Sur la royauté.

Texte extrait de http://www.spiritual-dimension.com/dion-royaute.html transmis par JM Lehaire, le 18 décembre 2004

 

Ce texte, prenant prétexte de la célèbre rencontre entre Alexandre (roi de Macédoine, «gouverneur» de la Grèce, «Pharaon» d'Égypte, et conquérant de la Perse) avec Diogène, le plus pauvre et courageux des philosophes grecs, fait une critique des différents vices – dont l'avarice, la volupté, l'ambition surtout, puisque cette critique s'adresse à Alexandre. Voici un texte réjouissant.

 

Elie

 

Dion Chrysostome
IVe discours : Sur la royauté.

Traduit par Léonce Paquet
Tiré des «Cyniques grecs», livre de poche, 2002.
 


(1) On raconte qu'Alexandre, un jour qu'il n'était pas trop occupé, rencontra Diogène, qui disposait lui aussi de beaucoup de temps. Le premier était alors roi de Macédoine et d'autres pays, tandis que le philosophe avait abandonné Sinope. Plusieurs ont parlé et écrit de cette rencontre en n'accordant point à Alexandre une admiration ni un crédit moindre qu'à Diogène : car, pensent-ils, lui qui détenait tant de principautés et qui l'emportait sur tous ses contemporains, il ne dédaignait pas de s'entretenir avec un homme pauvre, mais pourvu d'esprit et capable de fermeté. (2) La majorité des hommes se réjouissent en effet tout naturellement de voir la sagesse honorée par les grands et les puissants, à tel point qu'ils ne se contenteront pas seulement d'en parler en toute objectivité, mais ils enjoliveront même les faits en y ajoutant de leur cru. Mieux encore, ils dépouilleront leur sage de tous les biens, tels que les richesses, les honneurs, la force physique, de façon à ce qu'il paraisse bien être estimé pour sa seule intelligence.(3) Nous aimerons donc parler maintenant de ce qu'a vraisemblablement été cette rencontre entre Alexandre et Diogène – puisque nous avons la chance, nous aussi, de ne pas être préoccupés par mille affaires.

(4) Alexandre était donc, à ce qu'on dit, le plus ambitieux des hommes et un insatiable passionné de gloire. Il rêvait de laisser son nom à la postérité comme le plus grand de tous les hommes, Grecs et Barbares, et d'être honoré, à toutes fins pratiques, non seulement par l'ensemble de l'humanité, mais, s'il était possible, par les oiseaux eux-mêmes et les bêtes des montagnes. (5) Il méprisait en conséquence tous les autres hommes, et il ne croyait pas que personne pût rivaliser avec lui sous ce rapport, que ce soit le Perse, le Scythe, l'Indien, ni aucun Grec, État ou individu. (6) Il s'apercevait, en effet, qu'à peu de choses près tous avaient l'âme corrompue par la sensualité et la paresse et qu'ils étaient esclaves du gain et du plaisir. Pour ce qui est de Diogène cependant, quand Alexandre eut entendu parler de ce qu'il disait, des gestes qu'il posait, de sa façon de supporter l'exil, même si quelque fois il méprisait la pauvreté et la frugalité du bonhomme, étant donné sa jeunesse et son éducation au sein d'un luxe royal – il ne l'en admirait pas moins aussi souvent, (7) il enviait son courage et sa patience et plus encore sa renommée, car tel qu'il était, tous les Grecs le connaissaient et l'admiraient, et personne d'autre ne pouvait rivaliser de distinction avec lui. (8) Lui-même, Alexandre, avait besoin de la phalange macédonienne, de la cavalerie thessalienne, des Thraces, des Péoniens et de bien d'autres, pour se rendre où il voulait et obtenir ce qu'il désirait ; tandis que Diogène allait seul, en toute sécurité, non seulement le jour, mais même la nuit, partout où il lui semblait bon. (9) De plus, Alexandre devait disposer de sommes énormes d'or et d'argent pour mener à bien ses projets ; en outre, pour se faire obéir des Macédoniens et des autres Grecs, il lui fallait souvent se gagner la sympathie de leurs chefs et de toute la populace à force de bons mots et de générosités. (10) Diogène, tout au contraire, ne s'insinuait dans la faveur de personne par des caresses, mais il disait à tous la vérité, et bien qu'il ne possédait pas une seule drachme, il faisait tout ce qu'il voulait, il ne manquait jamais aucun des buts qu'il s'était fixés, il était seul à mener le genre de vie qu'il considérait la meilleure et la plus heureuse, et il n'aurait pas échangé sa pauvreté contre la royauté d'Alexandre ni l'or des Mèdes ou des Perses.

(11) Pour autant, Alexandre se sentait piqué au vif, de penser qu'un homme menant une existence aussi facile et dégagée de tout souci pourrait l'emporter sur lui, et ne pas être, en outre, moins renommé que lui. Croyant peut-être aussi qu'il tirerait bien quelque profit à rencontrer cet homme, il désirait depuis longtemps le voir et s'entretenir avec lui. (12) Il s'en vint donc à Corinthe ; quand il eut reçu les ambassadeurs grecs et réglé les affaires des alliés, il dit à son entourage qu'il désirait jouir d'un peu de repos. Il s'en fut alors, non point à la cour de Diogène – car Diogène n'avait point de cour, ni grande ni petite, il n'avait pas même de maison en propre ni de foyer, à l'instar des gens de bien : (13) les cités lui servaient de demeure, il y passait sa vie dans les endroits publics et les temples consacrés aux dieux, et il prenait pour foyer la terre entière, qui est d'ailleurs le foyer commun et la nourricière de l'humanité. (14) Il advint que Diogène se trouvait seul, ce jour-là, au Cranéion : il n'entretenait en effet autour de lui ni disciples ni ces foules nombreuses que l'on voit autour des sophistes, des joueurs de flûte et des maîtres de chœurs. Alexandre s'approcha donc de Diogène encore assis et il le salua. L'autre leva sur lui un regard terrible, comme un lion, et lui ordonna de se déplacer un peu de côté, car il était en train de se chauffer au soleil. (15) Alexandre fut aussitôt charmé de l'assurance tranquille du bonhomme qui n'était pas ébranlé par sa présence. Il est en effet comme naturel aux gens braves d'aimer les braves, tandis que les lâches les regardent par en dessous et les haïssent comme des ennemis, mais ils vont vers les coquins et ils les aiment. En conséquence, la vérité et la franchise comptent pour les premiers comme les plus agréables des biens, tandis que les autres estiment au contraire la flatterie et le mensonge. Et ces derniers écoutent volontiers ceux qui leur parlent pour plaire, tandis que les premiers n'écoutent que les gens qui ont souci de la vérité.

(16) Au bout de quelques instants d'attente, Diogène demanda au roi qui il était et ce qu'il avait en tête en venant à lui. «Serait-ce, dit-il, que tu veux t'emparer de quelqu'un de mes biens ?» – «Eh quoi ! reprit l'autre, as-tu donc des biens, possèdes-tu quelque chose que tu puisses partager avec d'autres ?» – «Beaucoup de choses en effet, répondit-il, et des choses de grande valeur, dont je ne suis même pas sûr que tu puisses jamais avoir ta part. Et pourtant il se fait que je n'ai pas de glaives, de chaudrons, de vases, de lits ni de tables, comme en possède, dit-on, Darius de Perse.» – (17) «Quoi ! s'écria le prince, ne connais-tu pas le roi Alexandre ?»

«J'entends beaucoup de gens prononcer son nom, sans doute, comme des geais volant autour de ma tête ; quant à lui, je ne le connais pas, car je ne suis pas au courant de ce qu'il pense.» – (18) «Eh bien, à présent, reprit le roi, tu vas connaître sa pensée, car je suis venu précisément dans le but de te permettre de me connaître à fond et pour te voir toi-même.» – «Oh! tu me verras difficilement, tout comme il est pénible pour les gens aux yeux faibles de voir la lumière ! Dis-moi tout de même : tu es bien cet Alexandre dont on dit qu'il est un bâtard ?» À ces mots, le roi se mit à rougir et à sentir la colère monter en lui, mais ils se maîtrisa, et il se prit à regretter d'avoir daigné entrer en conversation avec ce qu'il crut être un personnage grossier et fanfaron. (19) Mais Diogène saisit parfaitement son trouble intérieur, et il fit mine de changer son jet, comme font les joueurs de dés. Quand Alexandre lui demanda : «D'où t'es venue l'idée de m'appeler un bâtard ?» Diogène répliqua : «De quelle source je la tiens ? Mais j'apprends que ta propre mère dit cela de toi-même. N'est-ce pas Olympias qui raconte que tu n'es pas issu de Philippe mais bien d'un dragon ou D'Ammon ou de je ne sais quel dieu, demi-dieu ou quelque bête sauvage ? Quoi qu'il en soit, tu serais bien ainsi un bâtard.»

(20) Là-dessus, Alexandre sourit et il fut plus charmé que jamais : il lui parut que Diogène n'était pas du tout un personnage grossier, mais que, tout au contraire, il était le plus adroit des hommes et le seul capable de décerner un compliment. «Eh bien, lui dit-il, cette histoire te semble-t-elle vraie ou fausse ?» – (21) «Ce n'est rien d'évident, reprit Diogène, car si tu étais un sage et si tu connaissais l'art royal de Zeus, rien ne t'empêcherait d'être le fils de Zeus, (22) puisque c'est bien ce que l'on fait dire à Homère, savoir, que Zeus est le père des hommes, tout comme des dieux, non cependant des esclaves, ni d'aucun être vil ou ignoble. Si, par ailleurs, tu étais un lâche, un efféminé et un être servile, tu n'aurais de lien de parenté ni avec les dieux ni avec aucun homme de bien. (23) On dit, n'est-ce pas ? qu'à Thèbes, ceux qu'on appelait naguère les «Hommes Semés» portaient sur leur corps, si je ne m'abuse, un dessin de lance comme une marque de naissance, et qui ne portait pas ce signe n'était pas compté comme un des «Semés». Ne penses-tu donc pas que les fils de Zeus ne portent pas aussi une marque dans leur âme qui témoignera visiblement, pour les gens capables de la reconnaître, s'ils sont ou non la progéniture de Zeus ?» Alexandre était tout à fait charmé d'un tel discours.

(24) Sur ce, il lui demanda : «Comment donc pourrait-on exercer la royauté de façon idéale ?» Diogène le regarda en dessous d'un air sévère et lui répondit : «Mais voyons ! on ne saurait pas plus être un mauvais roi qu'être mauvais honnête homme ! Car le roi est le meilleur des hommes, étant le plus courageux, le plus juste, le plus humain de tous, et celui qui ne saurait être vaincu par aucune difficulté ni aucun appétit. (25) Crois-tu qu'un charretier soit un homme incapable de conduire un char ? un pilote celui qui ignore l'art du pilotage et un médecin, celui qui ne connaît rien à la médecine ? Il n'en est rien, même si tous les Grecs et les Barbares ensemble le proclamaient comme tel, et le couvraient de diadèmes, de sceptres et de tiares, comme tous les colliers qu'on met au cou des enfants abandonnés, de peur qu'on ne les reconnaisse point. Donc, tout comme on ne saurait piloter, si ce n'est à la façon des pilotes, ainsi, on ne saurait être roi que de façon royale.»

(26) Alexandre craignit alors de paraître par hasard ignorer quelque peu l'art de la royauté. Il reprit donc : «Et qui te semble être capable de transmettre un tel art ? (27) ou en quel endroit faut-il aller l'apprendre ?» Diogène répondit aussitôt : «Mais tu le connais déjà, si du moins l'histoire d'Olympias est vraie et si tu es vraiment le fils de Zeus. C'est lui en effet qui, le tout premier et au plus haut point, dispose de cette science et peut la transmettre à qui il veut ; et tous ceux à qui il la transmet sont appelés et sont, en effet, enfants de Zeus. (28) Ou crois-tu donc que ce sont les sophistes qui enseignent l'art d'être roi ? Mais la plupart d'entre eux ignorent même l'art de vivre, et a fortiori, l'art d'être roi. (29) Ne sais-tu pas que l'éducation est de deux sortes, l'une qui vient des dieux, l'autre des hommes ? L'éducation divine est magnifique, elle est forte et souple à la fois, tandis que l'éducation humaine est mince, faible, pleine de dangers et de grandes déceptions : et pourtant, celle-ci doit nécessairement s'ajouter à l'autre pour que tout soit bien. (30) La majorité des gens appellent «éducation» cette formation humaine – plutôt un enfantillage, me semble-t-il – et ils croient que celui qui connaît le plus de littérature, perse, grecque, syrienne, phénicienne, et qui a lu le plus grand nombre de volumes, est l'homme le plus savant et le mieux éduqué. Mais quand ils rencontrent parmi ces gens des débauchés, des lâches ou des avares, ils s'en tirent en disant que de tels faits n'ont pas plus d'importance que les individus en question. L'autre forme d'éducation, on l'appelle parfois «éducation», tout simplement, ou encore «virilité» et «grandeur d'âme». (31) Et c'est ainsi précisément que les Anciens appelaient «fils de Zeus» ceux qui ont reçu cette bonne éducation, les âmes viriles formées sur le modèle du noble Héraclès. En conséquence, toute âme bien née qui a acquis cette éducation supérieure aura facilement part à l'autre aussi, n'ayant qu'à apprendre peu de choses en un minimum de temps, tout juste l'essentiel et le plus important : il suffit qu'il soit déjà initié et qu'il garde ces trésors en son âme. (32) Personne d'autre ne saurait désormais les lui ravir, ni le temps ni quelque sophiste, ni même – s'il en était – quiconque prétendrait pouvoir y mettre le feu. Et si jamais on jetait l'homme lui-même au feu – comme on raconte qu'Héraclès le fit pour sa propre personne – ses convictions n'en demeureraient pas moins en son âme, à peu près, je crois, comme ce qu'on rapporte au sujet des morts soumis à la crémation : les dents subsistent même après que tout le reste du corps ait été consumé par le feu. (33) Notre homme, en effet, n'a pas à apprendre, mais seulement à se souvenir, et à l'instant même, il connaît aussitôt qu'il reconnaît, comme ayant possédé ces principes en son esprit dès le début de son existence. De plus, s'il tombe sur quelqu'un qui connaît, pour ainsi dire, le chemin, il lui indiquera facilement la voie à suivre et l'autre avancera dès qu'il l'aura connue. Si, d'autre part, il rencontre un sophiste ignorant et fanfaron, il l'épuisera en le menant de-ci de-là, à l'est, à l'ouest ou au sud, puisqu'il ne connaît pas lui-même le chemin, il le devine seulement, pour avoir été égaré longtemps auparavant par de tels charlatans. C'est tout comme à la chasse. (34) Des chiens ignorants et mal dressés ne sentent rien et ne savent pas reconnaître la piste : ils trompent alors les chasseurs par leurs aboiement et leurs comportements, comme s'ils connaissaient et voyaient quelque chose, et bon nombre, c'est-à-dire les plus idiots, suivront ces chiens qui jappent au hasard ; (35) dans la meute, les chiens silencieux qui se tiennent cois ne se trompent qu'eux-mêmes tandis que les impétueux et les plus fous, imitant en cela les premiers, font tout un vacarme et travaillent ainsi à tromper les autres. Autour de ceux qu'on appelle les sophistes, tu pourras trouver quelquefois un pareil attroupement de gens naïfs, et tu reconnaîtras alors qu'un sophiste ne diffère en rien d'un eunuque licencieux.»

(36) En entendant cela, Alexandre s'étonna de ce rapprochement entre le sophiste et l'eunuque, et il demanda à Diogène quel pouvait être le point de comparaison. «Les plus impudents des eunuques, répondit-il, prétendent être hommes et aimer les femmes, et, de fait, ils couchent avec elles et les troublent, mais cela ne donne rien de plus, même s'ils passaient des nuits et des jours à leurs côtés. (37) Pareillement, tu trouveras chez les sophistes plus d'un bonhomme qui vieillit dans son ignorance, plus misérablement égaré dans ses discours que ne l'était le pauvre Ulysse dont parle Homère, et, comme ce héros, il descendrait en Hadès avant de pouvoir devenir un honnête homme à force de discuter et d'étudier. (38) Quant à toi, puisque tu es aussi une âme bien née, s'il t'advient de rencontrer un homme de science, un seul jour te suffira pour saisir ce dont il parle et son art, et tu n'auras plus besoin d'arguties et de discussions bizarres. Mais si tu ne tombes point sur un maître formé à l'école de Zeus ou de quelqu'un apparenté à Zeus, un maître qui pourrait t'indiquer clairement et brièvement quel est ton devoir, tu n'aboutiras à rien de plus, même si tu usais toute ta vie en veilles et en jeûnes à l'école des misérables sophistes. (39) Je n'invente rien en ce moment : Homère l'a dit bien avant moi. Ne connais-tu donc pas les poèmes d'Homère ?»

Or Alexandre se vantait de connaître par cœur tout le premier poème, l'Iliade, et beaucoup de morceaux de l'Odyssée. Aussi reprit-il avec étonnement : «Où donc Homère a-t-il parlé de ces choses ?» – «Là, fit Diogène, où il dit que Minôs était un familier de Zeus. (40) S'entretenir avec quelqu'un, n'est-ce pas avoir commerce avec lui ? Il l'appelle donc un auditeur de Zeus, ou comme qui dirait, son disciple. Or, penses-tu qu'il s'entretenait avec Zeus dans le but d'apprendre autre chose que la justice et l'art d'être roi ? Et d'ailleurs, c'est bien ce qu'on dit, que Minôs fut le plus juste des hommes. (41) De plus, quand Homère écrit que les rois sont des «nourrissons de Zeus», ou des «amis de Zeus», crois-tu que la nourriture dont il parle puisse être autre chose que que cette formation et cette instruction divines que j'ai moi-même mentionnées ? T'imagines-tu que dans l'idée du poète, Zeus, comme une nourrice, offrirait aux rois du lait, du vin et des aliments plutôt que des les nourrir de connaissance et de vérité ? (42) et quand il parle encore d'amitié, il ne signifie pas autre chose qu'une identité de désir et de pensée, c'est-à-dire une sorte de conformité des sentiments. C'est bien aussi, sans doute, ce que penses les gens : des amis s'accordent à tous points de vue, et ils ne diffèrent en rien. (43) En conséquence, se peut-il jamais qu'un ami de Zeus, en conformité de sentiments avec lui, puisse désirer quelque chose d'injuste ou concevoir quelque idée perverse et honteuse ?

Homère semble éclairer cette question précise quand, faisant l'éloge d'un roi, il l'appelle un «pasteur des peuples» (44) Car la tâche propre du berger n'est pas autre que de veiller sur le troupeau, de le garder et de le sauver et non pas, par Zeus ! de le mettre en pièces, de l'égorger ou de l'écorcher. Il est vrai que parfois un berger conduira les brebis au marché pour gagner de l'argent comme un boucher : mais il y a toute une différence quand même entre le métier de boucher et celui de berger, à peu près autant qu'entre le métier de roi et celui de tyran. (45) Quand, par exemple, Xerxès et Darius poussèrent jusque chez vous à partir de Suse toute une horde de Perses, de Mèdes, de Sakes, d'Arabes et d'Égyptiens qu'ils menaient à leur perte, faisaient-ils donc métier de rois ou de bouchers en poussant devant eux ce bétail à égorger ?»

(46) Alexandre reprit alors : «À ce que je vois, le Grand Roi lui-même n'a à tes yeux rien d'un roi.» Diogène répliqua en souriant : «Pas plus que mon petit doigt, mon cher Alexandre.» – «Mais ne serai-je pas moi-même un grand roi quand j'aurai renversé l'autre ?» – (47) «Si, mais pas pour cette raison, reprit Diogène. Car lorsque les enfants jouent aux rois, comme ils disent, le vainqueur n'est pas pour autant un vrai roi. Les enfants savent fort bien que le vainqueur qui porte le nom de «roi» n'est rien d'autre que le fils du cordonnier ou du charpentier – et il doit apprendre le métier de son père, mais il a déserté la boutique pour jouer avec les autres et à présent, il croit que plus que jamais il fait des choses sérieuses – et parfois même, le «roi» n'est qu'un esclave qui a fui de chez son maître. (48) Or, vous autres, vous faites probablement la même chose : chacun de vous a ses joueurs et ses partisans dans le match ; lui, il a ses Perses et autres Asiatiques, toi, tes Macédoniens et tous les autres Grecs. Et tout comme ces enfants cherchent à s'atteindre l'un l'autre avec le ballon, celui qui est touché étant mis hors jeu, toi pareillement tu cherches en ce moment à frapper Darius et lui te vise : peut-être l'atteindras-tu pour le mettre hors de combat, car j'ai l'impression que tu as un meilleur lancer. (49) Dès lors, ceux qui jouaient auparavant à ses côtés se joindront à toi et courberont la tête, et tu recevras le titre de roi universel.»

À ces mots, Alexandre fut encore blessé à vif. Car il ne voulait point vivre s'il ne devenait roi d'Europe, d'Asie et d'Afrique, et de toute île située dans l'Océan. (50) Son état d'esprit était tout autre, en effet, que celui de l'ombre d'Achille, comme le raconte Homère. Achille ne disait-il pas qu'il aimerait mieux vivre en service chez un pauvre fermier, qui n'aurait pas grand'chère, que régner sur les morts, sur tout ce peuple éteint.

Alexandre, lui, aurait préféré, me semble-t-il, mourir et régner ne fût-ce que sur le tiers des morts, plutôt que de vivre à jamais pour n'être qu'un dieu, au lieu de régner sur tous les autres dieux. (51) Il en est un seul, probablement qu'il n'aurait pas méprisé, Zeus lui-même, parce que les hommes lui donne le titre de «Roi». Aussi Diogène faisait-il tout pour le corriger.

Alexandre lui dit donc : «Diogène, tu as l'air de te moquer de moi. Suppose que je mette la main sur Darius, et encore sur le roi des Indes, rien ne m'empêchera plus alors d'être le plus grand des souverains qui aient jamais vécu. Que me restera-t-il donc à conquérir quand j'aurai vaincu Babylone, Suse, Echatane et l'empire des Indes ?» (52) Le voyant ainsi s'enflammer d'ambition et se tendre de toute son âme, comme porté dans cette direction – à l'exemple des grues qui, dans leur vol, tendent le cou en avant vers le but qui les attire – (53) Diogène s'écria : «Non, avec l'état d'esprit dans lequel tu te trouves, tu n'auras rien de plus que personne d'autre, tu ne seras jamais un vrai roi, même si, franchissant d'un bond les murs de Babylone, tu t'emparais ainsi de la ville, au lieu d'en percer les murailles du dehors ou de les miner par en dessous, ni même encore si tu en faisais autant à Suse et à Bactres, ou si, à l'exemple de Cyrus, tu t'y glissais à la faveur du fleuve comme un serpent d'eau, ni même enfin si, traversant à la nage l'océan, tu faisais main basse sur un autre continent plus vaste que l'Asie.

(55) «Mais quel autre ennemi me reste-t-il encore à vaincre, reprit Alexandre, si je m'empare de toutes ces cités dont j'ai parlé ?» – «Le plus difficile à combattre, un ennemi qui ne s'exprime point dans la langue des Perses ni des Mèdes, comme c'est le cas pour Darius, je crois bien, mais qui parle le Macédonien et le Grec.» Sur ce, Alexandre se troubla : il craignait que Diogène ne connût quelqu'un en Macédoine ou en Grèce qui se préparait à lui faire la guerre. Aussi lui demanda-t-il : (56) «Quel ennemi ai-je donc en Grèce ou en Macédoine ?» – «Tu ne le connais pas, répliqua Diogène, toi qui penses connaître plus de choses que n'importe qui ?» – «Eh bien, donc, ne vas-tu pas me le dire, au lieu de me cacher son nom ?» – «Je te le dis depuis longtemps, mais tu ne comprends pas que tu es toi-même ton pire ennemi, le plus difficile à vaincre, aussi longtemps que tu es mauvais et stupide. Voilà l'homme que tu ignores plus que n'importe quel autre. (57) Car aucun imbécile ni aucun être pervers ne se connaît lui-même. Sans quoi Apollon n'aurait pas institué comme le premier et le plus exigeant des préceptes, «se connaître soi-même». (58) Ou ne penses-tu pas que la bêtise est la plus grande et la plus sérieuses des maladies, un vrai malheur pour ceux qui en sont atteints, et que l'idiot se fait à lui-même le plus grand tort ? Et celui qui fait le plus de tort à quelqu'un, qui lui cause le plus de maux, n'admets-tu pas qu'il est pour cet autre son pire ennemi et son plus farouche adversaire ? (59) Là-dessus, fâche-toi, bondis de rage, tiens-moi pour le plus maudit des hommes, insulte-moi au yeux de tous, et si bon te semble, transperce-moi de ta javeline, car j'ai été le seul homme à te faire entendre la vérité et personne d'autre ne te l'apprendra. Tous en effet sont plus vils que moi et moins libres.»

(60) Telles furent les paroles de Diogène : il lui importait peu qu'on le forçât à parler autrement, mais il savait fort bien qu'on n'en ferait rien. Il savait en effet qu'Alexandre était esclave de la gloire et qu'il ne ferait jamais un faux pas en ce qui la concernait. (61) Diogène lui dit donc qu'il n'avait même pas le signe distinctif des rois. Alexandre reprit, tout étonné : «N'as-tu pas laissé entendre tout à l'heure qu'un roi n'avait besoin d'aucun signe distinctif ?» – «Si ! par Zeus, j'ai bien dit qu'il n'avait pas besoin de signes extérieurs comme la tiare et la pourpre – de telles choses ne sont d'aucune utilité – mais il doit absolument posséder le signe distinctif naturel.» – (62) «Et quel est donc ce signe ?» demanda Alexandre. – «C'est le signe des abeilles, reprit-il, que doit porter le roi. N'as-tu pas entendu dire qu'il y a chez les abeilles un roi établi par la nature, et qui ne tient pas cet honneur de l'hérédité, comme vous le dites, vous qui descendez d'Héraclès ?» – «Quel est donc encore ce signe ?» s'écria Alexandre. – (63) «N'as-tu pas entendu les cultivateurs affirmer que c'est la seule abeille qui est dépourvue de dard, car elle n'a besoin d'aucune arme contre personne ? Aucune autre abeille en effet ne contestera son droit à la royauté, ni ne s'attaquera à elle parce qu'elle jouit de cette prérogative. Quant à toi, j'ai bien l'impression que non seulement tu te promènes, mais que tu couches aussi armé jusqu'au dents. (64) Ne sais-tu pas que c'est le propre d'un homme craintif que de porter des armes ? Or, un homme qui a peur ne saurait jamais devenir roi, pas plus qu'un esclave.» À ces mots, Alexandre fut bien près de lui lancer son javelot. (65) Mais Diogène ne lui disait cela que pour l'exhorter à s'en remettre moins aux armes qu'à un agir honnête et une vie droite. «Quant à toi, poursuivit-il, tu as aussi dans l'âme un tempérament aiguisé, un dard violent et difficile à supporter. (66) Ne vas-tu pas te débarrasser de cette armure que tu portes maintenant, et revêtir la tunique populaire pour te mettre au service de tes supérieurs au lieu de parader alentour, coiffé d'un diadème ridicule ? Et peut-être qu'avant trop longtemps tu vas te faire pousser une crête et une tiare comme les coqs ? N'as-tu jamais entendu parler de la fête des Sakes que célèbrent les Perses, ceux-là mêmes contre lesquels tu brûles en ce moment de combattre ?» – (67) «Qu'est-ce que cette fête ?» lui demanda aussitôt Alexandre, qui désirait tout connaître en matière de Perses. Diogène reprit : «Ils choisissent un de leurs prisonniers, condamnés à mort, ils le font asseoir sur le trône royal, le revêtent des attributs royaux, lui permettent de donner des ordres, de boire, de se gaver, de s'amuser pendant ces quelques jours avec les concubines du roi, et personne enfin ne l'empêche de faire ce qu'il veut. Mais après cela, ils le dépouillent de ses vêtements, lui donnent le fouet, et le pendent haut et court. (68) Que crois-tu donc que cela puisse signifier, et quel est le motif de cette coutume propre aux Perses ? Ne veut-elle pas montrer que bien souvent le titre et le pouvoir royal tombent aux mains d'imbéciles et de coquins qui, après quelques temps d'excès, trouvent la mort la plus honteuse et la plus misérable ? (69) Et donc, quand on aura délivré notre homme de ses liens, il est bien probable, n'est-ce pas ? que cet imbécile, ignorant tout de la procédure, se réjouira et se félicitera de ce qui lui arrive ; s'il savait, au contraire, il se lamenterait et se refuserait à entrer de bon gré dans le jeu, mais il préférerait plutôt rester dans les fers comme il y était jusque là. (70) N'essaie donc pas, pauvre fou, de gouverner avant d'avoir appris à penser. Et d'ici là, il vaut mieux pour toi ne point donner d'ordres aux autres, mais de vivre en solitaire, avec tunique de cuir.»

«Dis donc, toi, reprit Alexandre, tu m'ordonnes de revêtir la tunique de cuir, moi, le rejeton d'Héraclès, le gouverneur de la Grèce et le roi de la Macédoine ?» – (71) «Bien sûr, tout comme ton ancêtre.» – «Quel ancêtre ?» – «Archélaüs. N'était-il pas un chevrier qui vint en Macédoine poussant devant lui ses bêtes ? Penses-tu donc qu'il faisait son métier vêtu de pourpre ou plutôt d'une peau de mouton ?» Alexandre se calma alors, il se mit à rire et ajouta : «Tu fais allusion à l'histoire de l'oracle, Diogène ?» (72) Durcissant les traits de son visage, Diogène s'écria : «De quel oracle parles-tu ? Moi, je ne sais rien d'autre sinon qu'Archélaüs était bien un gardien de chèvres. Et si tu jetais par-dessus bord ton orgueil et tes préoccupations présentes, tu serais un roi, probablement pas seulement en paroles, mais en réalité : tu dominerais alors sur tous, hommes et femmes, tout comme Héraclès, que tu prétends avoir pour ancêtre.» – (73) «Les femmes, bien sûr ! répliqua l'autre, mais dois-je comprendre que tu fais allusion aux Amazones ?» – «Pas du tout ! Car il n'y avait rien de difficile à les dominer. Je parle plutôt d'une autre espèce de femmes, une race tout à fait dangereuse et féroce. N'as-tu pas entendu parler du mythe lybien ?» Alexandre répondit que non. (74) Diogène la lui raconta alors de bon cœur et de façon charmante, car il voulait l'apaiser, comme les nourrices le font pour les enfants après qu'elles leur ont administré une paire de gifles : elles leur racontent des histoires pour les calmer et leur plaire.

(75) Diogène poursuivit ensuite : «Sache bien que tu ne seras jamais un roi avant que tu ne te sois concilié ton bon génie, que tu en aies pris soin comme il faut, et que tu l'aies rendu maître, libre et royal – et non pas, comme tu l'as à présent, esclave, servile et pervers.» (76) Là-dessus, Alexandre fut fort impressionné par le courage et l'audace du bonhomme, et convaincu qu'il en savait bien plus long que les autres hommes, il le supplia de toutes manières de ne pas refuser de lui expliquer ce qu'était ce bon génie, et comment il pourrait se le rendre propice. Il s'attendait en effet à l'entendre nommer quelque divinité, ou à connaître quelques sacrifices ou purifications qu'il devrait accomplir. (77) S'apercevant alors qu'il était fort troublé et qu'il avait l'esprit en suspens, Diogène se mit à jouer avec lui et à le manœuvrer de-ci de-là, dans l'espoir qu'il pourrait peut-être ainsi le tirer de son orgueil et de sa soif de gloire, et le remettre un peu en son bon sens. (78) Il remarquait en effet qu'il passait dans le même temps de la joie à la tristesse, et que son âme était aussi indécise que la température à l'époque des solstices, quand du même nuage tombe la pluie et brille le soleil. Il comprit aussi qu'Alexandre méprisait sa façon de discuter avec lui, précisément parce qu'il n'avait jamais entendu un vrai spécialiste du discours : il avait toujours admiré au contraire les arguments des sophistes comme quelque chose de noble et de magnifique. (79) Désireux alors de gagner sa faveur, et de lui montrer du même coup qu'il n'était pas incapable de redresser un discours, quand bon lui semblait, comme un cheval bien dressé et docile, Diogène se mit, comme suit, à lui parler des esprits. À savoir : les bons et les mauvais esprits, qui apportent le malheur ou la chance, ne résident pas en dehors de l'homme ; (80) l'intelligence propre à chacun est elle-même l'esprit de celui qui la possède ; l'esprit d'un être sage et bon est bon, celui du pervers est mauvais, tout comme celui de l'homme est libre, celui de l'esclave est servile, celui de l'homme royal et magnanime est un esprit royal et celui de l'être misérable et vil est un bas esprit. (81) «Mais n'allons pas soulever une interminable discussion en allant ainsi d'un point à l'autre : je vais donc parler des esprits les plus communs et les plus évidents qui dirigent, pour ainsi dire, la masse des gens, les tyrans et les particuliers, les riches et les pauvres, des nations et des cités entières.» Diogène mit alors toutes voiles dehors, et avec courage et grandeur d'âme, il mena à bon port le discours suivant :

(82) «Ils sont nombreux, ô fils de Philippe, les vices qui, en toutes choses, corrompent les malheureux humains, si nombreux qu'on saurait à peine les énumérer. En vérité, selon le mot du poète,

 

Il n'est à évoquer si terrible aventure,
Il n'est passion et plaie issue des colères divines
Dont la nature humaine ne soit exposée à porter le faix.


(83) Or, il y a, pour ainsi dire, trois types de vie dominants, dans lesquels la plupart des gens s'embarquent, ma foi, sans beaucoup d'examen ni de considération de l'esprit, mais plutôt comme poussés par le hasard et un instinct aveugle. On doit pareillement affirmer qu'il y a autant d'esprits différents que suit et sert la masse ignorante, les uns suivant celui-ci, les autres celui-là, tout comme la troupe perverse et licencieuse des fêtards court derrière le misérable fou furieux qui les mène. (84) De ces genres de vie dont j'ai parlé, l'une est sensuelle et molle, eu égard aux plaisirs de la chair, l'autre s'attache aux biens et à l'argent, tandis que la troisième est plus évidente et beaucoup plus désordonnée que les deux autres – c'est celle qui aime la gloire et les honneurs – puisqu'elle manifeste un trouble plus remarquable et une folie plus violente en se faisant illusion à elle-même au point de croire qu'elle est amoureuse de quelque noble objet.

(85) Allons, imitons donc les artistes adroits qui font porter à peu près sur toutes choses les ressources de leur imagination et de leur art. Ils représentent n'importe quelle créature en forme humaine, et pas seulement les personnages de dieux. Parfois, ce sont des fleuves qu'ils peignent à l'images des hommes, des sources auxquelles ils donnent des formes de femmes, des îles, des cités, et peu s'en faut, tout le reste. Comme Homère, par exemple, qui osait dépeindre le Scamandre émettant des sons articulés au fond de ses remous. (86) Les artistes, eux, ne peuvent accorder de voix à leurs images, mais ils leur donnent tout de mêmes des formes et des symboles appropriés à la nature : leurs fleuves, par exemple, sont couchés sur le côté, le plus souvent nus ; étalant une barbe florissante, et couronnés de tamaris et de roseaux. (87) N'ayons donc pas l'air d'être moins adroits ni moins compétents dans l'art du discours que ne le sont ceux-là dans leurs spécialités, alors que nous façonnons et dessinons les traits des trois esprits attachés à chacune des trois vies. En cela, nous voulons encore démontrer une façon de faire qui sera à la fois l'inverse et le complément de la technique un peu divinatoire de ceux qu'on appelle les physiognomonistes. (88) Ces derniers peuvent en effet connaître à l'avance le caractère d'un homme en se basant sur sa forme physique et son apparence extérieure ; nous, au contraire, nous nous proposons de tirer des mœurs et des actes d'un homme le caractère et la forme qui leur conviennent – si du moins nous sommes en mesure d'étendre notre analyse, en la faisant plutôt porter sur la masse et les gens médiocres. (89) Quand nous voulons démontrer l'absurdité de bien des vies humaines, il n'est rien d'inconvenant ni de répréhensible à ce qu'on nous voie nous comparer aux poètes, aux artistes ou même, s'il le fallait, aux prêtres chargés des purifications, ou nous efforcer de tirer de tous côtés nos illustrations et nos exemples, dans le seul espoir de réussir à détourner les gens du mal, de l'illusion et des désirs pervers, et de les diriger vers l'amour de la vertu et le désir passionné d'une vie meilleure. (90) Ou nous pourrions imiter ce qu'ont l'habitude de faire certains des ministres chargés des initiations et des purifications ; ils apaisent d'abord la colère d'Hécatê et prétendent qu'ils vont rendre au patient la santé ; ensuite, avant les rites de purification, ils montrent aux patients et ils leur interprètent, à ce que je vois, les visions multiple et variées que la déesse fait apparaître, disent-ils, quand elle est en colère.

(91) Donc, l'esprit avare est passionné d'or, d'argent, de terres, de bestiaux, de maisons et de tout genre de possessions. Est-ce qu'un artiste expert en son métier ne le dessinerait pas bien avec un air triste et sombre et un vêtement misérable et vulgaire ? ou comme un être émacié et sale, qui n'aime ni enfant, ni parents, ni patrie, qui ne se reconnaît de parenté qu'avec l'argent. Il ne voit rien de plus dans les dieux qu'un agent lui permettant de découvrir des trésors nombreux et bien garnis, ou lui faisant connaître les décès de proches ou d'amis dont il pourrait hériter. D'autre part, il regarde nos fêtes sacrées comme de pures pertes et de folles dépenses. (92) Il ne rit ni ne sourit jamais. Il se méfie de tous, les considère comme dangereux, n'accorde de crédit à personne : l'œil rapace, il joue sans cesse des doigts pour compter, j'imagine bien, son avoir ou celui de quelqu'un d'autre. Pour tout le reste, il n'a aucun goût ni aucune formation : il se moque d'ailleurs totalement de la culture et de la littérature, excepté en ce qui a trait aux chiffres et aux contrats. (93) Un amant de la richesse plus aveugle que la richesse elle-même, que l'on décrit à juste titre et que l'on peint dépourvue de vision. Fou de n'importe quelle possession, il a l'idée qu'on ne devrait rien jeter ; il n'a rien de la pierre magnétique dont on dit qu'elle attire à soi le fer ; lui, au contraire, il amasse aussi le cuivre et le plomb, et même le sable et les cailloux, si on lui en donne. En toute circonstance et, à peu de chose près, à propos de tout, il estime que la possession est meilleure et plus profitable que la non-possession. Mais il est particulièrement ardente et empressé à se procurer de l'argent, car c'est là surtout que le succès est le plus rapide et le plus économique, puisque l'argent s'empile jour et nuit en devançant, à ce que je vois, les révolutions lunaires. (94) Il n'a absolument aucun souci de l'animosité, de la haine ou des injures dont on l'abreuve, et tandis qu'il considère toute autre possession comme une parure superflue et un joli passe-temps, l'argent constitue, selon lui, pour tout dire en un mot, l'essence même de la richesse. (95) C'est donc ce qu'il poursuit et recherche de tous côtés, sans se préoccuper de savoir s'il s'agit d'un bien acquis de façon honteuse ou injuste, si ce n'est toutefois que, redoutant les châtiments réservés aux voleurs de grand chemin, il se laisser gagner par la lâcheté et se tient bien sur ses gardes. Il a l'âme du chien inutile qui s'empare des choses quand il compte passer inaperçu, mais lorgne les morceaux de l'œil, tout en se gardant, à contrecœur, d'y toucher lorsque les gardiens sont sur les lieux. (96) Qu'il soit donc un homme d'allure médiocre, servile, qui ne dort point, ne sourit jamais, toujours en querelle ou en guerre contre quelqu'un, ressemblant drôlement au maquereau qui, impudent et sordide dans sa tenue autant que dans ses mœurs, s'enveloppe d'un manteau aux couleurs chatoyantes, les fanfreluches, en réalité, d'une de ses filles. (97) Voilà l'esprit malséant et vil qui inflige toutes sortes d'outrages et d'insultes à ses amis et camarades, ou plus exactement, ses esclaves et inférieurs, peu importe qu'il les voie vêtus en citoyens ou en rois. (98) En fait, ne nous est-il pas donné de découvrir derrière bon nombre de soi-disant rois rien d'autre que des commerçants, des agents du fisc ou des souteneurs ? Ou ne peut-on pas affirmer que Dromon ou Sarambos portent bien leur nom de négociants, puisqu'ils tiennent commerce à Athènes et que les Athéniens les appellent ainsi ? Mais dira-t-on alors que Darius l'Ancien ne méritait pas lui aussi cette appellation, lui qui tenait boutique à Babylone et Suse et à qui les Perses décernent encore aujourd'hui le titre de marchant ? (99) Il y a, en outre, une particularité qui s'attache à cet esprit, à la différence de tous les autres : il domine parfois et maîtrise l'âme, mais quelquefois aussi, il semble lui obéir, tout simplement parce que la richesse est la servante fidèle et bienveillante de tous les appétits et intérêts. (100) Mais à présent, cependant, je parle de cet esprit qui conduit et domine la raison de notre malheureux homme ; pour lui, l'acquisition des richesses n'a rien à voir avec le plaisir ou la gloire, il n'a pas l'intention de dépenser ni d'utiliser ce qu'il a amassé, mais il garde hors de circulation cet argent inutile qu'il enferme, en réalité, dans des voûtes secrètes et sombres.

(101) Voilà donc pour celui-là. Le deuxième homme, et l'esprit qui lui est propre, est celui qui célèbre les orgies de la déesse Hédonê, et qui admire et honore cette divinité tout à fait féminine. C'est un être multiforme et haut en couleurs, brûlant d'une soif inépuisable pour tout ce qui est parfums, délicatesses du palais, et encore, je crois bien, tout genre de spectacles, toute espèce de sons susceptibles d'engendrer quelque plaisir, toutes les choses agréables et douces au toucher, comme, par exemple, les bains chauds chaque jour, ou plutôt deux fois le jour, les onctions d'huile qui n'ont rien d'un remède à la fatigue ; (102) le port, en outre, de vêtements fins, un confort élaboré pour le sommeil et un service minutieux pour chacun des appétits et des besoins. Il est terriblement passionné pour toutes ces choses, mais plus particulièrement et de façon tout à fait immodérée, il brûle de la folie aiguë des plaisirs sexuels, qu'il satisfait en s'unissant à des femmes et à des hommes, ou en inventant nombre d'autres obscénités sans noms et indescriptibles. Il se porte sans discernement à tous ces excès, il y mène les autres, sans jamais rien se fuser, rien qu'il n'ait essayé.

(103) À présent, sans doute, nous posons comme une seule entité l'esprit affligé de toutes ces maladies et ces excès de l'âme : nous nous gardons ainsi d'assembler tout un essaim d'esprits adultères, gloutons, ivrognes, et mille autres encore, car nous voulons poser comme une seule entité l'esprit intempérant, asservi au plaisir. C'est lui qui se roulera jusqu'à la vieillesse dans une copieuse débauche – (104) si seulement un flot de ressources inépuisables pouvait couler sur lui à partir de quelque source comme les trésors royaux ou la fortune imposante de quelque individu puissant. À défaut de telles ressources, notre homme épuisera en un rien de temps ce dont il dispose déjà, et il sera réduit à une pauvreté impuissante et licencieuse à la fois, une indigence au milieu des désirs cruellement inassouvis. (105) Qui plus est, cet esprit a même parfois transformé certains de ceux qu'il dominant jusqu'à leur faire adopter les mœurs et le vêtement féminins, un peu comme les légendes nous le racontent à propos d'hommes transformés en oiseaux ou en bêtes parce qu'ils avaient eu le malheur de se laisser asservir par de tels plaisirs.

(106) Mais nous trouvons encore ici un contraste de caractères. Il y a tout d'abord, dans cette espèce, un esprit faible et sans audace qui pousse facilement les hommes aux excès féminins et autres mœurs honteuses qui ne vont pas sans dommage ni déshonneur ; mais cet esprit n'invitera jamais personne à de tels excès, si ces plaisirs impliquent des châtiments qui frapperaient les coupables de mort, d'emprisonnement ou de lourdes amendes. (107) Or, il y a aussi un esprit plus violent et plus hardi qui force sa victime à transgresser carrément toute limite, humaine ou divine. Aussitôt qu'il a pris parti pour cette vie de plaisir, l'esprit faible et sans audace reconnaît sa propre bassesse en ne se mêlant à aucune affaire d'homme et en laissant à des gens de meilleure vie le soin des problèmes sociaux et politiques. (108) Mais l'esprit impétueux et hardi, après avoir enduré plus d'une injure et d'une humiliation, reparaît soudain – renversement de la coquille, disent les gens – comme un général ou un chef populaire, doué d'une voix perçante, et, tels les acteurs de théâtre, il se débarrasse pour l'instant de ses atours féminins, il s'empare de la toge du soldat ou de l'orateur et il se met à circuler, l'œil sur tout le monde, comme un sycophante et un personnage à craindre.

(109) Est-ce qu'un air viril et grave convient à un tel esprit ? Ne serait-ce pas plutôt une apparence délicate et efféminée ? Revêtons-le donc des atours qui lui sont propres, et non des dehors virils et imposants qu'il emprunte souvent en jouant la comédie. (110) Allons, par Zeus ! qu'il s'avance donc avec son air efféminé, exhalant la myrrhe et le vin, vêtu de la robe de safran, riant aux éclats et sans retenue, pareil à l'ivrogne qui célèbre en plein jour la bacchanale impie, portant sur sa tête et autour du cou des couronnes fanées, titubant, dansant et fredonnant des rengaines lascives et discordantes. (111) Allez ! qu'il soit mené par des femmes sans pudeur et sans retenue, celles que l'on associe à certains appétits sensuels : elles le tireront chacune de son côté, et lui n'en repoussera ni ne se refusera à aucune, mais il les suivra avec empressement et de bon cœur. (112) Qu'elles s'avancent donc en hâte, escortant le pauvre fou dans un vacarme bruyant de cymbales et de flûtes. Et au sein de cette troupe de filles, voyez-le pousser des cris plus aigus et plus passionnés que les leurs ! Son visage est pâle et efféminé, il ne connaît pas l'air pur ni l'effort, il penche la tête de côté, et de son regard lascif, les yeux humides, il étudie sans cesse son petit corps, sans jamais prêter aucune attention à son âme ni aux préceptes qu'elle formule. (113) Si un sculpteur ou un peintre était forcé de représenter un tel être, il ne ferait pas plus ressemblant que le roi de Syrie coulant sa vie à l'intérieur de son palais avec des eunuques et des concubines, sans jamais rien voir d'une armée, d'un combat ou d'une assemblée publique. (114)Qu'il soit enfin conduit par l'Illusion, si belle et si séductrice, parée des atours de catin, toute souriante et lui promettant une pléthore de biens : elle lui fera croire qu'elle le mène tout droit à la quintessence du bonheur, jusqu'au jour où, sans crier gare, elle le pousse à l'abîme, au fin fond d'un bourbier épais et sordide, où elle le laisse ruminer sur ses couronnes et sa robe de safran. (115) Réduites à servir un tel tyran et affligées de telles épreuves, elles errent dans la vie ces âmes qui, impuissantes et lâches face à l'effort, asservies aux plaisirs, attachées aux jouissances et au corps, mènent une existence perverse et honteuse qu'elles n'ont pas choisie mais dans laquelle elles ont été emportées. (116) Ceci dit, mon discours est impatient, comme dans un concours, de faire entrer maintenant le troisième esprit, à l'instar du héraut qui introduit le chœur. C'est l'esprit ambitieux. Il n'est pas très empressé en ce moment d'entrer dans la lice, bien qu'il soit de nature plein d'émulation pour toutes choses et prétende toujours à la première place. Mais la compétition dans laquelle on l'a présentement inscrit n'a rien à voir avec les honneurs ou la gloire : elle tend plutôt à lui infliger un discrédit tout à fait mérité. (117) Voyons donc sous quels traits et quels dehors nous représenterons l'esprit d'ambition. Est-ce clair qu'il doit être ailé et rempli de vent, conformément à son caractère et à sa passion propres, porté par les souffles aériens, comme ces fils de Borée que les artistes ont imaginés et peints filant légèrement dans les airs à la faveur des brises paternelles ? (118) Ces héros mettaient en œuvre leur talent particulier aussi souvent qu'ils le voulaient, mais, à certain moment, ils naviguèrent de concert avec leurs compagnons de l'Argos, prenant leur tour à la rame et ne se refusant à aucune des autres tâches. Mais l'esprit qui domine les amateurs de gloire se tient toujours en l'air, il ne touche jamais la terre ni rien au ras du sol ; non, il est élevé, il plane dans les hauteurs, (119) aussi longtemps qu'il jouit d'un air pur et serein ou du souffle délicat du Zéphyr, de plus en plus heureux de lui-même et volant jusqu'aux limites du ciel ; mais il lui arrive aussi plus d'une fois d'être enveloppé dans un sombre nuage, quand lui tombent dessus le discrédit et le blâme de la masse des gens qu'il cultive et honore, ceux-là mêmes qu'il a institués maîtres de son propre bonheur.

(120) En ce qui concerne sa sécurité, cet esprit ne saurait vraiment être comparé aux aigles, aux grues ni à aucun autre membre de la gent ailée ; on ferait bien de comparer plutôt son vol à l'aventure violente et contre nature d'Icare, sur cette machine impuissante que Dédale avait entrepris de construire. (121) Ainsi donc, poussé par sa naïveté et sa vantardise, et brûlant de s'élever au-dessus des étoiles, le garçon se maintint en équilibre durant quelques minutes, mais dès que ses attaches se mirent à lâcher et la cire à fondre, son aventure donna un nom à la mer dans laquelle il sombra et disparut à jamais.

(122) De même, quand l'esprit ambitieux met sa confiance dans de faibles ailes tout à fait remplies d'air – je veux dire les honneurs et les louanges que la foule des gens dispensent à tout hasard – il vole de façon périlleuse et incertaine et il entraîne avec lui son serviteur zélé qui, à certain moment, donne aux gens l'impression d'être bienheureux dans les hauteurs, mais d'autre fois encore, il a bien l'air d'être bas et misérable ; c'est du moins ainsi qu'il apparaît non seulement aux autres, mais plus encore, et en tout premier lieu, à lui-même. (123) Si pourtant il ne plaît pas à certain de le concevoir et de le représenter comme un être ailé, que l'on compare alors son cas aux évolutions cruelles et violentes que le héros Ixion avait été condamné à subir, entraîné dans le mouvement vertigineux des révolutions de la roue. En fait, ce rapprochement de la roue et de la renommée n'a rien d'impertinent et il n'est pas loin, en vérité, des métaphores adroites et brillantes des gens de métier : par ses mouvements changeants, cet esprit tourne très facilement sur lui-même, et dans ses révolutions, il force l'âme à prendre toutes sortes de formes, plus aisément encore que ne saurait le faire la roue du potier pour les objets que l'on tourne sur elle. (124) Un tel homme, tournant et retournant sans cesse sur lui-même, flatteur du peuple et de la masse, dans les assemblées ou dans les salles de cours, ou à la faveur de ses prétendues amitiés, ce qu'il appelle le service des rois et des tyrans, qui donc ne le prendrait pas en pitié, lui, sa personne et son existence ? Je ne parle évidemment pas ici de celui qui, ayant pris sa vie en main de façon excellente, tente d'ordonner un peuple nombreux et de le conduire au bien, en faisant appel à la persuasion du discours jointe à la bienveillance et au sens de la justice.

(125) Mettons à présent un terme à notre exposé concernant cet esprit : nous n'avons évidemment pas l'intention d'ajouter encore ici une longue et interminable masse de mots en pourvoyant cet être de vêtements, de formes et de tout ce qui lui convient. (126) Pour résumer en deux mots, on pourrait décrire comme suit ses traits de caractère : il est querelleur, stupide, frivole, enclin à la vantardise, à la jalousie et à toutes les passions aussi pénibles que farouches. (127) Il est inévitable en effet que tous ces comportements insociables, rudes et pénibles aillent de pair avec le type d'âme qui recherche les honneurs, et il est encore tout à fait naturel que cette âme soit si changeante, qu'elle ait un esprit si inconstant – puisqu'elle est l'esclave toute dévouée d'un être aussi peu constant – passant de la joie à la tristesse sans intervalle et de façon beaucoup plus fréquente que ne le font, à ce qu'on dit, les chasseurs. On affirme en effet que c'est là, entre toutes, une des réactions les plus habituelles du chasseur quand il lui arrive d'apercevoir sa proie et de la perdre ensuite de vue. Il en va de même pour l'ambitieux : (128) quand les éloges se portent sur lui, son âme grandit, elle bourgeonne, elle se sent grosse d'une force merveilleuse, tout comme, à Athènes, l'olivier sacré dont on raconte qu'il bourgeonna et parvint à maturité en un seul jour. Mais hélas ! Elle retombe bien vite, elle s'abaisse et dépérit dès que le blâme et la mauvaise renommée s'abattent sur elle. (129) Et l'Illusion, la plus grande séductrice qui soit, s'attache aussi à cet esprit. Dans le cas de l'avare et du sensuel, l'Illusion ne pouvait leur promettre en paroles rien de très brillant, et elle était impuissante à mener ses victimes vers des paradis sublimes et resplendissants : elle ne pouvait que leur souffler ou leur suggérer le nom des biens en question. Il n'en va pas de même pour l'Illusion qui trompe l'ambitieux. Elle le charme au contraire et le fascine en lui disant qu'il est passionné de tout bien et qu'elle se charge en conséquence de le conduire à une certaine renommée de vertu ou de gloire. (130) Ici encore, je prendrai le risque de retomber une deuxième fois dans l'histoire d'Ixion. Alors qu'il rêvait, dit-on, du bonheur de s'unir à Héra, il eut commerce avec une nuée sombre et brumeuse et il engendra ainsi une progéniture inutile et monstrueuse, la race hybride et bigarrée des Centaures. (131) Pareillement, celui qui s'est fourvoyé dans sa passion pour la célébrité et qui s'est uni à un rêve de gloire, a, en fait, embrassé, à son insu, un nuage, au lieu d'avoir commerce avec l'auguste divinité. De telles unions et de tels mariages, il ne saurait résulter rien de bon, mais seulement des choses aussi étranges et insensées que les centaures – les mesures politiques, par exemple, de certains démagogues et les ouvrages des sophistes. (132) Car démagogues et sophistes ne sont que des chefs de mercenaires. Et quand je dis ceci, j'ai soin de distinguer de ces derniers les généraux, les éducateurs et les hommes d'État, même si tous ces gens peuvent avoir part à cet esprit d'ambition et être rangés dans son clan comme étant du nombre des es associés.

(133) Et voilà, j'ai poursuivi jusqu'au bout l'étude des êtres qui se trouvent sous l'emprise de chacun des esprits en question. Plus d'une fois cependant, un même individu est sous la tutelle de deux de ces esprits, ou de tous les trois ensemble : ils lui ordonnent des choses contradictoires et menacent de lui infliger de sévères châtiments s'il se refuse à obéir. (134) L'esprit de plaisir l'enjoint de dépenser sa fortune en jouissances et de n'épargner ni or, ni argent ni aucune partie de son avoir, tandis que l'esprit d'avarie et de parcimonie s'objecte à une telle chose : il retient son homme et menace de l'écraser par la faim, la soif, l'indigence et la mendicité la plus complète, s'il a le malheur d'obéir à son premier maître. (135) Dans le même temps, l'esprit d'ambition l'exhorte par ses conseils à sacrifier tous ses biens au profit de l'honneur, mais l'autre esprit combat contre celui-là et résiste. Évidemment, l'ami du plaisir et le passionné de gloire ne peuvent jamais tomber d'accord ni dire la même chose, car le premier méprise la gloire, il n'y voit que niaiserie, et il cite souvent l'élégie de Sardanapale :

 

Je n'ai plus maintenant que ce que j'ai mangé, la joie de mes ébats et les jouissances que mes amours m'ont procurées. Tous mes autres biens, je les ai perdus.


(136) Cet esprit lui met surtout devant les yeux, et sans cesse, l'image de la mort, en lui représentant qu'il ne pourra plus alors jouir d'aucun plaisir. De son côté, l'esprit qui chérit l'honneur le détourne et le tire loi des plaisirs en faisant naître dans son âme la crainte du blâme et des reproches. (137) Ne sachant donc plus que faire, où se tourner ni en quel coin se cacher, notre homme se sauve bien souvent sous le couvert de l'ombre et il cherche à satisfaire et à servir l'autre esprit. Mais le premier le découvre et le tire au grand jour. (138) Son âme ainsi déchirée, tiraillée en tous sens, sans cesse en lutte et en conflit ininterrompu avec elle-même, ne saurait forcément aboutir qu'à la misère la plus complète. C'est tout comme une complication de maladies qui semblent souvent s'opposer l'une à l'autre et rendent la cure d'autant plus difficile à obtenir. Inévitablement, il en va de même, à mon avis, quand les diverses passions de l'âme se mélangent et s'entrelacent en un même tout.

(139) Mais allons ! Prenons plutôt notre part de la pure harmonie, bien meilleure que celle dont nous avons joui jusqu'ici, et célébrons le bon, le sage esprit divin, car les bienveillantes Parques ont décrété que nous obtiendrions cet esprit quand nous aurons notre part de vraie culture et de raison.