Le langage de la révolution

 

Au regard de l’importance de l’enjeu de la Grande révolution et de la cohérence grammaticale des événements de la petite Révolution, l’interprétation officielle d’un événement aussi considérable que 1789 apparaît comme une plaisanterie dérisoire. Quel est celui qui, après avoir observé les événements de 1789, à travers la grille de lecture du langage, pourrait écouter de telles fables sans sourire ? Qui peut croire au mythe lockéen de la génération spontanée de la Révolution à partir des seuls faits ? Qui peut croire, sérieusement, qu’il a suffi de mauvaises récoltes, d’un hiver trop rude, d’impôts trop lourds ou d’ “ abus ” d’une royauté unanimement respectée, pour inventer un événement aussi abstrait, aussi universel, aussi fascinant que la Révolution ? S’il suffisait d’abus, de conditions économiques dégradées et d’un roi faible pour faire une révolution telle que celle de 1789, ce n’est pas une Révolution française qu’aurait produit l’histoire, mais des milliers. Or il n’y a qu’une Révolution de 1789 ! A l’évidence, la thèse officielle qui consiste à tenter de déduire le message de la Révolution des faits qui la précèdent et d’un soulèvement “ populaire ” n’est qu’un contre-feu pour empêcher la vérité d’éclater. François Furet constate, à ce sujet, que

 

Les différents travaux conduits depuis un quart de siècle sur les Cahiers (de doléances) , ne témoignent pas de l’esprit révolutionnaire, tel qu’il existe déjà à la même époque, par exemple dans Qu’est-ce que le Tiers Etat de Sieyès ; “ le langage de la Révolution n’est pas encore dans les cahiers. ”

 

Alors, s’il ne vient pas du peuple – contrairement à l’image répandue – d’où ce langage vient-il ? (...) le fait le plus significatif sur la Révolution n’est pas que ses contemporains se soient laissé dépasser par un film d’événements qui se déroulaient trop vite pour que leur esprit puisse en fixer les images et les comprendre ; mais bien que, deux siècles après l’événement, l’enjeu caché de 1789 soit encore si important que la vérité ne puisse encore en être révélée.

 

A chaque explication officielle sur la Révolution, l’observateur avisé peut opposer un contre-exemple. Pour peu qu’il se pique au jeu, il peut même se livrer à un véritable jeu de massacre.

 

Et tout d’abord, si les abus étaient les vraies causes de la Révolution, pourquoi la multiplication exponentielle de ces abus par la révolution n’a-t-elle pas amené un soulèvement général pour les anéantir ? Pourquoi est-il question, dès l’origine, de “ Moyens de régénérer l’espèce humaine ” ? Pourquoi les scandales qui étaient considérés en 1789 comme un signe de tare de l’Ancien Régime sont-ils considérés, en 1989, comme un signe de “ santé ” de la démocratie ? Si la Bastille a été prise parce qu’elle était le symbole de l’emprisonnement arbitraire, pourquoi le peuple a-t-il toléré que la dizaine de prisons de 1789 soit portée à une cinquantaine, bondée de détenus innocents quatre ans plus tard ? Il n’y avait que sept prisonniers de droit commun, le 14 juillet 1789, à la Bastille. Pendant des siècles, la Bastille ne garda “ que ” 6000 prisonniers, alors que Roger Caratini, lui-même, l’apôtre de Robespierre, avoue que “ Sous la Terreur, il y eut environ 500 000 embastillés ”. La vérité politique de la prise de la Bastille se trouve dans l’arrêté capital du Comité insurrectionnel du 14 juillet 1789, qui est l’aveu officiel de la conjuration municipale :

 

Le comité permanent de la milice parisienne, considérant qu’il ne doit y avoir aucune force militaire qui ne soit sous la main de la Ville, charge les députés qu’il adresse [sic] à M. le marquis de Launay, commandant de la Bastille, de lui demander s’il est disposé à recevoir dans cette place les troupes de la milice parisienne, qui la garderont de concert avec les troupes qui s’y trouvent actuellement et qui seront aux ordres de la Ville

 

(...) Si, proportionnellement, le despotisme a besoin de si peu de prisons, pourquoi la liberté doit-elle les multiplier ? Si les sergents recruteurs n’étaient pas supportés par la population, pourquoi celle-ci a-t-elle subi la conscription obligatoire ? Si la famine est la cause de 1789, pourquoi faut-il attendre 1793 – après la bonne récolte de l’été 1792 – pour trouver la situation économique la plus catastrophique, avec ses pillages, ses affameurs, sa loi du maximum, ses cartes de rationnement de pain et de viande ? Si les Droits de l’Homme étaient le remède aux maux de l’époque, comment expliquer que leur avènement, sous le gouvernement des légistes, ait centuplé les maux qu’ils prétendaient combattre et produit l’effet inverse de celui qui était promis ? Par quelle alchimie subtile le rêve de 1789 conduit-il au cauchemar de 1793 ? Comment expliquer que le pacifique Louis XVI ait pu passer pour le symbole de la tyrannie, et le sanguinaire Napoléon, l’idole des foules ? Si Louis XVI était un tyran omnipotent, pourquoi ne pouvait-il même pas enregistrer les impôts les plus légitimes, ces petits pourcentages gloutons que la Société des Egaux fait avaler sans murmure au peuple souverain ? Enfin, si la Révolution était le produit des faits, pourquoi personne ne se recommande-t-il des faits produits par 1789 alors que tout le monde se recommande de ses principes et de son langage ? (...)

 

Pour justifier “ le despotisme de la Liberté ”, les disciples de la Révolution laissent entendre que c’est parce qu’on leur résistait qu’ils on dû sévir… Quand il leur est répondu que Louis XVI était favorable à bien des réformes, comme le montre son intervention du 23 juin 1789 – ainsi que ses pages d’écriture quand il était jeune – ils répliquent que Louis XVI n’était pas de bonne foi et qu’il n’attendait que la première occasion pour employer la force brutale contre l’Assemblée et le peuple. Quand on leur dit que si c’était le cas, il aurait pu employer la force, puisqu’il était le chef de l’exécutif, ils répondent qu’il n’en avait plus les moyens. Cette séquence n’a qu’un seul défaut, c’est qu’elle est totalement contradictoire. Si le Roi ne pouvait pas lutter, pourquoi la Terreur ? En fait, jusqu’au 10 août 1792, Louis XVI pouvait faire usage de la force, mais il ne l’a jamais voulu. Et cette impuissance du Roi – qui avait appris la Constitution par cœur !  - est la clé majeure de la Révolution de 1789. Napoléon, présent le 10 août 1792, n’avait que mépris pour l’attitude du Roi. Avec Bonaparte à la place de Louis XVI, la Révolution-événement n’aurait pas eu lieu.

 

Extrait de Arnaud-Aaron Upinsky " La Tête Coupée" texte transmis par le Le schtroumpf du Roi (VR) 7-03-01.

 

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