Bonjour à toutes et à tous,

 

L’un des derniers messages concernant, si j’ai bien suivi, l’annonce par le gouvernement de la création d’une journée de commémoration pour les crimes contre l’humanité (journée qu’il sera très mal vu de célébrer), j’ai eu envie de vous adresser copie d’une nouvelle de Boccace (qui n’a rien à voir, je dois avoir le cerveau plutôt… dérangé ?).

 

Georges-Olivier alias chevecier

Message du 2-12-2001 intitulé «Lueur d'espoir en provenance du XIV° siècle ».

 

 

 

 

Décaméron – Première journée, deuxième nouvelle

 

Le Juif Abraam poussé par Giannotto di Civigni se rend en cour de Rome ; là ayant constaté la perversité du clergé, il revient à Paris et se convertit au christianisme.

 

Le récit de Panfilo suscita par endroits les rires des dames qui le louèrent dans son ensemble ; mais la nouvelle attentivement écoutée étant parvenue à sa fin, la reine demanda à Neifile, assise à côté du premier narrateur, de prendre à son tour la parole, afin de poursuivre les réjouissances dans l’ordre jusqu’ici respecté. Elle accepta volontiers et avec joie, en personne aussi courtoise que belle ; et elle commença en ces termes :

 

- Panfilo nous a prouvé par son récit que la bienveillance de Dieu n’a cure de nos erreurs quand elles sont le fruit d’une incapacité humaine à connaître ; j’entends donc pour ma part vous montrer combien cette même bienveillance en tolérant patiemment les défauts de ceux qui doivent par leurs paroles ou leurs actes en être le vivant témoignage, et qui oeuvrent en sens contraire, constitue une preuve infaillible de vérité qui doit nous encourager à persévérer avec plus de conviction dans la voie de notre foi.

 

- J’ai entendu raconter un jour, charmantes amies, qu’il y avait à Paris un riche marchant, très brave homme, appelé Giannotto di Civigni, très honnête et très droit, spécialisé dans la draperie ; il s’était lié étroitement d’amitié avec un juif très riche, du nom d’Abraam, marchand lui aussi de son état, d’une égale droiture et honnêteté. Deux qualités qui n’échappèrent pas à Giannotto et qui lui firent peu à peu regretter que l’âme d’un homme aussi noble, aussi sage et aussi bon aille à sa perdition par ignorance de la vraie foi ; il se mit donc à le prier amicalement d’abandonner les erreurs du judaïsme et de se convertir à la foi chrétienne qui, comme il avait tout lieu de le constater, ne cessait de se développer et de prospérer, preuve indéniable de sa sainteté et de sa véracité, tandis que sa foi à lui, il le voyait très bien, régressait et finirait par se perdre.

 

A cela le juif répondit qu’il n’y avait pour lui de foi vraie et sainte que la judaïque et qu ‘étant né juif, il entendait vivre et mourir de même ; rien, disait-il, ne le ferait jamais changer d’avis. Giannotto ne laissa pas pour autant de revenir à la charge au bout de quelques jours, lui expliquant grossièrement, à la manière habituelle des marchands, pour quelles raisons notre foi est meilleure que la judaïque ; la solide amitié qui le liait à Giannotto ou les paroles que le Saint-Esprit souffle à l’homme ignorant eurent-ils raison de sa résistance ? Toujours est-il que le juif bien que grand maître de la loi judaïque, commença à se montrer sensible aux explications de Giannotto ; entêté dans ses croyances pourtant, il ne se laissait pas convaincre.

 

L’obstination du juif valait la ténacité de Giannotto qui n’en finissait pas de le harceler au point que le juif se rendit à une telle insistance et dit à Giannotto : « Ecoute, Giannotto, tu as envie que je me fasse chrétien, eh bien ! d’accord, à cette seule condition : je veux d’abord aller à Rome pour y voir celui que tu appelles le vicaire de Dieu sur la terre, et observer ses mœurs et ses coutumes, et de même pour ses frères les cardinaux ; et s’ils me semblent tels que je puisse me convaincre, à la fois par tes paroles et par leur exemple, que votre foi est meilleure que la mienne, comme tu t’es employé à me le prouver, je ferai ce que je t’ai dit ; dans le cas contraire, je resterai le juif que je suis. »

 

Quand Giannotto entendit sa résolution, il fut en lui-même extrêmement attristé, se disant à part soi : « J’ai perdu ma peine alors que je pensais en avoir fait très bon usage en m’imaginant avoir converti cet homme ; car s’il se rend en cour de Rome et voit la vie scélérate et déshonorante qu’y mènent les clercs, non seulement il n’abandonnera pas sa foi, mais s’il s’était déjà fait chrétien, aucun doute qu’il reviendrait au judaïsme. » C’est pourquoi, s’adressant à Abraam, il lui dit : « Voyons, ami, pourquoi veux-tu engager tant de frais et dépenser tant d’efforts pour aller jusqu’à Rome ? Sans compter que pour un homme aussi riche que toi, les voies de terre et de mer sont très dangereuses. Ne crois-tu pas pouvoir trouver ici quelqu’un pour te baptiser ? Et si par hasard tu as encore quelques doutes sur la foi que je t’ai enseignée, où trouveras-tu des maîtres plus compétents et plus sages qu’ici, capables de te faire toute la lumière sur ce que tu veux peut-être savoir ou demander ? C’est pourquoi je suis d’avis que tu pers ton temps en allant à Rome. Pense que les prélats de là-bas sont semblables à ceux que tu as pu voir ici, et d’autant meilleurs qu’ils sont plus proches du Pasteur suprême ; donc, si tu veux m’en croire, économise-toi pour un jour où tu te rendras à quelque pèlerinage et où je pourrai peut-être t’accompagner. »

 

Ce à quoi le juif répondit : « Je te crois sur parole Giannotto, mais pour te résumer la situation, si tu veux que je fasse ce dont tu m’as prié avec insistance, je tiens absolument à faire ce voyage, sinon je n’en ferai rien. »

 

Giannotto le voyant ainsi décidé lui dit : « Eh bien ! va, à la grâce de Dieu », convaincu qu’il était qu’il ne se ferait jamais chrétien quand il aurait vu la cour de Rome ; cependant, n’ayant rien à y perdre, il se résigna.

 

Le juif monta à cheval et se rendit aussi vite qu’il peut en cour de Rome où dès son arrivée ses coreligionnaires lui firent honneur. Puis à l’occasion de son séjour, sans révéler à qui que ce soit le but de sa venue, il commença à observer avec prudence la manière de vivre du pape, des cardinaux, des autres prélats et de tous les courtisans ; entre ce qu’il vit par lui-même, en homme très observateur qu’il était et ce qu’on lui raconta, il s’aperçut que du plus grand au plus petit, tous commettaient le plus malhonnêtement du monde le péché de luxure, cédant soit au penchant de la nature, soit au vice de sodomie, sans aucune retenue, remords ou honte, si bien que les prostituées et les jeunes garçons étaient là de puissants intermédiaires pour obtenir les grâces les plus hautes. En outre, il trouva ces gens-là sans exception gloutons, buveurs, ivrognes et luxurieux, et tels des bêtes brutes, plus esclaves de leur ventre que d’autre chose ; puis les observant encore de plus prêt, il s’aperçut qu’ils étaient si avares, si cupides qu’ils monnayaient aussi bien le sang humain, et même chrétien, que les biens sacrés d’où qu’ils provinssent, d’offrandes ou de bénéfices ecclésiastiques, se livrant ainsi à un immense trafic pour lequel ils disposaient de plus de courtiers qu’il n’y en avait à Paris pour s’occuper de drap et autre commerce ; « procurerie » baptisaient-ils la simonie la plus éhontée et « sustentation » la goinfrerie, comme si Dieu ignorait, ne disons pas la signification des termes mais l’intention des cœurs viciés, et devait comme les hommes se laisser abuser par les noms des choses. Tout cela, pour ne rien dire du reste qu’il convient de passer sous silence, déplut infiniment à notre juif, homme sobre et modeste, et pensant en avoir assez vu, il prit le parti de revenir à Paris ; ce qu’il fit.

 

Quand Giannotto apprit son retour, il vient le trouver, espérant tout, sauf sa conversion et ils fêtèrent ensemble leurs retrouvailles ; puis, quand Abraam se fut reposé quelques jours, Giannotto lui demanda son sentiment à propos du Saint-Père, des cardinaux et des autres courtisans.

 

Le juif lui répondit sans attendre : « Je n’en pense que du mal dont je souhaite que Dieu les gratifie tous autant qu’ils sont ; et je vais te dire ceci : si mes observations furent bonnes, je n’ai vu là-bas, me semble-t-il, ni sainteté, ni dévotion, ni œuvre de bien, ni modèle de vie ou de quoi que ce soit, chez aucun clerc, mais luxure, cupidité, gourmandise, tromperie, envie, orgueil et bien d’autres choses encore du même genre ou pire encore s’il en existe, être appréciés de tous ; de sorte que je tiens ce lieu pour un foyer d’actes diaboliques plutôt que de divines actions. En ce qui me concerne, j’ai l’impression que votre Pasteur et donc tous les autres, s’ingénient de toutes leurs forces, par toutes leurs astuces et tous les moyens à tuer la religion chrétienne et à la faire disparaître du monde, alors qu’ils devraient en être les piliers et les défenseurs. Et parce que je constate quant à moi, que l’avenir de la religion chrétienne n’est pas du tout celui qu’ils préparent, mais que votre foi, au contraire ne cesse de se développer et de progresser en clarté et en limpidité, je crois voir là, à juste titre, la preuve que le Saint-Esprit est le pilier et le défenseur de cette religion, car vraie et sainte entre toutes. Raison pour laquelle hier, sourd à tes exhortations, réticent et peu désireux de me faire chrétien, je suis aujourd’hui si bien disposé que rien ne pourrait me détourner de ma conversion ; allons donc à l’église et là, fais-moi baptiser selon la tradition de votre sainte foi. »

 

Giannotto qui s’attendait en bonne logique à une tout autre conclusion, fut l’homme le plus heureux du monde lorsqu’il entendit ses mots ; et ayant accompagné Abraam à Notre-Dame-de-Paris, il demanda aux prêtres de ces lieux de le baptiser. Ces derniers, le voyant consentant s’exécutèrent aussitôt. Giannotto le tint sur les fonts baptismaux et lui donna le nom de Jean, puis il le confia à des savants pour qu’ils l’éduquent parfaitement dans notre foi avec laquelle il se familiarisa très vite ; il vécut ensuite en homme bon et juste, menant sainte vie.

 

Giovanni Boccace, vers 1350