Lors de mes pérégrinations en Vendée, et plus précisément à Beaulieu en la bouquinerie Antiqvaria, avec Richard, j'achetai un livre qui me parait (au vu des 80 premières pages) assez intéressant.

Je vous en soumets ici un extrait qui rejoint de précédentes discussions et me semble rester valable pour nos temps :



Libéralisme.


Cependant l'expression et la conception du « libéralisme » exige une analyse plus approfondie.


Il est évident que l'expression du libéralisme prenait ses sources dans la notion de la liberté. Cette liberté est un idéal individuel parce qu'elle se réfère au déploiement et au développement des forces de l'individu. Il prit naissance et se forma à l'époque post-moyenâgeuse de la Renaissance. Il ne se créa pas parce qu'on découvrit la personnalité de l'homme qui avait existé consciemment et dynamiquement bien avant. Tout au plus pouvait-on dire qu'au moyen âge, les efforts des individualités étaient dirigés principalement vers une communion avec le monde surnaturel. L'homme cherchait à s'unir avec Dieu et trouvait la conscience et la justification de son existence dans une soumission humble et fervente. L'existence terrestre et corporelle de l'homme n'étant pas un but en soi, et l'âme cherchant à manifester son existence en servant Dieu, l'individualité des hommes de cette époque était, dans ses aspirations, éloi­gnée de tout égoïsme. Cependant, dans la période post-moyenâgeuse, l'accent se déplaça; l'individu de la Renaissance ne trouva plus sa satisfaction dans ses aspirations à une vie éternelle. Il les chercha dans la vie terrestre, et dans tout ce qui lie l'homme, spirituellement, et matériellement, à cette existence. Cet homme de la Renaissance se libère volontairement de la prescience de l'au-delà. Fort de la réalité de son corps, de son esprit nouvellement dé couvert, il se tourne vers la terre qu'il découvre riche de promesses. Il ne nia pas les formes surnaturelles de l'univers, mais il entreprit de regarder le monde du centre de sa personnalité qui au moyen âge s'était fait petite devant l'univers, en constitue une partie intégrante. Bientôt, il ne se contenta plus de cette conception. Il alla beaucoup plus loin. Il entreprit d'explorer cet univers et de se l'approprier, par sa raison. Il réduisit l'univers à sa propre mesure.


Si on pouvait constater dans la période de la Renaissance la naissance d'un mysticisme, cherchant Dieu dans les forces de la nature, le mouvement qui devait déterminer tout le développement ultérieur, était celui de l'individualisme Cet individualisme, expression et conception plus précises du sens de la liberté et de la volonté personnelle de parvenir à elle, se servit pour ses buts de l'intellect. Ainsi, cet individualisme ouvrit et amena l'âge de la « raison ».


On décèle déjà, par ces courtes remarques, le dangers que devait comporter la nouvelle. position centrale que l'individualité s'arrogeait dans le monde. En s'adjugeant la faculté de pénétrer tout l'univers par sa seule raison, l'homme donne à l'intellect un rôle prépondérant. En outre, l'importance qu'il attachait à sa. personnalité devait l'inciter à donner une valeur prédominante à ses intérêts matériels. Ce sont eux qui déterminent toujours, le plus directement, la vie et les aspirations purement personnelles.


Ici résident les origines du libéralisme, ce enfant du XIXe siècle. La Révolution française de 1789 avait introduit l'individualisme, c'est-à-dire la liberté individuelle dans la vie politique et sociale. Ce faisant, elle était appuyée sur le parlementarisme anglais, ou plutôt sur la conception qu'on avait de lui en France. Dans ce cadre d'un matérialisme étroit, la Révolution française avait versé l'ardeur de ses sentiments et de sa foi qui voulait transformer le monde. Ainsi peu à peu. toute l'évolution en France, soit de la vie sociale, économique, soit de vie morale, se trouva étranglée par cette conception d'une, fausse démocratie à essence trop matérielle. Si, en partie, l'élan original de la Révolution brisait cette forme inadéquate, finalement il succomba. Il est vrai. que l'idéal de la liberté Individuelle était irréalisable, mais il n'était point nécessaire que cet idéal fût détérioré à ce point, sali comme ce fut le cas, sous l'influence néfaste des conceptions politiques et morales anglaises.


Au début du XIXe siècle se produisît un événement de portée considérable qui devait fortifier les doctrines libérales et économiques. Il semblait apporter la preuve éclatante de ces théories qui disaient pouvoir amener un bonheur et un bien-être toujours plus grands pour toute l'humanité. Dès la fin du XIXe siècle se dessina le nouveau développement des industries mécanisées qui conduisirent de l'invention des premières machines à tisser mécaniques, encore primitives, à la création des machines ultra-modernes, que nous voyons aujourd'hui exécuter les produits les plus divers et les plus compliqués. Il faut se rappeler que cet âge de la fabrication mécanique en grande série, changea l'aspect de la vie. Ses réalisations faisaient pâlir tout autour d'elles. L'importance du progrès technique justifia, en apparence, l'individualisme libéral et jusqu'à sa nouvelle forme la plus poussée : les grandes entreprises industrielles capitalistes.


Mais ce développement ne contenta pas tout le monde. Si la bourgeoisie et
toutes les classes possédantes acclamèrent l'individualisme moderne qui, dans la vie politique et matérielle, remplit tous leurs voeux et satisfit tous leurs désirs, il n'en fut pas de même des classes moins fortunées. Il faut se rappeler que, déjà, pendant la Révolution française, s'ébauchèrent des mouvements communistes. Ces couches demandèrent pour elles la même liberté , c'est-à-dire les mêmes avantages que venait de s'arroger la bourgeoisie. Ainsi, et en réagissant contre cette domination libérale et capitaliste, se développa le socialisme. Il ne fut que la contre-partie du capitalisme, ou l'application des mêmes principes monopolistes à la position et aux intérêts des classes ouvrières. Il puisa ses formules et revendications au même esprit matérialiste et individualiste que le capitalisme.


Ainsi le libéralisme du XIXe siècle devenait un mouvement, spécifiquement individualiste et matérialiste qui s'étendait à toute la vie. La vie le sentimentale qui n'est jamais morte et l'idéal humanitaire qui existe toujours, ne pouvaient plus rien contre l'influence prépondérante de cet individualisme matériel qui semblait combler le monde de bienfaits et de richesses.




Edouard Wintermayer "L'Europe en marche" Editions du livre moderne, Paris 1943.

 

Envoi du Lieutenant (VR) du 18 août 2001-08-20.