La France que j’aime…

KLEBER HAEDENS

 

Transmis par la Mary Poppins, 12-06-2002 :

Un texte hors du temps, un peu long pour VR, mais à lire et à garder...

 

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      Il  y avait trois baobabs devant la maison et nous allions souvent nous asseoir entre les racines du premier qui paraissait énorme. La mer était pleine de langoustes et les pirogues rentraient chargées du poisson nommé "capitaine" parce qu’il portait trois galons noir sur la nuque. Le ciel brûlait sur Dakar et Rufisque. Il faudrait attendre la fin du jour pour s'avancer sur le wharf de bois sombre et se jeter dans la mer.

 

     Abdoulaye tenait un livre de classe qui n'avait pas été composé pour un enfant du Sénégal. Il me montra un bonhomme tout blanc avec un chapeau, une pipe et un cache-nez. Des enfants l'entouraient et lui lançaient des boules blanches. "Qu’est-ce qu'ils appellent la neige? "  demanda Abdoulaye et tous les petits noirs se tournèrent vers lui.

 

      La neige? Je l'avais quittée six mois plus tôt dans la cour d'une école de village et je racontai tout ce qu'on pouvait faire avec elle, les boules, les batailles, les doigts gelés, les joues en feu. Oui, la France était un pays qui faisait de Noël une fête étrange, avec tout ce que les garçons noirs ignoraient, les cheminées de décembre, les gros souliers, le houx. Je revoyais la campagne plate de Saintonge, le château où dormait la Belle, les bois où s'enfonçaient les personnages de Perrault.

 

     Bientôt, la France prit pour les enfants de Gorée un visage plus complexe et plus fantastique encore grâce à la représentation des Trois Mousquetaires, film muet en je ne sais combien d'épisodes, d’après le roman d'Alexandre Dumas. La première "époque" montrait le jeune d’Artagnan dans les prairies de Gascogne, le départ sur le cheval jaune, toute l'affaire de l'auberge de Meung, avec la première apparition vénéneuse de milady de Winter.

 

     Ainsi nous découvrîmes que la France était un royaume où un cardinal, sociétaire de la Comédie-Française, mettait la reine en danger. Par bonheur, quelques pauvres gentilshommes aux fines moustaches et aux longs cheveux, compromis quelquefois par des mouchoirs de batiste ou menacés par du vin d'Anjou, maintenaient les choses en état à la pointe de leurs épées. Il suffisait d'attendre Louis XIV dont mes camarades aimaient la gloire, comme ils aimaient les vers de Lamartine et la prose de Chateaubriand.

 

     Personnellement, j'avais survécu au siège de La Rochelle et tout en remontant, pieds nus dans le sable, le rue du chevalier de Boufflers, je pouvais me rappeler la statue du terrible maire Jean Guitton. De Paris, je ne revoyais que la rue de Rivoli, la Grande Roue, le jardin des Plantes et les quais du métropolitain, ignorant le Paris des mousquetaires autour de l’église Saint-Sulpice et  fort embarrassé pour retrouver le chemin, pourtant si court, qui allait du Louvre au palais Cardinal. Quant à la route des Flandres, qui est aussi celle des ferrets de diamants, elle ne laissait dans ma mémoire que des champs de betterave sous la pluie, les grosses joues d'une petite cousine et les hommes jouant aux fléchettes dans la salle de l'estaminet.

 

     La France s'est d'abord révélée à mes yeux par ses côtes, ses presqu’îles, ses îles, ses rochers, ses plages et ses ports. Même Paris est un port et un port de mer, si l'on en croit Cendrars. Nous avons été quelquefois désolés par la surprenante malédiction qui frappait des garçons de notre âge. "Songez, nous disaient nos pères, qu'il existe en France des enfants qui n'ont jamais vu la mer." Ce malheur, difficile à croire, nous emplissait d'une tristesse que nous ne parvenions pas à nous expliquer.

 

     Pour nous, enfants de Cherbourg et de La Rochelle, roulés dès le plus jeune âge par les vagues de l'Ile d'Oleron, le problème était plutôt de voir la terre. A quoi pouvaient bien ressembler ces taches que l’on appelait montagnes et qui allaient du marron foncé au jaune clair sur la carte  "physique" de géographie? Jusqu' où s’élevaient les Alpes et les Pyrénées, où se trouvaient  au  juste  le Jura et les Vosges, qu'était-il arrivé au Massif Central réduit à l’état de pénéplaine, relevé et brisé par le contrecoup du plissement alpin ?

 

     Plus tard, Léon-Paul Fargue nous a appris à lire dans la main de la France où les grands fleuves dessinent à l'encre bleue 1a ligne de vie et la ligne de chance, la ligne de tête et la ligne de cœur. Le secret des rivières et des sources n'est pas encore déchiffré. Le Centre, au nom bourgeois, garde une bonne part de son mystère. Le pertuis d'Antioche, entre les îles voisines de Ré et d’Oleron, ne revendique plus ses sirènes, tandis que le Sidobre, par la voix même du Syndicat d'initiative, persiste à signaler la présence des fées. On ne peut se pencher sur les gorges de Galamus, dans les fantastiques Corbières, sans pressentir l'existence de quelque ermite expert en sorcellerie et visité par des animaux fabuleux.

 

     Le Tour de France cycliste nous a permis de vérifier l'un des caractères marquants du pays. Le Tour, cette année-là, partant de Paris, se jetait directement à la côte où la Manche grise laissait sur le sable d'assez fraîches dentelles. On traversait la Normandie, pleine des repaires d'Arsène Lupin, et d'un trait la verte Bretagne.

 

     Puis, en prenant par le Poitou, l'Aunis et la Saintonge, la Guyenne et la Gascogne, on allait voir la tête que faisait l'Atlantique au pied des Pyrénées.

 

    Elles étaient donc là les montagnes rêvées dans l'enfance, avec les cascades et les pins, les précipices et les ours qui viennent dévorer les bons troupeaux spécialisés dans la transhumance. Nous sentions partout des ânes blancs aux longs yeux rêveurs de contrebandiers.

 

    Nous avons roulé, en Languedoc, le long du canal de Riquet et retrouvé la Méditerrannée, Sète qui sent le violet et le marin danois, Marseille dont nous froissions en rêve les dessous orientaux, puis les longues avenues veloutées entre les casinos et les palmes, la lumière bleue où se perdait l'ombre de Marie Bashkirtseff, cette jeune barbare toute neuve, disait Barrès, sur laquelle toutes les fièvres s'étaient précipitées.

 

     Par les Alpes sauvages, sombres, désertiques, rocheuses, énormes, trempées de nuages et de neige, nous avons remonté  vers les frontières, traversé l'Alsace en fête, trouvé la nuit lorraine entre les grilles de Nancy. Nous avons connu la Champagne et la Flandre, les villes du Nord avec leurs beffrois, leurs industries, leurs kermesses, et dans les bois, nous avons redit les vers de Ronsard:

 

            "Hélas, nous n'irons plus dans la forêt d'Ardennes

 

            Chercher l'eau dont Renaud était si désireux…"

 

 

 

Ainsi, la vieille course de bicyclettes offre-t-elle aux regards constamment étonnés, sur quatre mille kilomètres et en moins d'un mois, cent témoignages lumineux de la diversité française, diversité prodigieuse si l'on songe qu'il faudrait, pour se faire une idée presque juste, ajouter plus de vingt provinces aux pays que nous avions traversés.

 

     André Gide, écrivain né à Paris, mais enfant du Languedoc et de Normandie, a senti cette nature particulière de la France. "Il y a, dit-il, des landes plus âpres que celles de Bretagne; des pacages plus verts que ceux de Normandie; des rocs plus chauds que ceux de la campagne d'Arles; des plages plus glauques que nos plages de la Manche, plus azurées que celles de notre Midi; mais la France a cela tout à la fois. Et le génie français n'est pour cela même ni tout landes, ni tout cultures, ni tout forêts, ni tout ombre, ni tout lumière -mais organisé et tient en harmonieux équilibre ces divers éléments proposés." C'est ce qui fait de la terre française, dit-il encore, la plus classique des terres. Nos meilleurs historiens ont noté que la France avait reçu tous les courants, ceux des idées comme ceux du sang, et qu'elle avait servi de voie de passage entre le Nord et le Midi. "Le mélange s'est formé peu à peu, dit Bainville, ne laissant qu'une heureuse diversité. De là viennent la richesse intellectuelle et morale de la France, son équilibre, son génie."

 

     Cela ne s'est pas fait tout seul depuis les temps, décrits par Pierre Gaxotte, où les grands éléphants, les rhinocéros et les hippopotames se promenaient rêveusement sur les bords de la Seine entre l'arbre de Judée et le laurier des Canaries. La France est notre trésor et notre devise. Il est banal de dire qu'elle existait bien avant les Français, mais il faut bien remarquer que les Français ne lui ressemblent pas toujours.

 

     Jean Giraudoux a noté que les grands moments de notre Histoire étaient ceux où le mot France, dit-il, et le mot Français avaient le même sens. Le mot France, dit-il, évoque la courtoisie, les relations parfaites, le cérémonial, la justice, l'union, la constance, la conscience et le fini dans le travail, la noblesse. Le mot Français fait trop souvent penser aux individus grincheux, aux voyageurs impolis, au népotisme, aux tiraillements, à l'incertitude, à l’improvisation, aux mesures provisoires, à la complicité avec le scandale. Les choses vont au pire quand le mot France n’a plus de sens pour les Français.

 

     Beaucoup de Français portent en, eux une France à la foi réelle et imaginaire, décrassée des impuretés de la vie, dure et brillante, dorée par le feu de l'Histoire. On y voit  Montaigne et Voltaire marcher dans un jardin dessiné par Le Nôtre, toutes les comédies sont signées par Molière et les sermons par Bossuet, Rabelais boit avec Balzac et Villon avec Verlaine, c'est Poussin et Watteau que François 1er fait venir à Amboise, Sully est aux champs, Colbert surveille le commerce et l'industrie, Richelieu protège l'unité de la nation et saint Louis rend la justice, tandis que Turenne est de garde aux frontières avec les soldats de Verdun.

 

     Naturellement, il ne faut pas oublier la jeune fille. Il est à Chinon des châteaux dont les ruines se dressent au-dessus de Vienne. C'est le lieu de l'illustre rencontre et les vieilles pierres défendent encore la plus grande féerie de l'histoire. Jeanne paraît. Derrière elle, la France se dessine et se compose. Laissons parler Paul Morand.

 

    "La guerre de Cent Ans qui ressemble à une de ces énormes batailles des tapisseries gothiques où les personnages s'empilent naïvement jusqu'au cadre, jusqu'à l'étroite bande de ciel écrasée entre les armures et la bordure de l'arras, s'aère tout à coup laisse passer des bouts de nature, des coins de feuillage, des taches de soleil. Domrémy surgit, et Vaucouleurs, et la vallée de la Meuse et la ferme de Jacques d'Arc. La chronique devient humaine."

 

 

 

 

 

          Tout est dit: la France est faite pour les hommes. Ses fleuves, ses champs, ses forêts, ses collines, ses villes, sa capitale, tout en elle est créé pour les hommes. Cela ne signifie pas que tout soit petit. La place de la Concorde est très grande. Imaginons-la déserte. N’importe qui peut la traverser à pied, en flânant, sans avoir jamais l'impression de franchir une étendue immense et solitaire. La Seine coule aussi naturellement entre les palais et les maison de Paris que la Loire entre ses parcs et ses châteaux. Nous arrivons le soir dans une auberge des Landes. Autour de la garbure et du saumon de l'Adour, du foie aux raisins et des ortolans, nous rêvons sur le pays qui a su traiter les produits de la terre et montrer, en somme, le respect le plus fin pour la création du monde. C’est le pays ronsardien chanté par Cocteau:

 

              "La France gentille et verdoyante

 

              Qui fait les femmes et le vin

 

              Comme on en chercherait en vain

 

              Sur toute Europe environnante."

 

 

 

La nuit s'approche avec ses fables. Mais ce sont les fables de La Fontaine et les bois, les dieux et les bêtes nous font le langage humain.

 

-FIN-

 

KLEBER HAEDENS

La France que j’aime…

 

 

Pour Dieu et Pour le Roy!

Et que vive le Roi!

 

Laurence