Monarchie Constitutionnelle en Espagne

 

Comment la monarchie a sauvé l’Espagne

suivi de

Le Roi et le "Golpe"

 

Comment la monarchie a sauvé l’Espagne

 

Texte transmis par Michel Séguy (VR) 04-01-02 :

Valeurs Actuelles n° 3397 paru le 4 Janvier 2002 

          Monde

Institutions : Comment la monarchie a sauvé l’Espagne. Juan Carlos. Le roi n’avait qu’une seule ambition : maintenir l’unité de son pas par le rétablissement de la monarchie. Il y est parvenu, par la grâce de Franco et de la Providence.

Quand le général Franco installa Juan Carlos sur le trône, en 1969, on savait peu de chose de ce grand jeune homme taciturne de trente et un ans, né à l’étranger de parents proscrits - des Bourbons antifranquistes. On ne voulait retenir qu’un élément, plutôt à charge dans l’esprit de beaucoup, presque une malédiction : Juan Carlos avait accepté, de son plein gré, d’être adoubé dauphin du Caudillo.  Son père, le comte de Barcelone, lui avait demandé de refuser ce parrainage. Juan Carlos avait répondu : « Nous voulons tous les deux œuvrer pour la monarchie. Vous êtes l’héritier légitime de la couronne. Moi, j’ai accepté de tenir ma légitimité de Franco. Admettez les contraintes de l’histoire. » Son dessein était de rétablir la monarchie, contre vents et marée, même en supportant l’opprobre d’une partie de ses proches, de ceux qui tendaient à considérer que son acceptation était celle d’un lâche, d’un faible et d’un ambitieux. C’était mal connaître cet héritier des Bourbons, une famille qui a la realpolitik dans le sang.  C’est sur ce pragmatisme dialectique que repose la monarchie espagnole. Comme il l’a expliqué à José Luis de Villalonga dans le Roi, un livre d’entretiens paru chez Fixot, cette leçon fut acquise aux côtés de Franco qui lui avait appris « à regarder, à écouter, à se taire ».  Très tôt, Juan Carlos avait compris que la seule manière de rétablir la monarchie constitutionnelle était d’être mandaté par le régime sortant. Entre le moment où il fut désigné comme successeur et la mort du Caudillo, le 20 novembre 1975, Juan Carlos joua un jeu très subtil, conseillé par Franco lui-même, consistant à ne jamais trahir ses intentions, tout en évitant de se compromettre avec les franquistes orthodoxes. Il limita ses apparitions aux exigences protocolaires, refusant de tendre le bras à la romaine et d’entonner l’hymne phalangiste, le célèbre Cara al sol (“Face au soleil”).  Il se garda de ne rien faire qui pourrait, plus tard, lui être reproché et compromettre le rétablissement d’un régime constitutionnel. Pendant la maladie de Franco, Juan Carlos fut, par deux fois, chef d’Etat par intérim. Il dut alors redoubler de prudence. Le 20 novembre 1975, une cérémonie avait été organisée près de Madrid à la mémoire de José Primo Antonio de Rivera, le fondateur de la Phalange espagnole. Le roi ne savait comment échapper à cet anniversaire qui devait réunir la vieille garde du régime. La mort de Franco, à l’aube de ce 20 novembre, fut un signe de la Providence.  Il a appris la patience et la dissimulation. Cet art de l’esquive, associé à un incontestable instinct politique, lui vient en partie de son éducation austère et studieuse, reçue en Espagne d’abord, puis près de San Sebastian, où ses journées étaient consacrées à l’étude et à l’exercice physique. Une période dure, solitaire dans les bâtisses froides qui lui servirent de pensionnat. Méprisé par les Grands d’Espagne, Juan Carlos apprit la patience et la dissimulation. Il se fabriqua en secret l’étoffe du chef d’Etat qu’il est devenu. >>  Lorsqu’il prit les rênes du pays, il n’avait pour seuls alliés que l’armée et les franquistes. Son père souffrit d’entendre le nouveau roi, petit-fils d’Alphonse XIII, descendant de Louis XIV et des rois catholiques, jurer sur les Evangiles de respecter les principes du Movimiento, le parti unique bâti par Franco. Les médias l’appelèrent d’abord “Juan le Bref”.  Deux ans plus tard, celui qui était devenu roi d’Espagne par la grâce de Franco et par la force des choses s’était imposé. Il allait devenir le roi des Espagnols, le premier des démocrates du pays, au terme de plusieurs coups de maître.  Acte premier : la nomination au poste de premier ministre d’Adolfo Suarez, un jeune franquiste, à la place d’un vieux, Arias Navarro, qui attendait le poste. Décidée à la hussarde dans le plus grand secret, cette nomination surprit tout le monde. On accusa le roi de sacrifier les derniers espoirs démocratiques du pays. Juan Carlos réclama vingt jours de patience, au terme desquels vinrent les premières amnisties, le rétablissement des partis politiques et des syndicats, l’annonce d’élections législatives, les premières depuis quarante et un ans. Il assurait “le changement dans la continuité”. A la légitimité franquiste, il avait substitué la légitimité populaire.  Le roi règne et arbitre. Acte II : la tentative de coup d’Etat du lieutenant-colonel Tejero, le 24 février 1981, brisée en quelques heures grâce aux relais du roi dans l’armée. Son discours à la radio et à la télévision est l’acte refondateur de la monarchie espagnole. « La couronne, symbole de la permanence et de l’unité de la patrie, ne peut tolérer d’aucune façon les actions et les attitudes de personnes qui prétendent interrompre par la force le processus démocratique. » Ce succès dans l’épreuve, suivi par des décisions de clémence quelque temps après, souda Juan Carlos à son pays et la population à l’institution monarchique.  Vingt ans plus tard, l’Espagne vit au rythme d’une monarchie républicaine où le roi règne et arbitre mais ne gouverne pas. Il promulgue les lois, assure l’unité du pays et exerce un magistère moral, à l’abri, jusqu’à maintenant au moins, des turpitudes d’autres familles royales européennes. Ce n’est pas la moindre des qualités des Bourbons d’Espagne…  

 

 

 

 

 

Le Roi et le "Golpe" du 23 février 1981.

 

En réponse à "rchateauneu" qui avait écrit le 27 mai 2001, dans le cadre d'un débat sur l'utilité ou l'impuissance d'une royauté constitutionnelle :

"Autre exemple / Juan-Carlos qui a maté un coup d'état ... avec un téléphone : Il a fait jurer fidélité au Trône, à quelques généraux bien choisis.  Dans une démocratie, combien de morts aurait-il fallu faire ?

C'est toujours la même chose : Un vrai Roi est obligé de penser qu'on reprochera à sa famille, dans 500 ans, les erreurs qu'il peut faire le jour J; Il est responsable devant ses enfants, petits-enfants, arrière-arrière... petits-enfants. Tandis qu'un élu, il s'en fout, il s'en va avec les sous."

 

Frank Gérardin écrivit le 28-05-2001 :

Petites précisions techniques, la nuit du 23 février 1981 - le 23 F, pour les Espagnols - est d'une grandeur royale qui n'échappera à personne ...

Qu'il ait été ou non complice implicite de la préparation du coup d'état, le roi Juan-Carlos ne soutenait d'aucune façon les événements menés par le lieutenant-colonel Tejero. La nuit venue, alors qu'il n'était rien ou si peu - Juan le Bref, ainsi que le nommaient quelques bonnes âmes - fit venir son fils, Felipe, encore tout gamin.

"Voit ce qu'est le métier de roi !"

Un par un, le roi appela au téléphone les CINQUANTE généraux commandants militaires de province - il y a cinquante provinces tout juste en Espagne. En Espagne, le roi est le seul homme qui tutoie tout le monde, le seul homme qui soit voussoyé par tout le monde. A chacun, il tint donc ce propos : "Quoi que l'on t'ait dit, JE NE SOUTIENS PAS ce coup d'état. Alors, es-tu avec ou contre ton roi ?"

Alors, tout faible que fût le roi, constitutionnellement nu depuis qu'il avait lui-même abandonné tous les pouvoirs légués par le franquisme* agonisant, quarante-sept généraux ne surent pas dire non, de front, à leur roi. Et pourtant, ce parterre d'étoiles ne comptait pas que des démocrates & des républicains de coeur.

Seuls le général Millan del Bosch, l'un des conjurés, & deux compères tinrent tête au roi : le golpe du 23F avait fait long feu.

De ce jour, ce roi "constitutionnel", … commença à vraiment devenir roi dans l'esprit de ses sujets.

Il a, depuis, acquis en marge d'une constitution qui ne lui laissait rien, un rôle de réconciliation nationale entre les républicains, les monarchistes légalistes & les nostalgique du "Regimen", un rôle de représentation internationale essentiel, un rôle fédérateur indispensable - parfois même au risque de sa vie - dans un pays meurtri par les terrorismes intérieurs & même un rôle non négligeable d'arbitrage privé entre ses sujets, qui peuvent en appeler à son jugement en équité plutôt que de se lancer dans une procédure judiciaire.

Mieux vaut donc un roi reconstruisant l'autorité royale comme un capétien des origines qu'un président franc-maçon de la république espagnole, du style de ceux qui la menèrent à la catastrophe de 1936-1939.

FG

 

* Avant de me faire insulter, je précise que si j'avais été citoyen espagnol en 1936, j'aurais été franquiste.