Le Droit monarchique :
un journal légitimiste et traditionaliste
(1883-1884)

Jean-Claude DROUIN

 

Tiré de

MINISTÈRE DES UNIVERSITÉS
COMITÉ DES TRAVAUX HISTORIQUES ET SCIENTIFIQUES

ACTES DU 104e CONGRÈS NATIONAL
DES SOCIÉTÉS SAVANTES

Bordeaux 1979

Section d'histoire moderne et contemporaine

TOME II

LA GIRONDE
DE 1610 A NOS JOURS

QUESTIONS DIVERSES

EXTRAIT

PARIS
BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

1981

 

L'analyse de presse peut apprendre beaucoup sur certains événements et phénomènes sur lesquels l'information est rare et dispersée. Il est certain que les archives des services de police ou les papiers privés des militants peuvent être d'excellents témoignages sur les partis politiques. Mais souvent ces sources manuscrites sont d'accès difficile et peuvent être remplacées du moins en partie par des imprimés qui ont été rédigés et ont été publiés au moment même des événements.

Ainsi la presse périodique quotidienne ou hebdomadaire constitue un réservoir presque inépuisable de données sur le XIXe siècle. À partir d'un hebdomadaire légitimiste, porte-parole des " blancs d'Espagne "1, et d'un quotidien hostile au royalisme, Le Temps 2, nous pensons pouvoir reconstituer sur le plan historique quelques étapes de la création de cette feuille intitulée le Droit monarchique et la formation d'une tendance minoritaire à l'intérieur du royalisme français en 1883-1884. Ensuite nous examinerons les thèses dynastiques de ce journal légitimiste pour qui les successeurs du comte de Chambord ne peuvent être issus de la branche des Orléans, mais sont en 1883 la branche des Bourbons-Anjou en la personne de don Juan, infant d'Espagne3, reconnu ainsi sous le nom de Jean III avec ses enfants don Carlos, duc de Madrid, et don Alfonso. Enfin, nous mettrons en relief la mentalité mystique et mythique du légitimisme français qui, très influencé par les prophéties religieuses, prédisait pour la France de 1884 à la fois d'immenses catastrophes et le retour triomphal du Grand Monarque qui devait restaurer non seulement la monarchie mais aussi la papauté.

L'histoire du légitimisme français avant et après 1883 est encore assez mal connue4. Elle le sera peut-être toujours car les papiers et archives du comte de Chambord à Frohsdorf ont été détruits ou ont disparu après 18835.

En revanche, nous possédons de nombreux témoignages, tous partiaux, et une presse abondante aussi bien à Paris qu'en province. Le journal hebdomadaire que nous présentons est à la fois régional et national. Il est régional car il fut imprimé à Hennebont chez l'imprimeur L. Tillet qui était en même temps le propriétaire gérant et national car les bureaux d'abonnement et de rédaction se trouvaient à Paris, 17 rue Saint-Marc. Emile Bray en était le responsable.

Nous voudrions montrer que ce journal politique hebdomadaire qui n'a paru qu'un an, de décembre 1883 à novembre 1884 a joué cependant un rôle considérable dans la formation d'un groupe de " légitimistes purs " qui après la mort du comte de Chambord ont refusé de reconnaître le comte de Paris, un Orléans, comme le roi de France et ont été appelés les " Blancs d'Espagne " parce qu'ils considéraient la maison de Bourbon-Anjou comme héritière par la loi salique du trône de France.

Cinquante-trois numéros du Droit Monarchique ont vu le jour. Chaque numéro coûtait 5 centimes, l'abonnement par an était de 4 francs. Chaque numéro compte quatre pages après le titre Droit monarchique. Journal politique hebdomadaire et l'épigraphe " La parole est à la France et l'heure est à Dieu ". II semble que cette épigraphe soit empruntée au manifeste du comte de Chambord du 8 mai 18716.

Les rédacteurs sont peu nombreux : à peine une dizaine ; le principal est Jules Delmas. On trouve aussi les signatures de Taillefer, Barbazan, de Saint-Léon, Du Hézo, Didier, de Verneuil, D. de C. (initiales seules).

Le titre du journal semble être inspiré directement par une brochure parue en 1883 : Le Droit monarchique de Joseph du Bourg en vente à la librairie Oudin, rue Bonaparte à Paris au prix de 1,10 F comme brochure de propagande.

Aucun de ces personnages n'est étudié dans le Dictionnaire de biographie française. Par contre on peut recenser les brochures nombreuses de Jules Delmas qui a écrit sur des sujets à la fois militaires et religieux : les zouaves pontificaux, la bataille de Castel-fidardo, les " Martyrs de la France " de 1870-1871, les pèlerinages de Sainte-Anne d'Auray, de Paray le Monial et de Lourdes7

Quant à Joseph du Bourg, son livre sur Les Entrevues des princes à Frohsdorf 1873 et 1883, la vérité et la légende, ne parut qu'en 19108, mais déjà sa brochure de 1883 en présentait les principales thèses reprises systématiquement par le journal le Droit monarchique depuis sa fondation.

Dès le premier numéro daté du dimanche 2 décembre 1883 le rédacteur en chef, J.D. (Jules Delmas), résume dans un bref éditorial la doctrine inspirée par le groupe des fidèles de la comtesse de Chambord. " Le droit monarchique est représenté par les descendants du duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV. Ceux qui reconnaissent comme Roi Mgr le comte de Paris... désertent la cause de la Légitimité, la cause de la Patrie, pour passer à l'orléanisme, au libéralisme politique, une des formes les plus malsaines de la Révolution ".

Les thèses légitimistes étaient également développées dans une autre feuille imprimée à Paris Le Journal de Paris fondé en octobre 1880, qui en 1883 avait absorbé Le Royaliste. Journal politique hebdomadaire fondé lui-même en 18819. Le Journal de Paris était sous l'influence de Maurice d'Andigné.

La presse royaliste avait été très perturbée après la mort du comte de Chambord. De nombreux journaux royalistes avaient disparu en province : Le Courrier de la Nièvre, l'Union du Midi de Toulouse, La Gazette de Normandie de Rouen, Le Petit Père Bons-Sens de Caen, Le Petit Angevin d'Angers, L'Etoile à Angers, l'Union de Bretagne de Rennes, la Gazette de Nîmes, I'lmpartial du Finistère, le Citoyen de Marseille. En même temps l'Union10 qui avait été l'organe officiel du comte de Chambord annonçait elle-même le 13 septembre que sa mission était finie. Mais elle avait salué dans le comte de Paris le chef de la maison de France tout en faisant " des vœux pour qu'il lui fût donné de restaurer la monarchie chrétienne et traditionnelle, à qui la France a dû pendant huit cents ans sa prospérité et sa grandeur ".

Par une lettre circulaire datée du 26 août 1883 le marquis de Dreux-Brezé avait ordonné la dissolution de tous les comités royalistes qui " n'existent plus, ni en droit, ni en fait. Ils n'ont plus un motif pour se réunir ".

On peut donc conclure à la totale désorganisation du parti royaliste d'août à décembre 1883. Trois cents des quatre mille royalistes français qui s'étaient rendus à Goritz pour les funérailles11 adoptèrent la déclaration de l'hôtel des Trois Couronnes signée du duc de La Rochefoucauld-Bisaccia : " Les Français réunis à Goritz pour rendre un suprême et douloureux hommage au Roi affirment leur inébranlable fidélité au principe de la Monarchie héréditaire et traditionnelle et saluent dans le Comte de Paris le chef de la Maison de France ". Mais certains se souvenaient d'un banquet royaliste de Marseille, deux ans plus tôt où Don Carlos ou son fils avait été proposé comme l'héritier du comte de Chambord à la Couronne de France12. Cependant par une lettre privée datée du 3 septembre 1883 et envoyée à Nodecal, son représentant en Espagne don Carlos avait volontairement insisté sur " la force des liens indissolubles qui m'attachent à ma chère Espagne. C'est à elle seule que j'appartiens et je lui appartiendrai toujours ".

Lors des funérailles à Goritz13 l'envoyé spécial du Figaro Pierre Giffard lança l'expression " la Petite Eglise de Frohsdorf "; il voulait désigner par là les proches et les anciens collaborateurs intimes d'Henri V qui se seraient opposés aux Orléans : on y trouvait autour de la comtesse et des nièces, les personnages suivants : Blacas, Damas d'Hautefort, Raincourt, Chevigné, Andigné, Monti de Rézé14. Or le Figaro publie une lettre datée du 6 septembre et signée de tous ces fidèles qui se ralliaient au comte de Paris... sauf Maurice d'Andigné. C'est le début de la sécession. La presse parisienne parle au début de septembre d'un " groupe d'intransigeants " qui pousserait don Jaime. " Le comte de Paris rencontrera le carlisme sur la route du trône " constate le journaliste du Temps (5 septembre).

C'est l'époque où les différentes tendances proposaient au comte de Paris des noms différents : Philippe VII en tant que successeur des rois Valois, Louis XIX en tant qu'héritier de Charles X, Louis-Philippe II en tant que successeur du roi des Français. Derrière ces titres on posait donc la question : le comte de Paris serait-il le continuateur de 1830 ou le restaurateur de 1815, le disciple de son grand-père ou l'émule de son cousin ?

" On aura beau faire et beau dire la succession du comte de Chambord n'est pas de celles qui se liquident en un jour " affirmait le Temps le 11 septembre 1883. Durant tout le mois de septembre l'Univers accueillait des lettres où l'on faisait passer les questions de principes avant les questions de personnel.

Progressivement les " enfants terribles " du légitimisme se faisaient connaître tandis que le Soleil prônait une monarchie démocratique dont ne voulait pas la Gazette de France hostile à la souveraineté populaire.

Partisans de la monarchie traditionnelle, les anciens tenants du journal l'Union qui étaient aussi les amis domestiques du comte de Chambord se rapprochaient du point de vue de Maurice d'Andigné.

La renonciation de don Carlos du 3 septembre 1883 n'empêcha pas au mois d'octobre Joseph du Bourg, ancien représentant du comte de Chambord dans la région de Toulouse, d'écrire : " Ma conviction personnelle est que la succession légitime du trône de France repose sur les descendants du duc d'Anjou ".

En outre, à la lettre de Nodecal les légitimistes opposent celle du 24 octobre 1883 où Don Carlos admira sa tante, la comtesse de Chambord, qui impose silence à sa douleur pour interpréter les volontés de son mari " et maintenir avec énergie, le droit de mon père qui, en renonçant au trône d'Espagne, n'a renoncé ni à la France, ni à aucun des droits de primogéniture, dont il est maintenant le dépositaire "15. La campagne des princes de Bourbon des maisons d'Espagne et de Parme pour réclamer la qualité et les droits des chefs de la maison de France était connue dès le mois d'octobre 1883. Le Monde du 23 octobre ajoute : " On nous a même raconté qu'ils (les princes) avaient fait sonder à ce sujet un journal important sur le concours duquel ils avaient l'espérance de pouvoir compter, mais que ce journal avait reçu très froidement cette ouverture et avait complètement réservé sa liberté d'action ". On ne sait s'il s'agit de l'Univers, du Soleil, du Gaulois ou d'un autre.

Après cette tentative, il semble que les légitimistes aient décidé de créer un hebdomadaire pour défendre leurs thèses. Ce fut le Droit monarchique. Même si sa signature n'apparaît pas, l'action du comte Maurice d'Andigné ancien secrétaire du comte de Chambord dans le lancement de cette feuille paraît certaine. C'est lui qui dans une lettre adressée au directeur du journal Le Gaulois marque publiquement son hostilité aux Orléans : " comme légitimiste, je ne reconnais et n'ai le droit de reconnaître à Monsieur le comte de Paris que le titre de chef de la branche d'Orléans " (le 24 octobre 1884).

Il faut constater que le Droit monarchique et le Journal de Paris ont fait campagne parallèlement à la fin de l'année 1883. Le 11 janvier 1884 le Temps pourtant hostile soulignait le développement rapide depuis deux mois du Journal de Paris, organe du groupe légitimiste pur " jusqu'à l'absurde ".

La création du Droit Monarchique marque donc la dispersion du parti royaliste : les légitimistes purs forment une troisième tendance à côté des royalistes constitutionnels et des défenseurs de la monarchie démocratique. C'est le propre des mouvements extrémistes que de se diviser à l'infini. Dans l'éclatement de la tendance royaliste en 1883 et 1884 on peut citer rien que pour les journaux : L'Univers, la Gazette de France, le Soleil, le Français, le Journal de Paris et le Droit monarchique. " Les monarchistes français passent par dessus les Pyrénées pour aller chercher leur Roi de l'autre côté de la frontière " ironisait le Temps, le 21 novembre 1883. Cette phrase résume parfaitement les thèses du dernier journal.

Pour qui les rédacteurs du Droit Monarchique prennent-ils parti ? Jusqu'en mai 1884 ils ne s'engagent pas sur un nom précis. Ce n'est que le dimanche 4 mai 1884 qu'ils montrent leur préférence d'une façon indirecte en présentant " la famille réelle " d'Henri V à Frobsdorf : les princes de Parme et les princes d'Espagne. Ce sont ces derniers qui sont présentés comme les " successeurs " d'Henri V16, Don Carlos duc de Madrid (Charles VII) marié en 1867 à Marguerite princesse de Bourbon-Parme, la nièce du comte de Chambord et surtout Alphonse de Bourbon17 " le preux défenseur du Pape, l'héroïque et entraînant commandant des carlistes en Catalogne ". En insistant sur sa campagne de Cuenca et en le comparant aux deux Henri de France la feuille légitimiste semble présenter le meilleur candidat au trône de France. En effet, son frère aîné don Carlos était alors prétendant au trône d'Espagne. " Henri IV se fut retrouvé dans l'Infant Soldat ; Henri V se retrouvait dans le prince chevaleresque pieux et d'une franchise comme venue d'une loyauté absolue ".

Dans le numéro précédent, un certain Didier réduisait à néant les " prétentions des orléanistes ". Il citait les journaux de 1835 La Gazette de France et la Quotidienne qui considéraient la Maison de Bourbon-Anjou comme héritière légitime grâce à la loi salique que les étrangers n'avaient pas le droit de modifier aux traités d'Utrecht. C'est le moment où paraissait à Marseille chez Thomas Evesque une brochure de propagande sur le même sujet.

Le Temps fournit un compte-rendu partial et ironique de la constitution du groupe des légitimistes purs ou Blancs d'Espagne. Au début de juillet 1884 le même journal était encore sceptique. Il écrit le 15 juillet que la candidature de don Jaime n'a d'autre but que de pousser le comte de Paris à se proclamer l'héritier des doctrines et des principes du Comte de Chambord. Pourquoi don Jaime ? Le bruit courait que la duchesse de Madrid avait présenté son fils à Paris comme valant bien tous les Orléans. Don Jaime, né le 27 juin 1870, n'avait alors que quatorze ans mais c'était l'âge de la majorité des rois de France ! " Le parti des Blancs d'Espagne n'a jusqu'à présent aucune existence effective " pouvait affirmer le journaliste le 15 juillet. Quelques jours plus tard les lecteurs du Temps apprenaient que le comte d'Andigné par une déclaration au Figaro venait de se proclamer le défenseur des Bourbons-Anjou avec d'autres personnes qui collaboraient déjà au Journal de Paris: Cathelineau18 , Joseph du Bourg, de la Viefville, de Scoraille, de Sainte-Suzanne.

Enfin le 27 juillet se déroulait à la salle de la Société de Géographie à Paris un " congrès " d'environ 300 personnes. Quatre personnes présidèrent le Congrès et prirent la parole : Maurice d'Andigné, Sébastien Laurentie, Henri de Cathelineau et Guillaume Véran.

Le premier appartenait à une ancienne famille de l'Anjou dont un grand nombre de membres avaient joué un rôle soit dans les guerres de Vendée soit dans les assemblées élues du XIXe siècle. En compagnie du comte Urbain de Maillé de La Tour Landry il avait organisé depuis la mort du comte de Chambord des réunions dans l'Ouest et des pèlerinages à Sainte-Anne d'Auray. Ancien secrétaire du Comte de Chambord il avait refusé dès le mois d'août de se rallier au comte de Paris et faisait partie de la " Petite Eglise de Frobsdorf ".

Sébastien Laurentie était le fils et l'héritier spirituel du grand journaliste Pierre-Sébastien Laurentie directeur de l'Union et conseiller du comte de Chambord, mort en 1876. Son nom était connu et apprécié parmi tous les royalistes français.

Enfin, Henri de Cathelineau était le petit-fils du grand chef vendéen et le fils de Jacques-Joseph Cathelineau qui fut tué en 1832 lors de l'insurrection royaliste. Lui-même, né en 1813, avait pris part au mouvement en faveur de la duchesse de Berry et à l'agitation migueliste au Portugal. Pendant la guerre de 1870 il avait commandé un corps de volontaires vendéens et bretons.

Les discours prononcés par ces légitimistes purs furent peu après publiés par la maison Dentu sous le titre Le Roi légitime19.

Parmi les fondateurs du mouvement, il ne faut pas oublier Guillaume Véran, journaliste et théoricien royaliste dont l'œuvre était considérable20. Là aussi, nous constatons l'importance de l'Anjou comme centre du légitimisme vers 1883. C'est dans une maison d'édition d'Angers que Véran avait publié deux ouvrages : La légitimité devant le catholicisme en 1880 et Les Habiles, appels à la raison publique en 1883.

Le général de Cathelineau lui aussi lança dans le public des brochures et des manifestes parmi lesquels La Vraie liberté en 1882 et Noblesse oblige en 188321. II semble qu'il n'existait pas encore en 1883 de librairie légitimiste, on trouve trace de cette dernière en 1886 seulement.

À l'issue du Congrès du 27 juillet 1884 fut voté un ordre du jour qui constitue l'acte de naissance officiel des " Blancs d'Espagne ".

" Les royalistes réunis le 27 juillet 1884... affirment leur inébranlable attachement à la cause du droit monarchique, héréditaire et traditionnel, dont le chef de la maison d'Anjou, est depuis la mort d'Henri V, en vertu de la loi salique, le représentant légitime ".

Jusqu'à cette date, le parti des Blancs d'Espagne n'avait eu aucune existence effective si ce n'est justement par les deux journaux qui depuis quelques mois ne cessaient d'attaquer les Orléans en voulant démontrer que jamais le comte de Chambord n'avait reconnu le comte de Paris comme son successeur.

Le candidat retenu ne fut ni don Carlos ni don Alphonse mais leur père don Juan fils lui-même de don Carlos (1788-1855) présenté comme le prince Jean de Bourbon. Retenons aussi que cet infant d'Espagne était marié à l'archiduchesse Marie-Béatrice d'Autriche Este et était donc le beau-frère du comte de Chambord. Pourquoi ce prince ? Uniquement parce que c'était dans la ligne des mâles le descendant direct de Charles IV donc de Philippe duc d'Anjou.

Ce prince fut opposé au comte de Paris " incarnation vivante de la Révolution par la tradition de sa race, par son éducation, par son entourage " répétèrent les orateurs. Les observateurs du Temps ne ménagèrent pas leurs critiques.

" Reste à savoir maintenant si la branche d'Anjou acceptera cette couronne que lui offrent trois cents fidèles, dont de nombreuses dames, sur une population de 36 millions d'habitants ".

Mais grâce à leur compte rendu on peut, comme ils le disent avec humour et humeur, assister à la " découverte d'un nouveau Roi la création d'une nouvelle maison royale, la formation d'un nouveau parti politique comme s'il n'y en avait déjà pas assez ".

Retenons seulement que le terme de " Droit monarchique " qui figure dans l'ordre du jour du 27 juillet 1884 est emprunté directement à la brochure de Joseph du Bourg. Le droit monarchique en 1884 joue en faveur du prince Jean (ou Jean III roi de France). En fait, le personnage manquait d'envergure politique. Il avait la réputation d'être libéral (et même franc-maçon, ce qui est paradoxal au XIXe pour un candidat des traditionalistes...). En outre, en tant que candidat carliste, Don Juan, comte de Montizon, s'était déconsidéré aux yeux de ses partisans en reconnaissant Isabelle II, sa cousine mais usurpatrice, si bien qu'il avait dû abdiquer en 1868 en faveur de son fils, don Carlos VII duc de Madrid. Enfin, il vivait séparé de son épouse, sœur de la comtesse de Chambord. Même Joseph du Bourg exprime sa déception devant ce prince qui aimait voyager, chasser et photographier : " j'étais stupéfait, je me dis néanmoins que malgré le passé de ce prince, le principe devait passer avant tout. Les personnes passent, les principes restent"22.

Le fils de don Juan, le duc de Madrid, ne s'entendait pas avec son oncle par alliance le comte de Chambord qui désapprouvait les guerres carlistes23. Par contre, don Jayme était le filleul d'Henri V mais nous avons vu qu'il était très jeune en 1884.

On comprend dans ces circonstances l'embarras du comte de Chambord et de ses fidèles pour désigner son Dauphin. Le droit monarchique désignait bien don Juan, mais on sent que le journal Le Droit Monarchique misait surtout sur don Alfonso qui avait été zouave pontifical puis général carliste, ce prince semblait d'ailleurs plus porté dans les affaires françaises que son frère aîné très engagé dans les affaires d'Espagne.

À Pâques 1884, Jules Delmas prophétisait encore " Et ce drapeau blanc qu'on croit à tout jamais enseveli dans sa tombe sera déployé contre la Révolution par Celui à qui la Providence a assigné de tracer de son épée déjà vaillante les Gesta Dei per Francos ".

Il s'agit bien sûr de don Alfonso. En réalité, ce prince se contenta de recevoir la dédicace d'une brochure écrite en 1885 par Th. Deryssel, Mémoire sur les droits de la maison d'Anjou à la Couronne de France. Brochure dont les frais d'impression furent payés par la Comtesse de Chambord. Elle fut rééditée en 1911 et en 197824.

Selon le " droit monarchique " les Blancs d'Espagne reconnurent successivement comme roi de France Jean III mort en 1887, puis son fils Charles XI (don Carlos duc de Madrid) mort en 1909 et le fils de celui-ci Jacques Ier (Don Jayme) mort en 1931. Enfin dernier survivant de la période de 1884, don Alfonso " succéda " à son neveu sous le nom de Charles XII jusqu'à sa mort survenue à Vienne en 1936. À cette date Alphonse XIII, ex-roi d'Espagne lui succéda comme chef de la maison de Bourbon selon les légitimistes. Pour ces derniers, la légitimité n'est pas morte en 1793 avec Louis XVI, ni en 1883 avec le comte de Chambord, ni en 1936 avec Charles XII25.

" Les temps sont durs pour les partis monarchiques " écrivait le journaliste du Temps le 3 mai 1884. II est certain à cette date que l'union ne régnait pas dans leurs rangs. Les orléanistes étaient partagés entre partisans du comte de Paris et partisans du duc d'Aumale tandis que les légitimistes regardaient vers les princes espagnols. Derrière ces questions de personnel les contemporains ont bien senti qu'il y avait un problème plus profond et plus grave de philosophie politique. Il y avait d'une part les défenseurs de l'ordre monarchique chrétien et d'autre part les héritiers des principes révolutionnaires de 1789.

Les journalistes du Temps reconnaissaient que Maurice d'Andigné raisonnait fort juste et ne pouvait admettre ni 1830 ni la République ni la monarchie parlementaire.

La polémique se prolongea durant l'année 1884. Au début de septembre le comte de R (Riancey certainement) dans une lettre au Figaro lança un violent réquisitoire contre la Reine (la comtesse de Chambord) et contre son groupe (Hues du Pavillon l'exécuteur testamentaire du comte de Chambord, Maurice d'Andigné). Le 16 septembre le Temps constate justement : " Les amis du comte de Paris ont fermé la porte à tout accommodement. La lettre est une véritable déclaration de guerre ".

Ainsi, à la fin de l'année 1884, le schisme est consommé à l'intérieur des royalistes entre orléanistes et légitimistes. À propos de la lettre d'Henri de Riancey, le Temps commente " mais, ce n'est là, en réalité, qu'un incident un peu plus significatif que les autres, d'une lutte destinée à curer éternellement, car elle tient à des conceptions absolument opposées et absolument inconciliables en matière de gouvernement et d'ordre social ".

Le schisme réalisé à la fin de 1884 a, semble-t-il, commencé dès la disparition du comte de Chambord et il a pris forme dans le journal que nous avons présenté. Le Droit monarchique certainement subventionné par l'argent de la comtesse de Chambord et en relation avec le groupe de Maurice d'Andigné tient donc une place importante dans l'évolution des idées au sein du parti royaliste.

Sentimentalement, le Droit monarchique soutenait plutôt le prince Alphonse qui avait été zouave pontifical et était titulaire de la Grande Croix de l'ordre de Pie IX. Mais pour suivre jusqu'au bout la logique de son système, le journal avait dû accepter l'aîné de la branche des Bourbons-Anjou, le prince Jean.

À côté des aspects événementiel et théorique, il nous faut aussi parler de l'élément mythique c'est-à-dire de la règle de conduite d'un groupe social, religieux et politique. " Mythe est le nom de tout ce qui n'existe et ne subsiste qu'en ayant la parole pour cause " écrit Valéry26. Comme pour ce penseur, pour nous ce terme n'est pas du tout péjoratif : le mythe étant moteur c'est lui qui pousse tout groupe à agir et qui sous-tend ses écrits.

Nous pensons que, plongés dans une atmosphère d'intense religiosité au moment, pendant et après l'ordre moral, les royalistes légitimistes ont été tentés d'appliquer à Henri V et à son successeur ce qu'il savait des prédictions concernant le Grand Monarque.

Le mythe du Grand Monarque a été entretenu par une abondante littérature tout au cours du XIXe siècle27. On pourrait donner une liste de plusieurs dizaines de titres. Contentons-nous de quelques points de repères. En 1850 paraissait chez Dentu l'éditeur des royalistes Le Monarque fort, son avènement, par A.J. Silvestre, d'après les prédictions de Bartholomäus Holzhauser28 le curé de Bingen au XVIIe siècle (1646). Le même prophète fut présenté en 1871 dans un ouvrage portant le même titre à côté des prophéties de Joseph-Thomas Moult (1268), Pierre Turel (1542), Mlle Lenormand (1843).

L'œuvre d'Hildegarde de Bingent29 avait été révélée dès 1855 dans la Patrologie latine de Migne puis par l'édition savante de J.B. Pitra en 1882. En fait elle avait été vulgarisée en France dès 1863 par un certain Pierre Lacheze dans son livre Les Révélations de sainte Hildegarde ou Scivias Domini. Deux abbés avaient contribué à répandre dans toutes les couches de la société à partir du clergé et des journalistes les prophéties de saint Césaire, de Nostradamus, d'Olivarius et d'Orval. En 1853, l'abbé J.M. Trichaud donnait dans l'Histoire de saint Césarre les prophéties de saint Césaire qu'il avait trouvées dans les manuscrits de Mgr du Lau. Quelques années plus tard, l'abbé Torne-Chauvigny curé de Saint-Denis-du-Pin, en Charente-Inférieure, publiait le Livre des prophéties de Nostradamus et résumait les prédictions d'Olivarius et d'Orval dans des brochures nombreuses, Henri V prédit, Le Roy Blanc et la fusion ou présent et avenir (1863). On peut parler avec Eric Muraire d'une " Apocalypse légitimiste " au XIXe siècle30,

La prophétie attribuée à saint Césaire publiée en 1853 parlait de la disparition définitive du second aigle (Napoléon III) suivie de grandes guerres dans un " horrible cliquetis d'armes ".

" Le fer et le sang enserrent la Babylone des Gaules qui tombe dans un grand incendie, noyée dans le sang. Puis la seconde ville du royaume et une autre encore sont détruites. Alors brille l'éclair de la miséricorde divine. Il arrive, le noble exilé, le donné de Dieu. II monte sur le trône de ses ancêtres d'où la malice des hommes dépravés l'avait chassé. II recouvre la couronne de lys refleuris "31.

Sainte Hildegarde insiste, elle aussi, sur l'extraordinaire violence des guerres qui précéderont la paix mondiale instaurée par le Grand Monarque32.

Les rédacteurs du Droit monarchique font l'éloge du comte de Chambord qui avait créé des comités et des sous-comités, soutenu plus de cent journaux qui défendaient sa politique. Mais après lui, ce fut le désarroi complet : " Henri V avait prévu les catastrophes qui nous menacent et tandis qu'on l'accusait d'inaction, il prenait des mesures pour nous délivrer du joug des sociétés secrètes sous lequel sont misérablement courbés les Français " (9-XII-1883).

Les sombres prophéties abondent sous la plume de Jules Delmas. " L'année 1884 s'ouvrira donc sous de terribles perspectives ".

La justice de Dieu va passer parce que nous avons été jusqu'à présent sourds à ses avertissements, rebelles à sa volonté divine... Nous boirons le calice jusqu'à la lie " (30-XII-1883).

" L'année 1884 sera donc à la fois - nous le croyons - l'année de la justice et l'année de la miséricorde... Ce sera sans doute l'année des catastrophes et l'année du triomphe ". Les catastrophes prévues étant l'anarchie, les doctrines révolutionnaires, le gaspillage des finances, l'égorgement de la justice et à l'extérieur les échecs du Tonkin et la ligue monarchique dirigée contre la France par Bismarck (30-XII-1883).

À nouveau en mai 1884, Jules Delmas reprend le même ton prophétique et pessimiste : " Nous sommes à la veille des plus grandes catastrophes ". Nous estimons que derrière ces allusions se cache la connaissance des prophéties concernant le Grand Monarque dont la venue doit succéder à des catastrophes provoquées dans le contexte de 1884 par les " anarchistes et les Prussiens ".

Au total, le journal traditionaliste et légitimiste semble mériter le jugement que le chroniqueur de la Revue des Deux Mondes portait dix ans auparavant - le 1er septembre 1873 - sur la " royauté abstraite et mystique qui fait de la politique avec des miracles et des visions ".

Il apparaît en lisant des articles souvent redondants que le manichéisme est un des caractères principaux du système de pensée traditionaliste. L'Orléanisme c'est le Mal, le Légitimisme c'est le Bien.

" L'Orléanisme, c'est la Révolution. II sait s'accommoder de tous les régimes révolutionnaires. Il les exploite toujours dans l'intérêt de sa cause infernale " (9 mars 1884).

Le providentialisme transparaît également dans tous les articles. Selon Jules Delmas, Dieu n'a fait triompher provisoirement les doctrines révolutionnaires que pour mieux les tuer ensuite. La France aveuglée connaît un " châtiment de la Providence " mais en tant que " fille aînée de l'Eglise " la France ne peut être totalement ruinée (2 décembre 1883). " C'est du ciel que nous viendra la victoire " écrit le même auteur le 13 avril 1884.

Même la mort d'Henri V est conçue comme un châtiment de Dieu. " Pour nous châtier de notre impénitence, Dieu nous a ravi le Prince adorable qu'il nous avait réservé... Henri V, par son long martyre a été une victime offerte en holocauste pour la France ". (30 décembre 1883).

À la mi-mai, Jules Delmas présente une autre thèse qui est un peu différente tout en étant complémentaire : c'est la franc-maçonnerie qui a tué le comte de Chambord. Henri V a été " empoisonné par ordre de la franc-maçonnerie " de même que Louis XVI et le duc de Berry. " La Maison de Bourbon tenait l'épée de Dieu. Elle personnifiait la vérité politique indispensable à la vérité religieuse. C'est contre elle que la franc-maçonnerie a dirigée ses coups. Lilia pedibus destrue c'est la devise d'un de ses hauts grades " (11 mai 1883).

Le recours à l'archange saint Michel est présenté le dimanche 11 mai 1884 comme une solution. Jules Delmas souligne que la comtesse de Chambord a fait élever à Frohsdorf une statue de l'archange. " Le chef de la milice céleste - il n'y a pas à en douter - va tirer son épée flamboyante contre les ennemis de Dieu. II prendra comme par la main le vaillant défenseur du Vicaire de Jésus-Christ et le conduira au trône malgré tous les obstacles accumulés par la Révolution et par l'école du catholicisme avant tout ".

On peut également souligner un antisémitisme qui ne se manifeste que rarement mais qui est certain. " L'orléanisme a toujours considéré la juiverie comme son alliée parce qu'elle a de l'argent. De son côté, la juiverie a toujours tenu compte de l'orléanisme pour la défendre. Et en outre juifs et orléanistes tiennent la tête de la franc-maçonnerie " (20 avril 1884). La franc-maçonnerie aux yeux des légitimismes c'est le Mal, c'est Satan !

Les deux aspects fondamentaux du traditionalisme sont liés dans un article de Jules Delmas paru lors de la Semaine Sainte (13 avril 1884) " Le Christ a été méconnu et bafoué. Le Christ est ressuscité et ses apôtres ont arboré son labarum. Comme le Christ, Henri V a ete méconnu et a souffert de la perfidie de ses ennemis. Comme le Christ il a eu son Calvaire et il est mort comme lui, victime de ses bourreaux, parce qu'il personnifiait la vérité politique, c'est-à-dire la Légitimité... Comme le Christ, la Légitimité va sortir du tombeau Henri V ressuscitera dans un autre lui-même ".

Les thèmes profonds de la revue apparaissent encore mieux dans un sonnet de Louis de Veyrières intitulé In hoc signo Vinces ! (1-XII-1883).

" Quel est donc le destin de la terre salique ?
Dieu se voile, et le mal semble seul apparent !
Quatre partis sont prêts ! La fausse République
Aux immondes ruisseaux se transforme en torrent !

Le rouge est pour jamais son signe symbolique !
Ses victimes sont là, le prêtre au premier rang
Chaque innocent lui donne une ardeur famélique
Et, nouveau feu grégeois, elle vit dans le sang !

Un aigle sans vigueur veut affronter la nue ;
Du firmament pour lui la vole est inconnue ;

Et du Coq d'Orléans, le désastre est certain !
En vain ces ennemis causent notre souffrance
Déjà le Sacré Cœur et le Lis, fleur de France,
Ornent le Labarum d'un autre Constantin ! "

Le style du sonnet est peut-être gauche et maladroit, mais on voit apparaître la symbolique profonde des quatre mouvements politiques de l'époque : le drapeau rouge, l'aigle, le coq et le drapeau blanc marqué du Sacré-Cœur et de la fleur de lys. En outre l'aigle, le coq et le lys sont les emblèmes utilisés par la prophétie d'Orval pour désigner les Bonaparte, Louis-Philippe et le Roi légitime. Dans cette prophétie imprimée en 1829 on trouve aux versets 15 à 17 " Venez jeune prince, quittez l'ile de captivité, joignez le lion à la fleur blanche... Le vieux sang des siècles terminera encore de longues divisions. Alors un seul pasteur des peuples sera vu dans cette Gaule. Dieu sera cru guerroyer avec lui, tant prudent et sage sera le rejeton de la Cape. Trois princes mettront bas le manteau de l'erreur... ".

Les journalistes du Droit monarchique, spécialistes en héraldique, savaient que les Bourbons-Anjou portaient un lion et trois fleurs de lys d'or dans leurs armes. En outre les trois princes pouvaient être don Juan et ses deux fils don Carlos et don Alfonso. Quant à " l'ile de captivité " on ne voit pas à quoi elle a pu correspondre dans l'esprit des contemporains. On sait que les prophéties des illuminés ont été aussi très utilisées par les partisans de la survivance de Naundorff dont le prétendant avait mis le Sacré-Cœur dans son blason en 1879. Ce sont surtout les naundorffistes qui au XIXe siècle ont utilisé le terme de " légitimité " au profit de la survivance de l'hypothétique Louis XVII.

Mais les légitimistes anti-naundorffistes partageaient également cette mentalité mystique. Avec les nombreux visionnaires du XIXe siècle ils pensaient que Dieu rendrait le " royaume du blanc lys au rejeton de la race capétienne réfugiée en de lointains parages ". Mais avant, et comme le prédit Holzhauser, la France connaîtrait l'oppression des régimes républicains et des guerres cruelles. On comprend alors le lyrisme de Jules Delmas : " Nos ennemis vont disparaître dans la tourmente " (13 avril 1883). " La grande solution qui doit mettre un terme à la lutte engagée par la franc-maçonnerie contre la chrétienté est proche... Encore quelque temps et les doctrines divergent de la Révolution feront place à la doctrine de la vérité et du droit " (3 février 1884). Retenons aussi ce souhait qui montre bien que, dans l'esprit des royalistes traditionalistes, l'héritier de Louis XIV, de saint Louis et d'Hugues Capet ne peut être que le Grand Monarque annoncé par les prophéties.

" Nous souhaitons à nos lecteurs la joie de saluer avant la fin de 1884 le Grand-Monarque que Dieu nous garde " (30 décembre 1883).

Sur le plan des événements, nous avons voulu montrer que la comtesse de Chambord aidée de Maurice d'Andigné a réussi à opposer aux orléanistes plusieurs journaux dont le Droit monarchique qui est à l'origine de la constitution du groupe des Blancs d'Espagne en juillet 1884.

Les thèses défendues dans ce journal par Jules Delmas sont celles déjà diffusées par Joseph du Bourg : elles font des princes Juan, Carlos, Jaime et Alfonso les véritables successeurs dynastiques du comte de Chambord. Ces thèses qui furent reprises plus tard par Th. Deryssel, Paul Watrin et Sixte de Bourbon-Parme. Le Droit monarchique est un journal légitimiste dans la mesure où ils affirment que le droit légitime à la couronne de France réside dans les membres de la maison d'Anjou.

Enfin sur le plan des mentalités, le Droit monarchique représente l'aspect traditionaliste dans les domaines politique et religieux. II défend l'ordre social chrétien et espère que le nouveau Roi ne sera autre que le Grand Monarque prévu par les prophéties qui collaborera avec le Grand Pape pour apporter la paix à l'Orient et à l'Occident.

Sur le plan historique, il suffit de constater : sur la question dynastique la controverse est toujours ouverte ; sur l'aspect prophétique le Droit monarchique s'est trompé : le Grand Monarque n'est pas venu en 1884 ! Cependant les affirmations de Jules Delmas illustrent bien la mentalité religieuse et mystique qui a accompagné le royalisme français durant la majeure partie du XIX siècle. Les opinions dites politiques ne sont souvent que l'aspect le plus visible et le plus superficiel de croyances très profondes et solidement ancrées dans la psychologie des individus ou des groupes.

 

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(1) Le Droit monarchique, Journal politique hebdomadaire, Bibl. nat., J o 13S27 (n° 1) 11 (n° 53). Manque le 44. Nous possédons les numéros 1 à 26 compris. Les ouvrages les plus utiles sont les suivants : Guy AUGE, Les Blancs d'Espagne. Contribution à l'étude d'une composante du royalisme français. Mémoire D.E.S. Sciences Politiques. Faculté de Droit (sous la direction de M. de Malafosse) 1967, XIX, 291 p. - Paul WATRIN, La tradition monarchique d'après l'ancien droit public, Paris, s. d. (11 mai 1916), thèse de droit, 232 p. Paul Watrin écrivit aussi dans la revue La Science historique de nombreux articles sur la légitimité héréditaire dans la Maison de France de 1921 à 1940. Un autre ouvrage classique sur le sujet est la thèse de doctorat du prince Sixte de BOURBON-PARME, Les traités d'Utrecht et les lois fondamentales du royaume, Paris, 1914. L'auteur voulait démontrer que les princes partis à l'étranger et y régnant gardaient la nationalité française. Les livres de droit sont abondants. Dans le sens légitimiste : Henri de LA PERRIÈRE, Du droit de succession à la couronne de France dans la dynastie capétienne, Paris, 1908 et Le Roi légitime, Paris, 1910. - Michel ROBERT, Examen des circonstances dans lesquelles se sont dégagées quelques règles de la dévolution du trône de France Paris, 1945. - George PÈRE, Le sacre et le couronnement des rois de France dans leurs rapports avec les lois fondamentales, Bagnères-de-Bigorre 1921. Bon exposé des thèses légitimistes contemporaines dans le livre de Hervë PINOTEAU, Monarchie et avenir, Paris 1960, 192 p. " Nous trouverons celui qui est roi en droit, investi par sa seule naissance de la dignité royale, qu'on le veuille ou non... Les lois fondamentales du royaume, la loi salique sera notre fil d'Ariane " (p. 10). Voir aussi l'introduction de Jean-Bernard CAHOURS D'ASPRY à la réédition du mémoire de Thiéry DERYSSEL, Mémoire sur les droits de la Maison d'Anjou à la Couronne de France, Paris, C.E.R.D., 1978. (Tiré à 500 exemplaires).

(2) Tables du journal Le Temps, vol. V, 1881-1885, publiées par l'Institut français des sciences de l'information. Section d'histoire. Paris 1972, Edition du C.N.R.S Introduction de Pierre Albert.

(3) Don Juan (1822-1887), comte de Montizon, avait en 1868 abdiqué en tant que prétendant carliste au profit de son fils aîné, don Carlos VII, connu aussi sous le nom de duc de Madrid. Don Carlos avait dans une lettre du 3 octobre 1868 affirmé ses droits de successible à la couronne de France et ne fut pas désavoué par son oncle. En 1870, il fut prié de quitter le territoire français. En 1881, il fut acclamé par les Saint-Cyriens et prié encore une fois de quitter la France. Don Juan avait épousé le 6 février 1847 Marie-Béatrice, archiduchesse d'Autriche Este née le 13 février 1824, sœur de la comtesse de Chambord. Il avait de son mariage plusieurs enfants : 1. Carlos ou Charles, duc de Madrid, né le 30 mars 1848, marié à Frohsdorf le 4 février 1867 à Marguerite, princesse de Bourbon-Parme (nièce du Comte de Chambord); 2. Alfonso ou Alphonse, né le 12 septembre 1849, marié au château de Heubach (Bavière) le 24 avril 1871 à Maria-de-las-Nieves, princesse de Bragance.

(4) Pour le récit des événements voir surtout Philippe ROCHER, Les obsèques de M. Ie Comte de Chambord et la succession de France en 1883, Paris, 1924 Revue de presse intéressante dans Georges de NOUVION et Emile LANDRODIE, Le Comte de Chambord (1820-1883), Paris, 1884. Le Père MARQUIGNY rédacteur aux Etudes avait été invité à Frohsdorf pour écrire une vie du Comte de Chambord mais elle ne parut jamais (voir Mgr Amédée CURE, Le Comte de Chambord et S.S. Léon Xlll. Observations sur les mémoires de Mme de la Ferronays Paris, 1904). Pour la presse légitimiste depuis 1884, voir la revue bimensuelle La Monarchie française qui parut du 10 mars 1911 au 15 janvier 1912 en tant qu'organe de l'Union nationale d'action légitimiste, et la revue de Paul WATRIN, La Science historique (1921-1940).

(5) À la mort de don Jaime en 1936 ses sœurs et sa belle-mère (princesse de Rohan) vendirent la bibliothèque de Frohsdorf (voir Luigi BADER, Les Bourbons de France en exil à Gorizia, Paris, 1977, p. 350-351). Le château était alors la propriété de la princesse Fabrizio Massimo (née Marie-Béatrice de Bourbon). On pense que les papiers ont été soit brûlés par la comtesse de Chambord avant sa mort survenue en 1886, soit confiés par elle à son confesseur

(6) Henri de CATHELINEAU, L'Heure à Dieu. Dernières paroles du manifeste de Mgr le Comte de Chambord, 8 mai 1871. Paris, 1873, 41 p.

(7) Principales œuvres : Les Zouaves pontificaux en France, Saumur, 1871. 88 p (plusieurs éditions postérieures); Les Martyrs de la France (1870-1S71) Limoges, 1872, 143 p., Le Pèlerinage de l'Anjou à Paray le Monial, 29-30 juin 1874 Angers (1874) 31 p., Souvenirs historiques de Sainte-Anne d'Auray et ses environs, Angers, 1876, 144 p. D'Angers à Lourdes et à Betharram, guide du pèlerin de l'Anjou, Angers, 1878, 83 p.; Un épisode de la neuvième Croisade ou la Bataille de Castelfidardo, Brest, 1880, 40 p.; La Neuvième Croisade (2e édition) Paris 1881, 404 p.; Voir G. GERBELAUD SALAGNAC, Les Zouaves pontificaux, Paris, 1963

(8) Paris, Perrin, 1910, X 312 p. portraits pl. (8° Lb57 14602).

(9) Le Royaliste. journal politique hebdomadaire, août 1881-1882 (I. II n° 174). Paris, fd. BN: Fol Lc2 4095 et AR Fol. J o 218. Le Journal de Pans fondé en octobre 1880 prit de janvier à mai 1882 le titre de Le Petit Journal de Paris En 1891 il reprit la numérotation du Journal de Paris fondé en 1877. Les collections de la Bibl. nat. se prolongent jusqu'en août 1892. (BN : Gr fol Lc2 4220).

(10) Journal qui avait été celui de P.S. LAURENTIE (1793-1876); sur œ personnage voir notre article " Un écrivain royaliste au XlXe siècle P. S. Laurentie (1793-1876) ", dans Revue française d'histoire du livre. Bordeaux, 1972, t. II, n. s. n° 4, p. 195-218.

(11) Voir Luigi BADER, Les Bourbons de France en exil à Gorizia, Paris,

(12) Voir Raoul de WARREN, Les prétendants au trône de France, Paris 1947 et Faits nouveaux et prétendants nouveaux, 1958

(13) Nous avons surtout dépouillé le journal Le Temps des années 1883 et 1884. Il est évident que les articles, non signés de ce journal, sont très hostiles au royalisme et au légitimisme en particulier.

(14) René MONTI DE REZE, Souvenirs sur le Comte de Chambord, Paris 1930. Selon l'avis de Cahours d'Aspry, ce personnage " n'a rien compris à Henri V qu'il servait. car il le blâmait pour tous ses actes politiques ".

(15) Lettre reproduite dans Paul WATRIN, la tradition monarchique, p. 214. On peut y lire " Le groupe de Français, petit groupe, mais groupe d'élite, qui reste fidèle au drapeau blanc et au droit salique, vous garde comme une profonde reconnaissance pour l'énergie que vous avez montrée en vous opposant aux prétentions des d'Orléans, qui en définitive ne sont et n'ont jamais été que les représentants de la Révolution ".

(16) En fait, les deux fils de don Juan ne pouvaient rien faire sur le plan français sans l'accord de leur père. Dans la lettre du 24 octobre, don Carlos écrivait " mon père n'a pas l'intention, quant à présent, de prendre l'initiative d'un acte spécial ". II se contentait pour affirmer son droit d'avoir accepté la présidence des funérailles de Goritz.

(17) Alphonse Charles né le 12 septembre 1849 avait combattu pour le Pape Ple IX avant 1871 et pour son frère don Carlos en Espagne Duc de San Jayme et d'Anjou, il reçut en 1931 l'hommage des légitimistes français conduits par le comte Jean d'Andigné. II mourut à Vienne (en Autriche) victime d'un accident de voiture le 27 septembre 1936. De son mariage avec Marie des Neiges, princesse de Bragance (1852-1941) il ne laissa pas d'héritier. Avec lui s'eteignit la branche carliste issue de Charles, comte de Molina (1788-1855), lui-même fils de Charles IV d'Espagne

Un fils puîné de Charles IV, François de Paule duc de Cadix (1794-1865) avait pour fils François d'Assise (1822-1902) marié le 10 octobre 1846, à Isabelle II, reine d'Espagne. Le petits-fils d'Isabelle II devint donc en 1936 le chef de la famille des Bourbons. Le 25 septembre 1931, Alphonse XIII avait rencontré à Fontainebleau le " roi " Jacques 1er pour régler ce problème de succession (pour la France).

Pour l'Espagne, l'affaire fut compliquée par le fait qu'Alphonse-Charles avant de mourir reconnut son neveu par alliance Xavier de Bourbon-Parme comme régent du parti carliste.

Le prince Xavier était le fils du duc Robert de Parme et de sa seconde épouse Marie Antonia, princesse de Bragance.

Sur Don Jayme voir Maurice PALÉOLOGUE, Un carliste à Frohsdorf. En appendice (p. 139-159) au Destin mystérieux d'un archiduc : Jean Orth, Paris, Genève, 1959.

(18) Henri de Cathelineau né à la Jabaudière en 1813, mort au château de Squividan le 20 novembre 1891. Dans la notice du Dictionnaire de biographie française (t. VII, col. 1413) M. Prévost se trompe quand il écrit qu'il prit parti en faveur des Bourbon-Parme contre les princes de la maison d'Orléans. C'est Bourbon-Anjou qu'il faut lire.

(19) Le Roi légitime. Paris, 1884, 222 p., à la Bibl. nat.

(20) La légitimité devant le catholicisme, Angers, 1880, 40 p. Les Habiles appels ? La raison publique, ibid., 1883. VIII-135 p.; signalons que Véran avait édité à Paris une Revue indépendante (1862-1866) et rédigé un gros traité de politique : La Question du XIXe siècle, Paris, 1866, XXXVI-699 p

(21) La Vraie Liberté, Paris, 1882, 73 p. Noblesse oblige. Les Mauges. Vendée angevine. Amiens, 1883. 63 p. En dehors de ses souvenirs militaires citons aussi L'Heure à Dieu. Dernières paroles du manifeste de Mgr le Comte de Chambord. 8 mai 1871, Paris, 1873. 41 p. Le 29 septembre 1886 à Sainte-Anne d'Auray. Discours prononcé par le général de Cathelineau et M. Maurice de Junquières, Paris, Librairie 1égitimiste, 1886, 16 p.

(22) Les entrevues des princes, op. cit., p. 297.

(23) Memoria y diaro de Carlos VII, éd. par Bruno MARTINEZ, Madrid,

(24) Parmi les autres ouvrages, citons aussi BLANC de SAINT-BONNET, La légitimité, 1873; KIRPATRICK de CLOSEBURN, Les renonciations des Bourbons d la succession d'Espagne, 1907. En outre, on constate que l'ouvrage de Jean-Baptiste-Victor COQUlLLE, La Royauté française, 1874, est présenté en permanence dans les colonnes de publicité du Droit monarchique

(25) En France, le courant légitimiste fut représenté après Paul Watrin par André YVERT, Le drapeau blanc (1936) et le Bulletin du Comité Charles X (1970-1973). D'autres journaux le représentent aussi : Le drapeau blanc (1956-1957), La Gazette royale (1957-1962), Tradition française (1963-1967). Actuellement, les seules publications légitimistes sont La légitimité dirigée par Guy Augé et Alain Néry et L'Union Documents publiée par le C.E.R.D., n° 1, mars-avril 1974

(26) Variétés II.

(27) Voir surtout les livres de vulgarisation de Eric MURAISE, Du Roy perdu à Louis XVII. Etude apocalyptique et historique, Paris, 1966 et Celui qui vient des ténèbres. Histoire et légende du Grand Monarque. Paris, 1975.

(28) Sur ce personnage voir l'article de Michael ARNETH dans le Dictionnaire de spiritualité, Paris, 1969 (fasc. XLVI-XLVII colonnes 590 à 597). Il est aussi à l'origine des Interprétations de l'Apocalypse, Paris, 1856.

(29) SCI VIAS DEI : Connais les voies du Seigneur. Sur cette mystique du XIIe siècle voir l'article de F. VERNET dans le Dictionnaire de théologie catholique, t. VI, 2e partie, colonnes 2467 à 2480 et celui de Marianna SCHRADER dans le Dictionnaire de spiritualité, Paris, 1968 (fasc. XLIV-XLV, colonnes 505 à 512)

(30) Volontairement nous n'abordons pas les prophéties très controversées de l'abbé Souffrant, curé de Maumusson, de Mélanie Calvet à la Salette, etc.

(31) Eric MURAISE, Celui qui vient des ténèbres, op. cit., p. 45.

(32) Les légitimistes connaissaient aussi certainement l'œuvre du R.P. CALIXTE, La vénérable Anna Maria Taïgi et la servante de Dieu Elisabeth Canori Mora ; Paris, 1872. On peut citer aussi dans la littérature prophétique l'abbé A. FATACIOLI, Le jour de colère de la Main de Dieu sur un empire. Visions prophétiques d'un voyant de Juda, Paris, 1856.