Décryptage 03 février 2006 Histoire

 

De l'esclavage

Jean-Germain Salvan*

 

Depuis les palinodies de Dieudonné, plusieurs journalistes se sont répandus sur l'esclavage, presque toujours pour sangloter sur les péchés de nos ancêtres (1). J'ai quand même passé plus de dix ans de ma vie en Afrique, qu'elle soit du Nord ou noire. J'y ai connu beaucoup d'Africains, et j'ai tenté de comprendre ce que furent les traites négrières.

 

Il était plaisant d'entendre Dieudonné affirmer “je suis fils d'esclave”. Mais qui est sûr en France de n'être pas descendant d'esclave ? Combien de nos ancêtres les Gaulois furent réduits en esclavage par les Grecs ou les Romains ? Jules César aurait vendu un million de nos aïeux en dix ans. Du Ve au XIVe siècle, l'esclavage, sous l'influence de l'Église, fut transformé en servage en France. En 1313, Pierre 1er de Puylaurens affranchissait à Magrin (Tarn) une famille de serfs nommée Salvan : c'est la première mention de mon patronyme dans l'Histoire.

 

Les différences entre le servage et l'esclavage furent souvent réduites. Et jusqu'en 1830, quiconque était capturé par les Barbaresques en Méditerranée finissait ses jours comme esclave en Afrique du Nord ou au Proche-Orient - si un ordre religieux comme les spiritains ne parvenait pas à le racheter. Le premier résultat de la prise d'Alger par nos troupes en 1830, ce fut la libération de milliers d'esclaves chrétiens…et la fin d'un fructueux commerce pour la Turquie.

 

Cela dit, et un colloque tenu en 1990 à Dakar sur l'esclavage le rappelait, cette pratique fut inventée très tôt, en Afrique et au Moyen-Orient.

 

L'esclavage est mentionné sur une tablette sumérienne il y a quelques quatre millénaires. Selon la Bible, lorsque les frères de Joseph décidèrent de se débarrasser de lui, c'est à des marchands ismaélites qu'il fut livré, avant d'être vendu en Égypte. En Afrique, où nous sommes accusés d'avoir déstructuré les sociétés traditionnelles, faut-il souligner que celles-ci reposaient sur le travail servile et donc sur la capture et la vente d'esclaves ? Où devrait et devait commencer et se terminer le devoir d'ingérence ?

 

Les commerçants turcs, arabes, portugais, britanniques, néerlandais, français ou espagnols qui se livraient à la traite des Noirs sont-ils les seuls coupables? C'est bien à des négriers africains que les navigateurs achetaient leurs sinistres marchandises. Pour l'Afrique d'expression française, c'est à Rufisque, et non pas à Dakar ou Gorée, que l'on embarquait les esclaves. Et ce ne sont pas les roitelets africains, Samory, Behanzin, Rabah, etc. mais les militaires coloniaux qui firent cesser le trafic d'esclaves à partir de 1848.

 

On ne peut rien comprendre à la haine qui sépare en Afrique les peuples côtiers et ceux de l'intérieur sans se souvenir de ces siècles de chasses aux esclaves, destinés à travailler pour leurs maîtres noirs, ou vendus par des Africains soit aux négriers européens avant d'aller cultiver les Amériques, soit aux négriers musulmans, avant d'aller fournir de la main d'œuvre au Proche-Orient et en Arabie.

 

La colonisation en Afrique, depuis 1870, ce fut l'affrontement des puissances européennes contre les chefferies musulmanes dont le trafic d'esclaves était le principal fond de commerce. Pour mémoire, la dernière caravane d'esclaves fut interceptée au Tchad par nos troupes en 1919.

Destination prévue : la côte de l'Afrique orientale, pour une vente en Arabie…

 

Il serait bon de s'en souvenir !

 

 

 

*Jean-Germain Salvan est général CR, ancien professeur d'histoire militaire à l'université de Bordeaux. Dernier ouvrage paru : Soldat de la guerre, soldat de la paix (Italiques, 2005).

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(1) Ce Décryptage a déjà été diffusé le 11 mars 2005. Devant la montée en puissance des controverses récentes sur cette question délicate, et les gesticulations politiques qu'elles ont entraînées, il nous a paru opportun de rediffuser cette note du général Salvan. Le prochain numéro de Liberté politique (n° 33, hiver 2006) portera largement sur les relations entre

Histoire, mémoire et politique (Ndlr).

  Sur ce sujet, voir également d'O. Pétré-Grenouilleau, Les traites

négrières, essai d'histoire globale NRF-Gallimard, (Ndlr).