Message transmis par jml, le 14 octobre 2003.

 

Goulag le livre de la mémoire

LE MONDE | 08.10.03 | 13h35 • MIS A JOUR LE 08.10.03 | 13h34

 

Pendant quinze ans, le photographe polonais Tomasz Kizny a exploré la mémoire de l'univers concentrationnaire soviétique. Des documents ainsi obstinément rassemblés, il a fait un livre exceptionnel, "Goulag", qui paraît jeudi 9 octobre aux éditions Acropole. "Le Monde" publie quelques-unes de ces photos inédites, prêtées par d'anciens détenus ou dénichées dans les archives les plus lointaines.

 

Ces photos sont rares, inédites pour la plupart. Leurs auteurs sont inconnus. Elles nous aident à imaginer, à représenter, ce qu'a pu être la vie au goulag, dans les milliers de camps de concentration de l'ex-Union soviétique. Pendant plus de quinze ans, le Polonais Tomasz Kizny, 45 ans, a épluché des archives publiques, des petits musées d'histoire, aux quatre coins de l'Empire ruiné, et a récupéré des documents auprès d'anciens détenus, polonais ou russes. Ses découvertes sont rassemblées dans un livre épais à la couverture rouge, intitulé Goulag.

 

Tomasz Kizny est également photographe. Pour enrichir son projet, il est retourné à la Kolyma, sur les traces de la Voie Morte, au Belomorkanal ou dans les îles Solovki. Il a enregistré ce qui reste de ces lieux de souffrance, où, l'hiver, la température pouvait descendre à - 60 °C, où, dans les mines d'or de la Kolyma, un détenu bien portant devenait "un crevard" en cinq semaines, selon l'écrivain Varlam Chalamov. Il a visualisé les sites où, en quarante ans, des millions de personnes ont disparu.

 

Tout le monde connaît le terme "goulag", expression des années 1930, popularisée par Alexandre Soljenitsyne, en 1975, dans L'Archipel du Goulag. L'abréviation russe de glavnoïe oupravlenie ispravitelno-troudovikh laguereï (administration principale des camps de travail et de rééducation) désigne à la fois les camps de l'URSS et le système de répression soviétique.

 

Les premiers camps sont ouverts dans la République soviétique, dès l'été 1918, quelques mois après la Révolution d'octobre 1917. Sont enfermés - sans jugement - les ennemis réels ou potentiels du pouvoir : les "Blancs" (monarchistes), les sociaux-démocrates, puis les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, les révoltés de Cronstadt, des membres du clergé, les "spéculateurs". Suivent, à la fin des années 1920, les "saboteurs" et les trotskistes. Ni Lénine ni Trotski ne répugnèrent à utiliser eux-mêmes l'expression de "camps de concentration."

 

Le régime bolchevique utilise d'abord l'appareil répressif hérité du tsarisme - prisons, camps de travail et de bannissement - ainsi que les camps de prisonniers de guerre vidés après la paix de Brest-Litovsk. En 1923, la place venant à manquer, le premier camp "soviétique" est ouvert dans les îles Solovki, au bord de la mer Blanche. Ce modeste archipel était alors occupé par une ancienne forteresse et des monastères peuplés de moines. Il va devenir un laboratoire du goulag. "Les Solovki ont en quelque sorte servi de base où furent expérimentées de nouvelles formes et de nouvelles méthodes de privation de liberté, de nouvelles formes et méthodes de coercition", écrit l'historien Michel Heller (Le Monde concentrationnaire et la littérature soviétique, éd. L'Age d'homme).

 

Très vite, l'administration des Solovki ouvre des "filiales" sur le continent proche. L'auteur des Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov, arrêté une première fois en 1929, est détenu dans un de ces centres, à la Vichéra. Mais c'est avec Staline que le système prend de l'ampleur et participe de l'exercice du pouvoir.

 

De la fin des années 1920 à l'effondrement de l'Union soviétique en 1991, cinq grandes vagues de détenus se succèdent au goulag. Les koulaks (paysans "riches" chassés de leurs terres) sont suivis par les victimes des grandes purges de 1937-1938 (souvent des communistes, puis les éradicateurs eux-mêmes). Au début de la seconde guerre mondiale, les "nationalistes bourgeois" qui s'opposent à l'annexion de leurs pays par Moscou sont envoyés dans les camps, puis les soldats soviétiques accusés de lâcheté ou d'esprit critique contre la stratégie du généralissime Staline. Après 1945, c'est au tour des collaborateurs, des résistants aux nazis qui ont choisi le "mauvais" camp (comme les Polonais de l'AK, liés au gouvernement en exil à Londres), ou simplement des soldats soviétiques libérés des camps de prisonniers allemands. Les dissidents intellectuels ou religieux complètent l'interminable liste des déportés (voir le livre d'Ann Applebaum Goulag, a History, Doubleday, New York, 2003).

 

De 1929 à la mort de Staline, en 1953, on estime que 18 à 20 millions de personnes sont passées par les camps de concentration soviétiques. Le goulag comptait 476 ensembles de détention, composés de plusieurs milliers de camps. Douze millions de personnes auraient péri dans les camps ou en exil intérieur ; il faut ajouter à ce chiffre les 6 millions de victimes de la collectivisation des terres et le million de fusillés. Ces hécatombes expliquent aussi la multiplication des vagues d'arrestations. Les détenus apportent en effet une contribution essentielle à l'industrialisation accélérée du pays. La réalisation des plans quinquennaux exige de la main-d'œuvre fraîche, corvéable à merci que l'on peut mobiliser en masse pour la construction des grands travaux comme le Belomorkanal, la voie ferrée du Nord ("la Voie Morte") ou l'extraction massive de matières premières rares (or, uranium).

 

L'administration centrale du goulag est dissoute en 1956. Mais le système et ses variantes - camps de concentration, camps de travail, camps pour femmes ou enfants, camps de transit ou centres de bannissement - ont survécu à Staline, même si à partir de Khrouchtchev la répression est plus individuelle que collective. Il faudra attendre Mikhaïl Gorbatchev et les dernières années de la perestroïka pour que les camps soient détruits. Tomasz Kizny a grandi en Pologne avec, présente à l'esprit, la monstruosité du goulag. Une bonne partie de sa famille a fait partie des 500 000 Polonais déportés en URSS, en deux vagues, en 1939 puis en 1945. Le prénom qu'il porte est un hommage à son arrière-grand-père, mort dans un camp. "A Noël, lors des réunions de famille, on en parlait." En 1978, il dévore en cachette L'Archipel du Goulag - "en deux jours et deux nuits, sans -s'-arrêter, et en fumant des cigarettes à la chaîne". Il a aussi lu Chalamov, Guinzburg, et d'autres témoignages. Mais il dit d'emblée : "La vengeance n'a pas guidé ce projet, seulement la passion."

 

Nous sommes en 1986. Tomasz Kizny est alors un photographe chevronné en Pologne, un des fondateurs de Dementi, une agence photographique clandestine qui diffuse des images "volées" lors des manifestations contre le régime communiste. Un ami lui présente un ancien déporté du goulag qui avait conservé des photos de la Vorkouta, un camp situé au-delà du cercle polaire, où il était interné. "Ce fut un choc."

 

Tomasz Kizny rencontre une vingtaine d'anciens détenus de la Vorkouta. Deux lui confient leurs images, "qu'ils cachaient dans des tiroirs ou sous le lit ; ils les sortaient de temps en temps, pour les commenter en famille". Ce sont des photos prises par les détenus eux-mêmes, en 1955, juste avant d'être renvoyés chez eux. Staline est mort depuis deux ans, le régime de détention se relâche, les détenus peuvent se procurer des appareils. "C'est exceptionnel de les avoir laissés se photographier. Ils posent devant les barbelés qu'ils vont quitter. Ces photos annoncent le retour à la vie après l'enfer."

 

Tomasz Kizny a la conviction qu'il faut garder la mémoire visuelle du goulag. Pendant trois ans, il travaille à la création d'un centre d'archives en Pologne. Surtout, à partir de 1990, il étend son projet à l'Union soviétique. "J'ai voulu mettre des photos sur les mots de Chalamov ou de Soljenitsyne. J'ai cherché des photos partout où c'était possible. Jusque chez les anciens prisonniers, mais aussi chez les commandants qui constituaient des albums pour montrer que leur camp était bien tenu."

 

Pour le début des années 1930, quand l'empire soviétique s'est servi des camps à des fins de propagande - " la réhabilitation par le travail" -, de nombreuses photos existent. "Mais, à partir de 1937, il n'y a quasiment plus rien !" Tomasz Kizny a pourtant mis au jour 2 000 documents.

 

Quand on lui demande comment, il répond en citant un conte russe : "C'est l'histoire d'un coq qui fouille dans un tas de merde et qui trouve une perle." Il poursuit : "J'ai cherché pendant des dizaines et des dizaines d'heures..." Tomasz Kizny a été puissamment aidé par Memorial, une association russe fondée en 1988 par Andreï Sakharov et animée par d'anciens déportés et leurs familles pour préserver la mémoire des victimes du goulag. Mais il a aussi travaillé en solitaire, écumant les centres d'archives implantés dans les villes proches des grands centres de détention. "Je ne connais pas d'historiens russes qui travaillent sur les images du goulag."

 

La majorité des photos sont des portraits de détenus. Des visages face-profil à usage d'archivage policier. Et puis des vues des camps, des scènes de travail, de chantiers pharaoniques, souvent absurdes, dans lesquels des millions de personnes s'épuisent et meurent. Quelques rares documents montrent le délabrement des corps. Mais on ne voit pas la mort. On ne voit pas l'empilement des corps que l'on ne peut enterrer l'hiver dans la terre gelée, comme le raconte Chalamov. "Je n'ai pas trouvé ces photos, répond Tomasz Kizny. Existent-elles ? Peut-être dans les archives présidentielles de Russie ou dans celles du KGB. Il est quasi impossible de les consulter. C'est trop tôt." Le photographe s'est vu aussi refuser l'accès d'un fonds d'images détenu par un ancien officier concernant la construction de la Voie Morte - " Il posséderait une armoire pleine de documents." Cette mort invisible participe, parmi d'autres facteurs, à ce que Tomasz Kizny appelle "la défaite de la mémoire". Il explique : "Les camps d'extermination nazis sont des usines de la mort que l'on peut visiter, où l'on peut se recueillir. Le goulag a laissé peu de traces matérielles. On parle de millions de victimes, mais où sont les tombes ?" Et d'expliquer qu'une "autre couche de civilisation", constituée de routes, d'usines, de maisons, de chemins de fer, de stades, est venue recouvrir le goulag. "En Pologne, on dit que cette histoire est cachée dans les poches du temps."

 

Un seul site échappe à l'effacement : la "Voie Morte", chemin de fer transpolaire de plusieurs centaines de kilomètres construit à travers la toundra et les marécages du Grand Nord. Inachevé, il fut abandonné après la mort de Staline. "Une centaine de baraques éventrées gisent au milieu des arbres. C'est une sorte de musée du goulag ouvert à tous les vents. Dans certaines, j'ai pu photographier des milliers de chapeaux, gants, chaussures, comme si les prisonniers étaient partis la veille. C'est la seule fois où j'ai pu vérifier le scénario décrit par Soljenitsyne."

 

La façon dont la Russie appréhende le goulag est, selon Tomasz Kizny, "schizophrénique". Au centre de Magadan, capitale de la Kolyma, construite par les zeks (bagnards), trône encore un buste de Berzine. Une école porte toujours le nom de celui qui fut à l'origine de l'un des centres parmi les plus meurtriers du goulag, avant d'être fusillé sur ordre de Staline en 1938. "Devant un historien local, je m'étonne que cette statue soit encore debout. Il me répond : "Mais on vient de l'installer !"" Aucun lieu public de Magadan, en revanche, ne porte le nom de Chalamov, qui a souffert ici pendant seize ans.

 

Sergueï Kovalev, ancien déporté à la Kolyma, député à la Douma, écrit dans le livre de Tomasz Kizny : "Nous ne connaissons toujours pas la vérité du goulag. La société russe demeure servile, encline à accepter la propagande et le mensonge, et reste indifférente (...) aux crimes et aux délits commis par l'Etat contre -elle-." La société russe est-elle seule en cause ? Tomasz Kizny s'étonne de voir des touristes occidentaux, à Moscou, porter en riant des T-shirts à l'effigie de Staline. "Je ne pense pas qu'ils rapporteraient d'Allemagne des pulls à l'effigie de Hitler." Si le parallèle reste tabou entre la barbarie nazie et le système concentrationnaire soviétique, c'est, pour Tomasz Kizny, parce que "les vainqueurs échappent au jugement de l'histoire". Ce parallèle est pourtant opéré par Jorge Semprun, ancien déporté de Buchenwald, dans la préface qu'il a donnée au livre : "Il me semble que la comparaison objective, documentairement fondée, entre les deux systèmes totalitaires est la dernière étape qui nous reste à franchir pour en finir définitivement avec l'aveuglement occidental relatif au goulag."

 

Michel Guerrin, Emmanuel de Roux et Daniel Vernet

Photos d'archives et photos contemporaines : tomasz kizny. Goulag, de Tomasz Kizny, préfaces de Norman Davies, Jorge Semprun et Sergueï Kovalev.

Réalisation Dominique Roynette. Ed. Acropole/Balland/Geo, 480 p., 59 € .

 

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 09.10.03