallait éliminer un concurrent.

En somme, cheminer vers et avec l'Occident comme peuple commun n'est ni plus ni moins qu'une réconciliation avec le modèle ancien (ancien n'est pas un mot juste car son antériorité n'est pas d'ordre chronologique) et un retour vers nous-mêmes.

Paul le Hérisson

 

Christian Lenormand, 9 juin 2003 :

Je me lance...

Pour moi il n'y a aucune nécessite d'avoir un Etat pour chaque nation, la mienne y compris, a partir du moment ou la Nation n'est pas mise en danger (culturel, racial, spirituel, économique, politique, etc.) par l'Etat. Ce qui n'est absolument pas le cas actuellement, l'Etat-nation français étant le meurtrier du peuple normand, et ce depuis bien longtemps. Et son gros bébé, l'Etat européen ne vaut guère mieux, même si il parle un peu plus de subsidiarité. Mais, je le crains, que dans des buts de manoeuvre contre les anciens Etat-nations type France.

C'est d'ailleurs excellent de voir tous ces crétins de souverainistes reprocher a l'Etat européen d'agir vis à vis de l'Etat-nation France exactement comme ils veulent continuer a le faire vis a vis des régions-nations de France.

Si je vous comprends bien Paul : Vive l'Empire!

Pourquoi pas? Du moment que mes coutumes sont respectées...

Christian.

 

Claude Timmerman, 10 juin 2003 :

Etat : pays ou nation?

Telle est bien la question.

J'ai lu avec intérêt ( mais si, mais si) le texte du hérisson, surtout son analyse de Machiavel, comme vos réflexions...

Si l'on part du principe, qui semble admis par tous les protagonistes, que la Nation fait référence à une communauté humaine, le débat me semble sérieusement simplifié.

Car l'appartenance à une nation n'implique absolument pas l'appartenance à un pays!

On pourrait dire que l'état/nation est la représentation de cette communauté des hommes qui la compose : l'ensemble des liens constitués par leurs us, leurs croyances, leurs connaissances, etc...Tandis que l'état/pays est la représentation de l'ensemble des hommes qui partagent la même terre: celle de leur lieu d'implantation.

On comprend alors que la notion de pays est toujours associée à la sédentarisation, tandis que la notion de nation est historiquement d'abord associée au nomadisme! C'est ce que l'on retrouve chez Attali d'ailleurs ("Les juifs, le monde et l'argent").

Cette notion se vérifie chez les juifs bien sûr, mais aussi chez tous les peuples nomades en marche : Les peuhls, les touareg, les mongols, les tziganes, les amérindiens, etc...Tous les peuples qui privilégient historiquement l'élevage sur la culture : l'élevage est par essence nomade, la culture implique la sédentarisation. On observe dans cette opposition toutes les variantes. On pensera aux américains gagnant la "frontière", c'était à cette époque une nation en marche! On pensera aussi aux Gaulois qui déboulèrent d'Asie Centrale avant de se fixer sur les bord du haut Danube puis de déferler en vagues successives durant plus d'un millénaire sur l'Europe de l'Ouest, et qui partaient en
conquêtes avec armes, bagages, familles, troupeaux,...et les fameux poulets qui leur donnèrent leur nom : galli, une nation avant qu'ils ne se fixent. De même pour toutes les tribus que recouvre l'appellation "d'invasions barbares".

On pourra aussi penser aux Cosaques, nation soudée par sa foi, issue d'éléments disparates, moitié nomades, moitiés agriculteurs, qui conservèrent jusqu'au bout cette habitude de se déplacer avec familles bagages et troupeaux : les Anglais qui mitraillèrent si consciencieusement les restes de l'armée Vlassov dans les wagons qui les renvoyaient en Russie en savent quelque chose!

La nation n'a donc pas de réalité territoriale, elle n'en a jamais eu historiquement.

A l'inverse, le pays était associé à une communauté sédentarisée qui pouvait être très petite.

On oublie toujours que les "rois" du Péloponèse régnaient sur une ville ou un territoire minuscule. Cette acception a été perdue dans la conception moderne de la royauté...disons depuis le Moyen Age. On oubliera pas primitivement que le domaine royal était "l'île de France". Mais on retrouve cela dans l'histoire romaine, les rois d'Albe, de Rome, etc...

C'est à ce type que se rattachent aussi les structures tribales africaines ou chinoises (époque des royaumes combattants).

Il existe donc une véritable opposition entre ces deux concepts de sociétés : Le roi est toujours attaché à la sédentarisation, au domaine de l'immeuble. Le pays est le donc un siège, celui des constructions (temples, palais, demeures) et de l'industrie de l'homme.

A l'inverse la nation est du domaine du meuble, du mouvement. Dès l'origine, les nations, en marche, ne pouvant trimbaler toute une foultitude de choses se sont concentrées sur l'abstraction, ce que l'on retrouve aussi dans les divers aspects de la philosophie et de ses vecteurs : les livres aisément transportables... Curieusement, l'écriture qui deviendra vite l'apanage des nations les plus "civilisées" qui seront sédentarisées pour ,subvenir aisément à tous leurs besoins, est d'origine sédentaire car il faut un support pour écrire, même s'il faut transmettre aux uns et aux autres dans les nations nomades, des choses importantes, secrètes ou sacrées que l'absence de proximité entre les membres de la nation interdit de laisser galvauder par des messagers plus ou moins surs.

Abstraction dans l'objet, dans la représentation, mais aussi dans la religion : d'où le monothéisme (attribué bien à tort au judaïsme) et surtout l'absence des "idoles", des représentations, etc...

Historiquement, l'état/pays est donc producteur agriculture, mines, puis industries) alors que l'état/nation est transformateur et surtout commerçant: ne pouvant subsister uniquement par sa production très limitée, il oeuvre dans les services...et a besoin de moyens d'échanges, d'où l'argent, mais on trouve tout aussi bien les coquillages (koris), les disques de fer, les perles, les plumes, etc...tout ce qui est aisément comptable, rare donc précieux et transportable, servant d'intermédiaire pour le troc.

Pour la nation, l'état est virtuel : c'est le sentiment d'appartenance à la communauté et la tacite acceptation des lois d'usage, indispensables à régir l'harmonie entre ses membres.

Pour le pays, l'état est beaucoup plus palpable, et il va entraîner une législation qui va traiter d'une foule de choses immeubles parce que bien réelles, en premier lieu la terre, donc matérielles.

Mais l'errance nomade a ses limites : elle prive la nation d'une importante évolution technique qui nécessite dans tous les domaines une certaine forme de sédentarisation (des observatoires astronomiques aux laboratoires scientifiques par exemple).

En résumé, l'état n'est indissociable de l'appartenance à la terre, donc à la notion de pays, que pour les nations nomades.

Le pays est d'essence matérielle, la nation est d'essence spirituelle!

Le concept de royaume est précisément le résultat du mariage de ces deux conceptions spirituelles et matérielles, dont le souverain primitivement aussi grand prêtre est le trait d'union.

L'appartenance à un pays, et les structures que cela impliquent, éloignent donc l'individu de son sentiment d'appartenance à une nation puisque cette appartenance est matérialisée dans son lieu d'implantation. L'individu s'identifie alors naturellement davantage à son pays, sa terre, sa patrie, qu'à sa nation d'origine.

C'est aussi là l'origine du phénomène d'assimilation.

..Bon je m'arrête, à la veille du bac philo, et pondu en 15 minutes, cela vaut bien 5 / 20 non?

C.T.

P.S. pour le hérisson, Inutile de me sortir 350 citations pour approuver ou infirmer ce que j'énonce : cela sort bêtement des réflexions personnelles de mon petit cerveau (fécond?) et ne s'appuie surtout sur aucune école ni aucune doctrine!

Mais je pense qu'il y a matière à creuser!