PEUT-ON INTERDIRE L’EUTHANASIE ?

Dans le débat actuel sur l’euthanasie, prôner le maintien de l’interdit est souvent ressenti comme une attitude peu consensuelle, intransigeante et dépassée. A l’inverse, admettre des exceptions et des “ transgressions nécessaires ” est perçu comme une preuve de respect, de compréhension et de tolérance. Mais ces impressions sont-elles fondées ?

Un exemple : peut-on falsifier un billet de banque ? La réponse est évidente : la contrefaçon est absolument interdite, pour tous, toujours, partout, en toutes circonstances, et pour n’importe quel motif, même pour une cause aussi noble qu’une situation de détresse. Cet interdit est logique. Personne ne le ressent comme peu consensuel, intransigeant et dépassé. On n’admet pas dans ce domaine une exception basée sur le respect, la compréhension et la tolérance.

Pourquoi ? Parce que toute l’organisation de la société est suspendue au lien qui unit un billet de banque à la valeur qu’il représente.

Tout billet de banque est lié à une valeur : c’est un principe intangible, auquel on ne peut déroger, même avec la meilleure intention. Car à partir du moment où on pourrait falsifier légalement ou impunément de l’argent, on briserait une relation fondamentale de confiance entre les gens. Bien plus : qui prétend résoudre une situation de détresse avec de la fausse monnaie ne peut que renforcer cette situation. Offrir de faux billets à un indigent ne fait qu’ajouter à sa pauvreté l’amertume d’être dupé. On ne peut lui infliger un tel sort, même s’il le demande. Un dernier rappel : la destruction intentionnelle de papier monnaie est punissable.

La dignité de la personne humaine est intangible, on ne peut y porter atteinte, même avec la meilleure intention. Car à partir du moment où le médecin pourrait tuer légalement ou impunément son malade, on briserait une relation fondamentale de confiance entre les gens (“ mes proches peuvent me tuer ! ”). Bien plus : qui prétend résoudre une situation de détresse avec l’euthanasie ne peut que renforcer cette situation. Proposer l’euthanasie à un malade qui souffre ne fait qu’ajouter à sa souffrance physique la douleur morale de se sentir de trop. On ne peut lui infliger un tel sort, même s’il le demande. Un dernier rappel : le fait de tuer intentionnellement un être humain innocent est punissable.

L’euthanasie met en circulation une fausse image de l’homme, et ceci est bien plus grave qu’une contrefaçon de la monnaie. En effet, la place de la monnaie dans la société est relative, tandis que celle de l’homme est centrale. En outre, le lien entre un billet de banque et sa valeur résulte d’une simple convention (comme celle de Bretton Woods, en 1944), qui, par définition, peut être adaptée, ce qui n’est pas le cas pour l’homme, dont la valeur n’a jamais été convenue entre les hommes. Une sorte de Bretton Woods destiné à lier l’être humain à une valeur étalon est impensable 1.

La valeur de l’homme est une donnée pré-politique : elle est une dignité, c'est-à-dire une valeur enracinée dans l’être de l’homme, indépendamment de toute convention, jugement de valeur ou calcul utilitariste : on ne peut jamais dire d’un homme que certains critères rendent son existence plus ou moins opportune ou utile, car c’est dans le fait d’être homme que réside sa dignité. Du reste, qui déterminerait ces critères ? Et selon quels principes ?

C’est pourquoi les règles du jeu démocratique reposent sur la dignité humaine, et pas l’inverse. Une démocratie qui prétend s’arroger le droit de dire quelles vies sont “ dignes d’être vécues ” renie ses propres fondements, car elle substitue la force de la loi à la loi du plus fort. “ Tu ne tueras pas ” est une pierre d’angle de la démocratie, une garantie de respect, une preuve de compréhension et de tolérance vis-à-vis des plus faibles dans la société.

Une autre considération : les normes de Maastricht ont élevé l’euro à un rang presque sacré, les propositions de loi sur l’euthanasie veulent nous réduire au rang d’individus jetables : ce contraste illustre le drame de l’utilitarisme, une vision qui trouve parfois une utilité à ce qui n’a pas de sens mais jamais de sens à ce qui est inutile, et qui reste toujours muette devant la question-clé : quelle est en fait l’utilité de l’utile ?

Est-ce que la notion d’autonomie offre une réponse ? Qui se suicide dispose de lui-même, mais il emporte dans la mort toute question relative au droit à cette autonomie. Pour qui demande l’euthanasie par contre, la revendication de l’autonomie débouche sur une contradiction : là où le patient pense faire usage de son “ droit ” à l’autonomie, il laisse en fait ce droit aux mains de la société, puisque c’est elle qui doit juger de la recevabilité de la demande et l’exécuter. Cela apparaît clairement dans le débat actuel qui a fini par se centrer sur l’exécutant, l’acteur le plus réticent face à l’euthanasie, et pour cause.

Pour les médecins, l’acharnement thérapeutique est une atteinte à la dignité du malade, mais l’idée de “ tuer par compassion ” est un non-sens. Ils savent par expérience que l’euthanasie n’est pas une demande de mort, mais une demande de soulagement de la douleur, d’écoute et d’affection. C’est une demande qui surgit chez le malade dans une phase vitale pour lui, où il a plus que jamais besoin qu’on reconnaisse l’essence de sa dignité, qu’on le confirme dans sa plus grande richesse, la seule qui lui reste, celle d’être un homme. Compatir n’est-ce pas “ pâtir ensemble ”, vivre ensemble le combat contre la maladie et la douleur, dans lequel se révèle si souvent l’insondable richesse du simple fait d’être un humain ?

Jamais la médecine n’a disposé d’autant de moyens pour combattre la douleur. On comprend donc mal qu’on réclame l’euthanasie précisément aujourd’hui. A moins que notre pays ne soit tourmenté depuis dix ans par la seule douleur vraiment intolérable, celle de ne plus se savoir reconnu et aimé comme personne à part entière, de la conception jusqu'à la mort ?

Stéphane SEMINCKX,

médecin

1 Cette analogie illustre un point fondamental de l’encyclique Veritatis Splendor, à savoir qu’il existe des actes intrinsèquement mauvais, des actes qui sont mauvais “ toujours et en eux-mêmes, c'est-à-dire en raison de leur objet même, indépendamment des intentions ultérieures de celui qui agit et des circonstances ” (n. 80), des actes dont l’objet ne “ peut être ordonné à Dieu, parce qu’il est en contradiction radicale avec le bien de la personne, créée à l’image de Dieu ” (cf. n. 80).

Texte trouvé sur http://www.amdg.easynet.be/pn/pn00-3d.html  le 15-01-2002 et transmis le même jour par le Lieutenant (VR).