Graphisme politique

 

Message de Jeff (VR) 30-04-2002.

 

A la demande de Mac Guffin, je vous écris un petit résumé sur les liens entre politique et arts graphiques.

 

1°) La typographie.

 

Et oui ! les polices de caractères possèdent une valeur éminemment politique.

Petit résumé : au Grand Siècle, on utilisait beaucoup des fontes "Elzévir", c'est à dire à empattement progressif (type Times, même si cette fonte n'existait pas encore). l'empattement, c'est la barre qui apparaît en bas des lettres (par exemple sous le m). Si vous agrandissez une lettre en Times, vous découvrirez que cet empattement n'est pas droit, mais légèrement progressif (il forme une sorte de triangle). Ce type de fontes représente la stabilité, la droiture, et par extension la monarchie.

 

Les encyclopédistes ont inventé une nouvelle sorte de polices, par l'intermédiaire du fondeur Didot, acquis aux idées des lumières. Il s'agit des "Didonnes", dans lesquelles ont été écrites les encyclopédies. Elles étaient jugées subversives par la monarchie, alors que leur différence était minime, mais grande pour l'époque : les empattements des didonnes sont fins et droits.(exemple : police Garamond). La grande majorité des documents des révolutionnaires étaient imprimés avec les fontes de Didot.

 

Avec le Bauhaus, dans la 1e moitié du 20è siècle, et notamment avec le stalinisme, on est passé à des polices beaucoup plus épurées, pourtant venues de l'antiquité. Il s'agit des fontes "Antiques" dites aussi "Sans" (pour "sans-empattement") ou encore "Polices Bâton. C'est le cas par exemple de la police Arile (qui n'est pas du tout subversive, rassurez-vous... elle est tellement moche qu'elle n'est guère utilisée...) Mais le Bauhaus a créé des fontes qui ont été reprises sur la propagande stalinienne, et qui sont facilement identifiables.

 

 De gauche à droite : Antique, Égyptienne, Elzévir et Didot.

( Ajout du Lieutenant, extrait de Dismas http://www.dismasbooks.com/ )

 

Aujourd'hui, cela ne veut plus dire grand chose en texte plein (l'Huma est majoritairement composée en Elzévir...) mais cela a toujours une forte signification en titrage, pour les affiches et autres documents sur lesquels il y a peu de texte, et où la typographie joue son importance.

 

2°) Les unités de la page

 

Autrefois, la page se découpait en trois tiers, et par exemple en photo, on plaçait l'horizon sur une des deux lignes de tiers, et le premier plan devait toucher une des intersections de ligne pour "marquer l'oeil". Il en allait de même en composition graphique.

 

Le Bauhaus découpe lui l'image en 5èmes.

 

Cette différence a très peu de valeur politique à proprement parler, et la règle des tiers est encore beaucoup utilisée (hors milieu avant-gardiste).

 

3°) La mise en page

 

Le Bauhaus (encore lui) et Mondrian (le gars qui peint des couleurs rouge, bleue et jaune avec des gros traits noirs) ont beaucoup influencé la mise en page. Aujourd'hui, par exemple, on titrera souvent un dossier, dans un magazine, au milieu de la page. Beaucoup d'inspirations viennent de ces gens sans qu'il soit possible de les détailler tant les exemples sont nombreux.

Le plus simple est d'expliquer cette idéologie artistique. Pour le Bauhaus, le préfabriqué permet d'engendrer une production en série et donne une grande importance à la fois à l'ingénieur et à l'artiste, et c'est en associant la technique et l'art que naît la sérialité. La société de masse était donc organisée autour de la production en série accessible grâce au préfabriqué qui n'est autre que la multiplication de l'unité à l'identique.

On voit clairement le lien avec le Marxisme. Parmi ses principes, l'école soutenait que l'art et l'architecture devaient savoir s'adapter tant aux nécessités qu'à l'influence du monde industriel moderne, et que la qualité d'une création dépendait de l'harmonie entre l'esthétique et la technique.

C'est pourquoi le Bauhaus proposait non seulement des classes de sculpture, de peinture et d'architecture mais aussi des cours d'arts décoratifs, de typographie, d'arts appliqués à l'industrie et au commerce ainsi que des cours consacrés à la symbolique formelle.

L'association de toutes ces disciplines va permettre de créer, selon Kenneth Francton, la " construction du futur ". Le Bauhaus veut instaurer un nouvel ordre où le monde serait différent de celui proposé par la société bourgeoise, associée aux conventions. Le constructivisme est un mouvement qui est au coeur de l'enseignement du Bauhaus (constructivisme= art abstrait géométrique). Le Bauhaus est notamment à la source du design industriel.

 

Pour en savoir plus sur ce mouvement et voir des images :

http://www.bauhaus.de/

 

Message de Gérard de villèle (VR) 30-04-2002.

 

Jeff pense qu'un débat sur l'art n'a pas forcément sa place sur une liste de diffusion politique, mais c'est un sujet qui lui tient particulièrement à coeur.

    Pourquoi non ? L'art est au service de la Cité et des Princes car il est essentiellement anti-démocratique et il peut difficilement exister sans ces derniers. Il n'est que de constater les subventions culturelles actuelles pour s'en convaincre. Papes, rois, princes de toutes catégories furent les commanditaires des plus grands artistes.

    Concernant la typographie, elle naît avec l'écriture alphabétique avec les Phéniciens, puis les Grecs, les Romains. Viennent ensuite les grandes écritures calligraphiques avec l'onciale, puis la minuscule carolingienne et les gothiques (qui sont apparues en Normandie et sont donc plutôt anglo-normandes que germaniques). Gutenberg en inventant l'imprimerie crée en même temps la typographie en partant de l'écriture calligraphique normande encore arrondie qu'il étroitise pour gagner de la place. en composant des textes à l'aide de caractères fondus en alliage métallique, mobiles et réutilisables (1455). Et première utilisation politique : la Bible qui permettra à la Réforme de se diffuser.

    Puis vient l'écriture humanistique, ancêtre des caractères à empattements (Nicolas Jenson 1461).

    Mais c'est en Italie encore que dès 1501 que se crée le premier italique. Et c'est avant le Grand Siècle que Claude Garamont grave en 1544, le plus beau caractère qui soit aux proportions et à l'élégance encore inégalées, pour François 1er.

    Louis XIV fera gravé les romains du roi par Grandjean pour les publications royales.

    Mais, erreur, Firmin Didot est né en 1764 et mort en 1836. Les didonnes ne sont donc pas issues des Lumières mais des progrès techniques de l'imprimerie qui permirent des déliés extrêmement fins sur le papier velin inventé par Baskerville en Angleterre. Le Garamond n'est pas une didonne comme le sont le didot, le bodoni ou le walbaum. Ce qui fait que la grande majorité des documents des révolutionnaires n'ont pu être imprimés avec les fontes de Didot.

    C'est à partir de 1850, avec la publicité naissante qu'apparurent les caractères sans empattements, souvent sans pleins ni déliés, inspirés par les lettres primitives grecques (d'où leur noms d'antiques).

    Et n'en déplaise à Jeff le Bauhaus et Staline n'y sont pour rien.

    Et si même l'Huma est composée en une police proche du Times, c'est que pour nous latins elle a un confort de lecture plus grand à la différences des linéales plus anglo-saxonnes. A preuve Le Monde s'est fait faire un caractère spécial très beau par Jean-François Porcher il y a quelques années qui reprend l'atmosphère du Garamond.

    Pour la mise en page, il me semble que Jeff a appris quelques a priori un peu courts dus sans doute à ses professeurs marxisants et républicains.

    Peut-être faut-il introduire un débat artistique à la lumière de notre royalisme. Ce serait mieux que de débattre de la prochaine élection républicaine puisque celle que l'AR vous propose ne vous convient pas.

    Gérard de Villèle

    Graphiste du roi

 

Réponse de Jeff (VR), 30-04-2002 :

Les Didot sont en réalité une véritable dynastie de fondeurs : de François, né en 1699 à Ambroise-Firmin né en 1790. Je confirme que cette typo a été utilisée par les encyclopédistes et pour la déclaration universelle des Droits de l'Homme.

Exact, le Garamond n'est pas une didonne comme le sont le didot, le bodoni ou le  walbaum.

 Excusez l'erreur.

Je n'ai jamais dit que le Bauhaus et Staline avaient inventés les fontes antiques !!! Mais qu'ils avaient contribué à les généraliser et à leur donner un aspect moderne. De plus, ce sont les seules fontes utilisées par ce courant. Elles lui sont fortement associées.