Fides et Ratio

La Mary Poppin’s 25-01-2004 :

Voici quelques paragraphes de la lettre encyclique de Jean-Paul II, Fides et ratio, La Foi et la Raison,  novembre 1998, que je soumets à votre réflexion.

Veuillez me pardonner les fautes de frappe !

 

63.    En vertu des motif déjà exprimés, il m'a semblé urgent de rappeler par cette Encyclique le grand intérêt que l'Eglise accorde à la philosophie ; et plus encore le lien profond qui unit le travail théologique à la recherche philosophique de la vérité. De là découle le devoir qu'a le Magistère d'indiquer et de stimuler un mode de pensée philosophique qui ne soit pas en dissonance avec la foi. Il m'incombe de proposer certains principes et certains points de référence que je considère comme nécessaires pour pouvoir instaurer une relation harmonieuse et effective entre la théologie et la philosophie. A leur lumière, il sera possible de préciser plus clairement les relations que la théologie doit entretenir avec les divers systèmes ou assertions philosophiques proposés dans le monde actuel, et de quel type de relations il s'agit.

 

CHAPITRE VI

INTERACTION ENTRE LA THEOLOGIE ET LA PHILOSOPHIE

 

La sciences de la foi et les exigences de la raison philosophique

 

64.    La parole de Dieu s'adresse à tout homme, en tout temps et sur toute la terre ; et l'homme est naturellement philosophe. Pour sa part, la théologie, en tant qu'élaboration réflexive et scientifique de l'intelligence de cette parole à la lumière de la foi, ne peut pas s'abstenir d'entrer en relation avec les philosophies élaborées effectivement tout au long de l'histoire, pour certains de ses développements comme pour l'accomplissement de ses tâches spécifiques. Sans vouloir indiquer aux théologiens des méthodologies particulières, ce qui ne revient pas au Magistère, je désire plutôt évoquer certaines tâches propres à la théologie, dans lesquelles le recours à la pensée philosophique s'impose en vertu de la nature même de la Parole révélée.

 

65.    La théologie s'organise comme la science de la foi, à la lumière d'un double principe méthodologique : l'auditus fidei et l'intellectus fidei. Selon le premier principe, elle s'approprie le contenu de la Révélation de la manière dont il s'est progressivement développé dans la sainte Tradition, dans les saintes Ecritures et dans le Magistère vivant de l'Eglise. Par le second, la théologie veut répondre aux exigences spécifiques de la pensée, en recourant à la réflexion spéculative.

 

En ce qui concerne la préparation à un auditus fidei correct, la philosophie apporte sa contribution originale à la théologie lorsqu'elle considère la structure de la connaissance et de la communication personnelle et, en particulier, les formes et les fonctions variées du langage. Pour une compréhension plus cohérente de la Tradition ecclésiale, des énoncés du Magistères et des sentences des grands maîtres de la théologie, l'apport de la philosophie est tout aussi important : ces différents éléments en effet s'expriment souvent avec des concepts et sous des formes de pensée empruntés à une tradition théologiques déterminée. Dans ce cas, le théologien doit non seulement exposer des concepts et des termes avec lesquels l'Eglise pense et élabore son enseignement, mais, pour parvenir à des interprétations correctes et cohérentes, il doit aussi connaître en profondeur les systèmes philosophies qui ont éventuellement influencé les notions et la terminologie.

 

66.     En ce qui concerne l'intellectus fidei, on doit considérer avant tout que la vérité divine, "qui nous est proposée dans les Ecritures sainement comprises selon l'enseignement de l'Eglise", jouit d'une intelligibilité propre, avec une cohérence logique telle qu'elle se propose comme un authentique savoir. L'intellectus fidei explicite cette vérité, non seulement  en saisissant les structures logiques et conceptuelles des propositions sur lesquelles s'articule l'enseignement de l'Eglise, mais aussi, et avant tout, en faisant apparaître la signification salvifique que de telles propositions contiennent pour les personnes et pour l'humanité. A partir de l'ensemble de ces propositions , le croyant parvient à la connaissance de l'histoire du salut, qui culmine dans la personne de Jésus Christ et dans son mystère pascal. Il participe à ce mystère par son assentiment de foi.

 

Pour sa part, la théologie dogmatique doit être en mesure d'articuler le sens universel du mystère de Dieu, Un et Trine, et de l'économie du salut, soit de manière narrative, soit avant toute forme d'argumentation. Elle doit le faire à travers des développements conceptuels, formulés de manière critique et universellement communicables. Sans l'apport de la philosophie en effet, on ne pourrait illustrer des thèmes théologiques comme, par exemple, le langage de Dieu, les relations personnelles à l'intérieur de la Trinité, l'action créatrice de Dieu dans le monde, le rapport entre Dieu et l'homme, l'identité du Christ, vrai Dieu et vrai homme. Les mêmes considérations valent pour divers thèmes de la théologie morale, pour laquelle est immédiat le recours à des concepts comme la loi morale, conscience, liberté, responsabilité personnelle, faute, etc., qui se définissent au niveau de l'éthique philosophique.

Il est donc nécessaire que la raison du croyant ait une connaissance naturelle, vraie et cohérente des choses créées, du monde et de l'homme, qui sont aussi l'objet de la révélation divine ; plus encore, la raison doit être en mesure d'articuler cette connaissance de manière conceptuelle et sous la forma d'argumentation. Par conséquent, la théologie dogmatique spéculative présuppose et implique une philosophie de l'homme, du monde et plus radicalement de l'être, fondée sur la vérité objective.

 

...

 

Le Schtroumpf du Roi, 26-01-2004 :

La question de la foi et de la raison, de leurs oppositions, de leurs accords, de leurs rapports, est infiniment balisée. C'est une question classique par excellence, la bibliographie en remplirait une bibliothèque de taille moyenne. Le sujet par excellence sur lequel on ne voit pas beaucoup de nouveau possible.

Fides et Ratio est souvent présenté comme un simple rappel de la doctrine habituelle de l'Eglise sur cette question. C'est d'ailleurs ce qui est dit ici au § 63. Mais il faut sans doute faire la part du genre un peu particulier que forment les textes romains : qui croira qu'il s'agit d'un simple "rappel" ? A l'évidence les rapports entre la théologie et la philosophie ont grandement changé depuis Latran V qui, fort d'une société encore corsetée et contrainte en tous points par l'Eglise, pouvait refuser de manière assez brutale toute autonomie non seulement au philosophe, mais encore à la vérité par rapport à la foi.

 

Aussi ce texte apporte dès le premier paragraphe cité quelques nuances : d'emblée la philosophie est douée de la faculté de chercher la vérité de manière autonome : "lien profond qui unit le travail théologique à la recherche philosophique de la vérité". Sans doute on sera tenté d'y voir le retour à des conceptions catholiques moins raides que celles qui culminent avec Latran V. Mais s'agit-il bien ici de l'accueil de la sagesse païenne et de la reconnaissance des lumières naturelles avec lesquelles Platon ou Socrate auraient eu une connaissance  de Dieu sans aussi parfaite qu'ils le pouvaient sans avoir accès à la Révélation ? Il s'agit bien plutôt de prendre en compte une philosophie actuelle qui affirme sa légitimité à penser non plus même contre la foi comme cela a pu être le cas, mais absolument en dehors d'elle. Dans bien de ses manifestations les plus fécondes ou les plus représentatives, la pensée philosophique contemporaine ne prend plus garde à être en accord avec la foi ou la Révélation, mais à bien des égards se constitue en tant que philosophie en ignorant toute Révélation. La figure du philosophe chrétien, si importante au milieu du XXe siècle, a subi une brutale réévaluation, et n'est plus guère regardée que comme une figure de transition et pour tout dire bâtarde, impure, philosophiquement inaboutie. Et cela non pas tant parce qu'il serait en accord avec la foi  révélée, mais en raison même de cela qu'il a une position relative à la foi, à la croyance religieuse. A cet égard un philosophe ouvertement opposé à la révélation chrétienne serait à peu près dans la même situation qu'un "philosophe chrétien". Ce qui est en cause, c'est la pertinence même de la référence, positive ou négative, à une foi religieuse, et plus encore à une vérité que cette foi prétendrait porter et devant laquelle la pensée philosophique devrait où s'incliner ou fronder.

 

C'est sans doute en prenant acte de cette situation nouvelle que l'encyclique parle d' "instaurer une relation harmonieuse et effective", et envisage de "préciser plus clairement les relations" entre les deux domaines en cause. Sans doute l'attitude n'est-elle pas neuve, mais le fait de la présenter comme un rappel solennel - c'est  dire une actualisation des grands principes qui guident l'Eglise - dans une encyclique est un fait notable.

 

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Le paragraphe 64 précise ce cadre. Il s'agit de cerner ce qui, dans les buts propres de la théologie, impose le recours à la philosophie. Pas permet ce recours, mais l'impose. Autrement dit, bien qu'elle trouve sa raison ultime dans la Révélation, la théologie non seulement ne peut ignorer ce domaine qui lui est désormais extérieur qu'est la philosophie, mais dans certaines de ses tâches ne peut pas s'en affranchir. La relation cependant est à double-sens : ranger ainsi la philosophie parmi des disciplines diverses dont la théologie va se servir pour arriver à ses buts propres, c'est aller contre une définition classique depuis Hegel selon laquelle la philosophie est le savoir qui discours sur les autres savoirs et sur lui-même, alors que les autres savoirs, précisément, sont dans une certaine mesure tournés plus vers leur objet que vers une réflexion plus haute, ou en tout cas plus étendue, qui seule permet de les envisager en tant que savoirs. Il semble donc que la querelle de prééminence se soit déplacée : la théologie ne prétend plus être une norme indépassable de la vérité, appuyée in fine sur l'Ecriture, à laquelle la philosophie devrait se soumettre. Mais la théologie prétend être spécifique, avoir des buts qui le sont aussi, et enregistrant sa mise à part dans le champs du savoir que nous avons évoquée, se réserve le droit d'utiliser les autres savoirs à ses propres fins, elles mêmes toujours soumises à la Révélation et à l'Ecriture. Quitte à réaffirmer une place centrale et une certaine universalité en disant qu'elle s'adresse à tous les hommes, puisque c'est le cas du message religieux qu'elle sert. C'est tout le mouvement des §§ 65 et 66 qui réintroduisent graduellement l'idée d'une philosophie au service des buts propres de la théologie, non plus parce que la vérité théologique devrait s'imposer, mais par l'universalité du message salvifique dont traite spécifiquement la théologie.

 

Le "rappel" se double donc, je crois, d'un déplacement assez subtil, qui permet à la théologie de reprendre barre, au moins dans son domaine propre, sur la philosophie, et de se la domestiquer.

 

D'un point de vue théologique, c'est sans doute utile aux théologiens. Et même nécessaire.

 

D'un point de vue philosophique, cela ne règle pas grand chose je crois : même si la théologie utilise des outils philosophiques, voire certains concepts, il n'en reste pas moins que buter sur une vérité révélée, sur un texte biblique, rendra toujours un son curieux pour un philosophe. D'autant plus que rien ne semble pouvoir arrêter le développement de la pensée philosophique dans un sens où elle considère qu'elle n'a pas à envisager la foi ou la Révélation dans sa démarche, et y voit une limitation abusive.

 

L'annonce du salut s'adresse à tous les hommes, comme le dit ce texte. Mais précisément : il ne touche pas tous les hommes, et rencontre l'ambition purement abstraite d'une philosophie qui elle aussi se prétend universelle. C'est en quelque sorte un combat d'universalités différentes, différemment comprises, mais en grande partie nées l'une de l'autre pourtant. D'où la difficulté de la question, et sa fécondité exceptionnelle aussi.

 

Oserai-je revenir à l'une de mes marottes et dire que là encore c'est le concept de nature qui craque ? "connaissance naturelle", "vérité objective" : à bien des égards c'est là une vision datée et dépassée de la pensée philosophique.

 

Comme disait un de mes professeurs, kantien subtil et fascinant, héritier spirituel d'Eric Weil : "la philosophie conçue comme recherche de la vérité est une foutaise. Parce que si je trouvais la vérité, la question philosophique qui me viendrait à l'esprit immédiatement serait de me demander si cette vérité que j'ai trouvée est vraie ou non."

 

Peut-être faut-il que la cassure soit plus profonde encore entre pensée philosophique et pensée théologique pour que les deux soient à nouveau en mesure de s'influencer de manière réellement  intéressante. Pour cela il faut encore rappeler que la foi et la raison sont dans un certain rapport et par étrangères l'une à l'autre. Réaffirmer le rapport nécessaire alors même que la dissolution relative de ce rapport paraît non seulement inévitable mais souhaitable, cela préserve une tension, un espace possible, en ce sens Fides et ratio n'était sans doute pas inutile.

 

Paul le Hérisson, 26-01-2004 :

Reste à savoir si la "philosophie actuelle" dont vous parlez a une existence concrète aujourd'hui...

Sur le fond, je ne dis pas que vous ayez tort. Je pense même que vous avez raison et si je ne le pensais pas, vous m'auriez sans doute convaincu mais cette philosophie ignorante (épistémologiquement et non par ignorance réelle bien sûr) de la Révélation qui, de facto, ne peut qu'exister, cette philosophie disais-je, existe-t-elle aujourd'hui ? Et sinon, pourquoi donc ?Parce que, sincèrement, du point de vue de l'histoire des idées - qui n'est certes pas de la philosophie faut-il le rappeler ? - des philosophes qui répondraient à cette définition ne me semble guère exister...

Le premier Wittgenstein termine le TLP par son fameux § 7 qui n'est rien d'autre que la base de toute théologie apophatique. Le second ne cesse d'être en dialogue avec la foi et trouve une forme de vérité supérieure (mais vérité dans quel sens ?) à la liturgie.

Austin, pragmatique des pragmatiques comme certains veulent le présenter, se livre à une véritable glose philosophique de la théologie sacramentelle.

Heidegger a une formation de théologien. Même en ignorant la biographie comme lui-même le voulait, on est bien obligé d'admettre - même en refusant la thèse de Zarader sur l'impensé de sa philosophie (et pourquoi la refuser ?) - que sa postérité n'est certainement pas ignorante de la Révélation. Elle y est même retournée par la phénoménologie : que ce soit Marion, Henry ou... Lévinas.

Deleuze ? Il n'a cessé de penser avec Spinoza et Leibniz pour lesquels Dieu est une réalité (même si Spinoza dit : Deus sive natura)...

J'en reste aux auteurs que je connais au moins un peu et vous me retournerez peut-être des noms inconnus de moi qui correspondent à ce que vous évoquez.

A moins que ce soit un mouvement et que nous n'en soyons qu'au début.

Je ne sais pas, mais je doute que l'on puisse penser sans son corps et le corps appartient à une époque, une culture, un temps. Je ne tombe pas dans l'historicisme car je crois qu'il y a sans doute des invariants. Enfin, des invariants à l'échelle humaine... et jusqu'à aujourd'hui...

Je sais que vous allez penser qu'il est assez culotter de faire rentrer la Révélation par le biais de la doxa (c'est-à-dire par le bas) après qu'on l'ait fait sortir philosophiquement (c'est-à-dire par le haut) mais si les autres voies lui sont fermées, celle-là  lui reste bien ouverte...

Et pour en terminer avec un mail trop long et sans doute trop confus, par quelque chose de parfaitement subjectif, j'ai trop d'admiration pour quelqu'un comme Michel Henry pour penser qu'il s'est fourvoyé dans la finalité même de son oeuvre en ne voulant pas ignorer ce qu'il savait (même si cela lui était une limite).

Je crois comme lui que Jn 1,1 reste une "déclaration abyssale" folie pour les Grecs et scandale pour les Juifs et qu'ignorer cela pour pouvoir philosopher librement est une erreur. Une erreur méthodologique et pas théologique, mais une erreur quand même.

Paul le Hérisson

 

Le Schtoumpf du Roi, 29-01-2004 :

« Reste à savoir si la "philosophie actuelle" dont vous parlez a une existence concrète aujourd'hui... »

D'une certaine manière nous sommes au delà. Paradoxalement. (J'ai un goût immodéré pour les paradoxes, on me l'a toujours reproché.)

Prenons Jean Guitton. Prototype du philosophe chrétien, ami de Paul VI, laïc-au-concile, honoré de partout que ça en devenait sur la fin absolument écoeurant, la cerise confite sur la montagne de chantilly restant le pélerinage fait auprès de lui par Mitran. (On pourrait faire pareil avec Gustave Thibon, mais Thibon reste un inconnu complet pour beaucoup.) Qu'y a-t-il à sauver de Guitton ? Je veux dire : prenons le, lisons le et regardons, objectivement ce qu'il y a à sauver. Franchement pas grand chose.

J'ouvre son petit livre, classique entre les classiques du classique Jean Guitton sur Pascal. C'est sans intérêt autre qu'anecdotique. Ca a très mal vieilli. Du point de vue même des pascaliens, il est évident qu'il existe des travaux infiniment plus importants comme ceux de Ménard.

Maintenant, loin de cela, prenons l'autre face du même moment. N'hésitons pas, allons directement à Lacan. Horreur des horreurs, psychanalyse, abomination des abominations (passons d'ailleurs sur le fait que ceux même qui font du freudisme la pire des abominations ne le font souvent que pour réhabiliter Jung et ses fariboles effarantes.... Freud avait au moins mis en garde ses disciples sur ce qu'il ne fallait pas abandonner pour ne pas tomber dans le pseudo-ésotérisme jungien, passons ce n'est qu'une incise). Je prends les paris, on trouvera bien plus de choses à l'avenir dans les textes, encore très mal explorés par les philosophes alors qu'ils les concernent en partie, de Lacan que dans ceux d'un philosophe chrétien comme Guitton.

D'une manière générale, on a jeté tout le structuralisme un peu vite. Certes il était lié au communisme et à tout un tas de trucs assez désagréables. Mais quand même, quand même. A la fin des fins, il va bien falloir revenir sur les choses, les réexplorer et les réévaluer pour faire fond dessus. L'universitarisme français assez désolant depuis qu'il s'est mis en tête de former des professeurs de philosophie pour former des professeurs de philosophie qui formeront des professeurs de philosophie etc. a beau résister, freiner des quatre fers au point qu'on a été jusqu'à créer des troisièmes cycles d'histoire de la philosophie pour surtout mettre au placard toute philosophie un peu neuve qui ne produirait pas de maître ne élève des choses abominablement répétitives, il faudra bien. L'Albanie intellectuelle universitaire franco-française ne tiendra pas éternellement. Et il faudra bien alors retrouver, renouer les choses. Je prends les paris : ce n'est pas sur Jean Guitton qu'on le fera. Parce que de ce côté là il n'y a rien à renouer, tout simplement.

Ce n'est qu'un exemple. Il faudrait voir dans le domaine de la philosophie des sciences, de la philosophie de l'art, etc. Et même si l'on reste plus dans le domaine de l'histoire de la philosophie, les nouvelles lectures faites d'Aristote depuis quelques années montrent que l'on peut trouver du nouveau, loin des interprétations quelque peu lénifiantes il faut bien le dire qui étaient celles de la philosophie chrétienne sur le Stagirite. (Il me semble d'ailleurs évident que cela imposera à la théologie un certain nombre de changements aussi dans ce qui chez elle est encore héritier de la scolastique d'inspiration aristotélicienne. Une oeuvre comme celle de Pierre Aubenque qui rend toute sa difficulté aporétique à Aristote ne me semble pas avoir produit en théologie - mais je me trompe peut-être – les bouleversements qu'elle aurait pu.

« j'ai trop d'admiration pour  quelqu'un comme Michel Henry pour penser qu'il s'est fourvoyé dans la finalité même
de son oeuvre en ne voulant pas ignorer ce qu'il savait (même si cela lui était ne limite). »

Il ne s'est pas fourvoyé. On ne peut pas dire cela, on ne peut jamais dire cela. Simplement, aujourd'hui, je ne suis pas sûr que ce soit cela qui soit fécond. Je vois mal l'avenir de la réflexion philosophique dans ce qui serait peu ou prou une réabsorption par la théologie, même seulement quant aux fins. On peut parfaitement être philosophe et chrétien, comme on peut être scientifique et chrétien. Mais aujourd'hui le rapport de ces deux domaines me semble tels que cela n'emporte plus que la foi s'impose à la philosophie. Pour renvoyer à Deleuze, il y a là une schyze. Quelque chose d'inconciliable et pourtant qui est dans la même personne. Je ne crois pas que nous ayons à résoudre cela. Ca a déjà été tenté, et c'est précisément pour cela que nous en sommes là où nous en sommes. Nous avons à penser cette tension en tant que telle, pas à la résoudre ou à la réduire. Il faut passer par le haut, sinon on tournera en rond.

D'ailleurs cette réabsorption par la théologie, réintroduite par le bas mais au nom des fins dernières comme le faisait le texte de Fides et Ratio, me semble dans une certains mesure boucler aussi la théologie sur elle même. Je ne sais pas si les théologiens voient la théologie comme un tout fermé, une summa. Mais je trouverais cela dommage. Et dans une certains mesure parfaitement hérétique d'ailleurs. Or d'où peut venir le neuf dans un système théologique qui in fine est limité par les écritures sinon d'un extérieur ?

« Je crois comme lui que Jn 1,1 reste une "déclaration abyssale" folie pour les Grecs et scandale pour les Juifs et qu'ignorer cela pour pouvoirhilosopher librement est une erreur. Une erreur méthodologique et pas théologique, mais une erreur quand même. »

On a pu philosopher sans. Et excellemment. Puis on a philosophé avec. Puis on a philosophé contre. Puis, sans doute, du moins il me semble, on philosophera sans. Ce deuxième sans n'est pas le parallèle du premier. Il ne faut jamais confondre l'en deçà et l'au-delà. Ce deuxième "sans " est au delà de la négation, pas en deçà de l'affirmation.

D'autant que ce deuxièle "sans" aurait été impossible à seulement concevoir s'il n'y avait eu quelques siècles de philosophie chrétienne qui nous ont appris que l'incarnation ce n'était pas seulement la descente de Dieu vers les hommes, mais aussi une montée de l'homme vers Dieu.

Pour revenir brièvement sur l'histoire de la philosophie évoquée plus haut, je voudrais juste ajouter, d'une position plus extérieure, que ce n'est pas anodin : le christianisme peut parfaitement être dans un rapport classique, défini depuis longtemps, et même en gros depuis l'antiquité, avec une philosophie conçue comme histoire de la philosophie. Car le christianisme a naturellement une dimension historique. Pour maintenir son rapport avec une philosophie qui cherchera - c'est une évidence à mon sens - à se détacher de l'histoire de la philosophie qu'on veut lui imposer et à laquelle on cherche parfois à la réduire, il faudrait que le christianisme perde toute dimension historique. Cela n'est bien entendu pas possible. Il ne reste donc plus qu'à changer le rapport de la foi à la philosophie (si l'on veut en garder un). Sur ce point, il me semble que Fides et Ratio est assez timorée, même si le simple fait de reposer la question générale de ces rapports est un bien.

 

Mahoud, 26-01-2004 :

Je ne vois pas comment on pourrait dire que Thibon a vieilli...il n'a jamais été vieux, même après 90 ans, et ses livres demeurent des élixirs de jouvence ! Et sur certains sujets, il est incontournable...

 

Le Schtroumpf du Roi, 26-01-2004 :

La preuve qu'il est parfaitement contournable c'est que ceux qui ne le contournent pas sont très rares.

Il est vrai que c'est bien porté dans les milieux roycos et natios de le prendre pour le plus grand philosophe français. Si. je l'ai entendu dire. Je crois même que c'était une émission chez S de B :o)

Alas alas le plus grand philosophe français est à peu près inconnu en dehors des milieux roycos-natios. Et je ne conseillerais à personne d'essayer de le citer à l'oral durant un examen... cela ferait sourire du sourire indulgent qui augure mal de la note.

Suffit de lire : un concentré de révolution nationale dans ce que cela a pu avoir de plus affligeant. Mais je suis peut-être partial, le Président Laval m'a toujours paru un bien plus grand homme que le maréchal Pétain.

Pour ceux qui sont curieux de la rhétorique de l'Etat Français, je recommande particulièrement la préface de Marcel de Corte à "Le destin de l'homme" de Gustave Thibon (Desclée, 1941). Ce ne serait surpassé que par une préface du même aux oeuvres complètes de... non je ne le dirai pas... mais ça coûte 107 teuros  ;o)

 

Paul le Hérisson, 27-01-2004 :

Je ne veux pas poursuivre trop loin ce débat. Je ne souhaite pas que certains en viennent à appeler à la création d'une liste "philosophie_et_théologie@topica.com"... Si je vous comprends bien, il faut voir la Révélation comme un carrefour, une croisée des chemins. Et nous, nous devons suivre ces chemins. J'ai bien dit carrefour et non parenthèse ; croisée des chemins donnant sens à ceux qui y mènent et montrant la voie à suivre de ceux qui en partent. Et c'est en cela qu'il y a nécessité de "quitter" ce lieu pour pouvoir non seulement le voir (l'oeil ne se voit pas, la distance est nécessaire pour le regard) mais aussi pour satisfaire à son but car, après tout, si Dieu avait voulu que l'on en reste là, ce n'est pas un croisement qu'Il nous aurait fait, mais une place de village, une agora... Or, toute la spécificité du christianisme est dans Jn 1, 14 (et non Jn 1, 1 - hier, je m'a troumpé) : le Verbe s'est fait chair. Dieu s'est fait homme pour faire un bout de chemin avec nous, pour montrer la bonne route, en quelque sorte. Et notre seul vrai contact avec Dieu, c'est Lui. Sur le Sinaï, c'était un Feu ; à Mambré, c'étaient des anges types de la Trinité ; seul en Jésus fils de Joseph (Ben-Joseph...) Dieu s'est donné à toucher. Nous n'avons pas d'accès à Lui en dehors de la kénose. L'absolu est radicalement en dehors de nous et en même temps accessible en ce qu'il se donne à nous dans la contingence et dans l'Histoire c'est-à-dire dans ce qu'il y a de plus étranger à lui. C'est en ne coïncident pas avec lui-même qu'il se montre à nous. De même, peu on reconnu le Christ en Jésus quand Il était là au monde. Il a fallut qu'Il meure puis qu'Il ressuscite c'est-à-dire qu'Il cesse de nous coïncider pour que nous le reconnaissions. Mais avant cela Il a fallut qu'Il naisse entre le canal pisseux et le canal merdeux (pour parler comme Saint Augustin) d'une gamine juive, qu'Il souillent ses langes - kénose des kénoses... - c'est-à-dire qu'Il cesse radicalement de coïncider avec lui-même qu'Il cesse d'être Dieu - tout en étant Dieu - pour être homme. Je ne crois pas que nous puissions revenir un jour de cette idée scandaleuse et folle d'un Dieu parfaitement Dieu ET parfaitement homme jusque dans le pire abaissement.

Si je voulais faire une formule, je rappellerai une certaine façon de définir le Dasein comme le là de l'Être et je dirai que le là du là de l'Être n'est pas là mais juste à côté. C'est étrange, mais en voulant éclairer l'essence de la Révélation comme noeud des possibles, on évoque Heidegger qui s'est voulu un philosophe vierge de tout ce qui était juif (le christianisme inclus) et qui donne, finalement, la meilleure définition possible du temps messianique corollaire de l'Incarnation...

Finalement, je n'arrive pas à quitter la théologie.

Alors, si je vous ai bien compris, je dois peut-être accepter être un homme du passé.

Paul le Hérisson