Louis XVII

 

Message d’Anne M. (VR) transmis par Paul T. (VR) le 14 janvier 2002.

 

Anne M. à qui j'ai prété un livre qui traite de la question survivantiste, m'a communiqué en retour les réflexions que sa lecture lui a inspirées et me laisse l'initiative de les transmettre à l'ensemble des Vexillorégiens.  Donc les voici :

" Je viens de lire, la plume à la main et l'esprit critique bien ouvert, les cent cinquante premières pages du Louis XVII de Xavier de  Roche.

La lecture en est très fatigante, en raison de la typographie (et d'une encre assez pâle), aussi je pense que, à ce point, ma religion est faite et je vous en donne le résumé :

M. de Roche est un érudit sérieux, qui a apparemment tout vu, tout lu, recherché tous les documents et qui, pour la plupart, les donne in-extenso ou en fac-similé. Malheureusement son esprit critique n'est pas à la hauteur de son érudition. Il est évidemment obnubilé (au sens où un nuage lui cache la vérité) par son préjugé survivantiste.

Il fonde son opinion de la survivance de Louis XVII sur deux séries distinctes de documents :

1.     ceux qui peuvent accréditer la mort du jeune roi au Temple, qu'il soumet à une critique impitoyable, en chassant la moindre imperfection, la plus minime contradiction.

2.      ceux qui peuvent accréditer l'enlèvement du jeune roi et la survivance, qu'il accueille sans le moindre esprit critique, acceptant sans discuter les contradictions les plus évidentes, et recueillant comme parole d'évangile des témoignages très tardifs, parfois de troisième ou de quatrième main, des documents très douteux quant à l'origine ou d'autres dont il se montre incapable de donner la source.

Exemples du premier cas : son examen critique des deux certificats de décès de "Louis Charles Capet, fils de Louis Capet, dernier roy des Français", où il relève de menues contradictions. Outre qu'il est évident qu'en cas de substitution, la  Convention aurait pris grand soin que les documents falsifiés fussent irréprochables, ces contradictions sont parfaitement normales et se retrouvent dans bon nombre de documents de même nature.

     Les reconnaissances du corps de l'enfant ne trouvent pas plus de crédit à ses yeux : outre qu'elles peuvent être le fait de gens terrorisés à l'idée de contredire les puissants du jour, ou trop heureux de se mettre en avant, et de toute façon aucune reconnaissance ne pouvait être valide car il se peut que l'enfant substitué ait été un sosie de Louis XVII,. On reconnaît là le raisonnement "de la marmite" : "Comment, tu protestes parce que je te rends trouée la marmite que tu m'avais prêtée. Mais voyons, d'abord cette marmite n'est pas trouée, ensuite elle avait déjà un trou quand tu me l'as prêtée, enfin tu ne m'as jamais prêté de marmite".

   La nature des documents que Roche prend pour argent comptant mérite examen plus approfondi : dès les page 54-57, Roche admet comme fait établi que les médecins qui ont examiné le jeune malade du Temple sont morts empoisonnés, l'un pour avoir dit ne pas l'avoir reconnu comme étant Louis XVII, les autres pour avoir tét témoins du fait que le malade n'était pas Louis XVII. C'est faire bon marché du fait qu'en quittant le Temple, selon Beauchesne (Louis XVII, t. II, p. 294), qu'il cite, d'ailleurs, mais sans y attacher d'importance, le premier, Desault,  aurait, au commissaire Breuillard qui l'interrogeait :  "c'est un enfant perdu, n'est-ce-pas ?", répondu : "Je le crains, mais il y a peut-être dans le monde des gens qui l'espèrent", ce qui constitue une reconnaissance de l'enfant comme Louis XVII.

    En revanche, Roche accorde beaucoup d'importance à des divergences dans les récits de la mort de Desault, selon les uns le 4 juin, selon son acte de décès le 1er juin, à dix heures du matin selon l'acte de décès signé par Bichat, à neuf heures du soir selon un récit du même Bichat cinq ans plus tard : ces divergences ne prouvent aucunement une mort suspecte.

    Desault a-t-il été empoisonné ? S'il était le seul à être mort subitement aussitôt après sa visite au Temple, ou si seuls les médecins qui l'avaient accompagné étaient morts de la même façon, cela pourrait s'admettre à titre d'hypothèse. Mais ce n'est pas le cas : est mort de la même façon le médecin qui avait saigné Desault. Quel intérêt aurait pu avoir quiconque à faire disparaître ce médecin qui n'a jamais vu Louis XVII, n'a pu recueillir des confidences de Desault, déjà incapable de s'exprimer clairement, tout en laissant survivre sa veuve, dépositaire, dit-on, de lourds secrets, Pelletan, et bien d'autres ?

    On sait assez que toute mort subite, avant les progrès de la médecine depuis la fin du XIXème siècle, était attribuée à un empoisonnement. C'est le cas de la quasi totalité des péritonites, méningites, etc.

   Sachant cela comme tout le monde, la Convention aurait été sans doute plus subtile ; elle ne manquait pas de moyens pour faire arrêter Desault et ses collègues, les mettre au secret, les persuader (notamment par des arguments sonnants et trébuchants) de garder le silence et si elle n'y était pas parvenue, de les faire disparaître de façon "naturelle" à des dates éloignées les unes des autres.
    L'article de The American Bee dans lequel le docteur Abeillé, collègue de Desault, Choppart et Doublet (les trois morts de juin 1795)  aurait rapporté qu'il croyait à l'empoisonnement et redoutait semblable sort a disparu. Il suffit à Roche (p. 57) de déclarer qu'il s'agit d'une "rareté bibliographique" pour l'estimer véridique et probant ...

   La thèse (et non plus simplement la rumeur, habituelle, je l'ai dit, en cas de mort subite) repose essentiellement sur le témoignage donné par la nièce de Desault (p. 58) et par un ami de la famille, Jacques Boillaut, ancien valet de pied de Louis XVI, qui relatent l'un et l'autre que Mme Desault leur aurait dit que son mari n'avait pas reconnu l'enfant du Temple et avait été empoisonné à cause de cela. Témoignages de seconde main : on n'a jamais interrogé Mme Desault, morte seulement en 1830.

  Or, quoi de plus naturel, par exemple, pour une femme éperdue de douleur et qui croit (comme quiconque l'aurait cru à cette époque) que son mari a été empoisonné, que de chercher un motif à cet empoisonnement ? Elle se souvient alors que son mari a prononcé des paroles qui pouvaient être "Le pauvre enfant est méconnaissable et je ne l'aurais pas reconnu si on ne m'avait pas dit qu'il s'agissait du fils de Louis XVI", qu'elle transforme inconsciemment en "Je ne l'ai pas reconnu comme le fils de Louis XVI"... Mon hypothèse ne vaut pas mieux que celle de Roche, mais pas moins ...

De quoi seraient morts Desault, Choppart et Doublet, et le médecin anonyme qui a soigné Desault ? D'une maladie contagieuse mais non épidémique, comme la méningite tuberculeuse, hypothèse crédible si l'on admet que le petit malade du Temple (Louis XVII ou non) était atteint du mal de Pott.

Soit dit en passant, cette maladie est un des arguments de Roche : le petit roi ne pouvait être tuberculeux, ni son père ni sa mère ne l'étant, et le fait que son frère aîné l'ait été ne lui pose aucun problème : il a été contaminé par sa nourrice, c'est un accident, il n'a certainement pas contaminé son frère, qui de toute façon ne pourrait avoir été contaminé éventuellement que par ses père et mère ... L'argument ne paraît pas probant. La mort "funeste" des quatre porteurs de la bière du petit mort du Temple ne prouverait rien : quel intérêt aurait eu la Convention à faire disparaître quatre manoeuvres-balai qui n'avaient sans doute jamais vu l'enfant vivant et probablement pas le cercueil ouvert ? Mais surtout elle n'est attestée que par le témoignage (pris pour argent comptant par Roche en dépit de ses multiples contradictions, de ses invraisemblances, des témoignages contraires) du mythomane Voisin (p. 115) dont les invraisemblables déclarations sont sans doute à l'origine des difficultés rencontrées à identifier le lieu véritable de la sépulture de l'enfant. La plupart des autres témoignages cités par Roche à l'appui de sa thèse ne sont pas moins tardifs et peu sûrs : ainsi Mme de Carné aurait dit que la duchesse de Gontaut lui aurait dit que Mme Royale lui aurait dit qu'elle avait vu le corps de son frère (ce qu'elle a toujours démenti, en fait, et qui n'est attesté par aucun document) et ne l'avait pas reconnu. Or ce témoignage est dit par Roche "difficile à récuser". On attribue également à Mme Royale un manuscrit conservé à Vienne et qu'une certaine Madame de Pommerol (d'après l'Écho de Paris du 4 février 1907) aurait été chargée de copier, et où la princesse aurait écrit qu'elle pensait que Louis XVII n'était pas mort au Temple. Outre que ce doute était bien naturel, puisque la princesse n'avait pu voir le corps de son frère et que de prétendus Louis XVII couraient les villes et les campagnes, ce manuscrit n'a jamais été retrouvé. On ne peut admettre que la Cour impériale, en 1907 et à plus forte raison pendant la guerre mondiale, ait eu le moindre intérêt à  dissimuler une preuve de la survivance de Louis XVII : le comte de Chambord était mort depuis longtemps et on ne peut penser que la révélation qu'il n'avait pas été roi légitime ait pu chagriner si peu que ce fut les Orléans. En revanche, pendant la guerre, quelle belle revanche auraient pu prendre les Habsbourg contre la République qui voulait (elle y a réussi) les éliminer que de publier les turpitudes de la Convention ...

   D'autres témoignages sont tout aussi douteux, tardifs et indirects : ainsi (p. 90) celui de Jacques Moinac qui témoigne en faveur de Naundorf le 21 juillet 1839, près de quarante-cinq ans après les faits que son oncle (là encore il s'agit d'un témoignage indirect) aurait vu le corps de l'enfant et ne l'aurait pas reconnu comme étant Louis XVII qu'il connaissait bien pour l'avoir vu souvent au Temple.

   Celui de R. Vacquier de La Mothe, neveu de trois braves immigrés qui n'ont jamais eu l'occasion de voir l'enfant-roi au Temple, ni avant, ni après sa mort, témoigne en 1891 (alors que près d'un siècle s'est écoulé) que l'un de ces immigrés avait rencontré en immigration le valet de chambre de Louis XVI, François Hüe, qui aurait vu le corps (ce qu'aucun témoignage n'atteste et que tout contredit, y compris les témoignages volontaires de Hüe - qui aurait été acheté par Louis XVIII ! ) et ne l'aurait pas reconnu...

     Considéré lui aussi comme probant, ce document découvert dans les papiers de la famille Morin de Guérivière (survivantistes convaincus) et censé émaner de Madame Chauvet de Beauregard et rédigé en décembre 1816, témoignage où celle-ci atteste avoir assisté à l'exhumation d'un cercueil le jour où les recherches furent interrompues au cimetière Sainte-Marguerite (exhumation qui n'est attestée par aucun autre document) et où elle aurait vu, par la fenêtre du couvent des Soeurs de la Charité (soit à plusieurs dizaines de mètres et la nuit) exhumer un cercueil contenant "une boette de plomb recouverte de soie qui contenait un procès-verbal  des membres de la commune de Paris et signé d'eux, constatant que l'enfant n'était pas mort au Temple mais aurait été enlevé". Ce qui soulève plusieurs interrogations : pourquoi diable (c'est le mot) la commune de Paris aurait-elle pris tant de précautions pour conserver et dissimuler un document qui la compromettait ? et comment cette dame, à plusieurs dizaines de mètres et en pleine nuit, aurait-elle pu lire le contenu de ces documents ? selon elle le document aurait été ouvert par Decazes chez le curé : on se demande vraiment pourquoi Decazes aurait éprouvé le besoin de montrer à un témoin ce document compromettant pour son roi, et pourquoi celui-ci, s'il était complice, en aurait révélé le contenu à la bonne dame qui prétend d'ailleurs l'avoir vu de ses yeux et non appris par le curé. Inutile de préciser qu'il n'existe aucun témoignage sur ce point ni de Mme Chauvet de Beauregard (à part ce papier non signé et dont l'écriture n'a pas été authentifiée) ni du curé.

Un seul témoignage pourrait paraître crédible : celui de Françoise Desprez,  Vendéenne, qui aurait déclaré au préfet en 1817 qu'elle avait participé à l'enlèvement du petit roi. Malheureusement, Roche ne donne pas la source de cette information...

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Il est évident en revanche que le gouvernement de Louis XVIII n'a pas mis grande diligence pour rechercher le corps de l'enfant du Temple. Cela s'explique parfaitement. On ne peut dire qu'il ait été confortablement assis sur son trône, suffisamment contesté par républicains et bonapartistes. Les "survivances" présentaient une autre menace, et s'il existait une possibilité, même infime, que le jeune roi ait été enlevé et qu'une substitution ait eu lieu, ou simplement que des difficultés d'identification (étant donné les nombreuses localisations données pour l'inhumation de l'enfant) viennent à le laisser supposer, il ne tenait certainement pas à le savoir, encore moins à ce que cela se sût, avec toutes les conséquences en libelles, voire soulèvements, qui s'en seraient ensuivies.

On peut se souvenir d'une situation analogue : Marie Tudor (abusivement  surnommée Marie la Sanglante, alors qu'elle a fait exécuter beaucoup moins de monde que son père, son petit frère - dont le règne fut pourtant aussi bref que le sien - et sa soeur) s'est trouvée en butte aux prétentions dont la petite Jane Grey, nièce de Henry VIII fut le support. La légitimité de Marie elle-même restait contestée, puisque née du premier mariage de son père avec Catherine d'Aragon (tante de Charles Quint), elle avait été déclarée bâtarde par son propre père. Les protestants étaient à la recherche d'un candidat protestant au trône, et la jeune Elizabeth ayant elle aussi été déclarée bâtarde par son père, ils avaient jeté leur dévolu sur Jane Grey dont la légitimité était incontestable.

    Bien qu'elle ait (de nombreux témoignages l'attestent) répugné à cette solution, Marie Tudor se décida à la faire exécuter pour faire cesser les soulèvements, ce qui se produisit effectivement.

    Sans aller aussi loin, Louis XVIII n'avait certes aucune envie de donner corps aux  prétentions des survivantistes. Cela explique une mauvaise volonté évidente, mais n'implique nullement que le roi ait acheté des témoignages ou en ait étouffé d'autres.

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    Voilà ce que je trouve à dire après examen attentif des cent cinquante premières pages.

   Pour ma part, il y a quelques années encore, j'étais persuadée (surtout à partir des éléments de l'autopsie de 1846), non de l'enlèvement et de la survivance (celle de Naundorf, en particulier, étant démentie par de nombreux éléments dont, tout récemment, une expertise ADN sur l'actuel Naundorf qui ne présente rien de commun avec l'ADN des Bourbon ni des Habsbourg), mais de la mort de Louis XVII quelques mois avant la date officielle, la Convention, pour des raisons de politique étrangère, ayant préféré dissimuler la chose et substituer provisoirement un enfant mourant à l'enfant mort.

   A moins que le coeur "Pelletan" ne soit en fait celui du premier dauphin (mais comment serait-il arrivé à être confondu avec le véritable "coeur Pelletan", il semble avéré que l'enfant mort au Temple était bien Louis XVII. Je l'admets donc de bon coeur. De toute façon, cela ne change rien : Naundorf n'était pas Louis XVII, le pauvre enfant n'a pas eu de descendance.

  Prions pour lui, pour le roi son père et la reine sa mère.

  Et maintenant, vive le Christ-Roi ! vive le roi !

Anne. "

P.c.c Paul T.

 

Message de Chris. 14-01-02 :

 

Votre analyse des premières pages du livre du comte de Roche est intéressante. Pour avoir rencontré plusieurs fois cet étonnant personnage (notamment chez lui, à Rimaison), je dois affirmer que c'est quelqu'un de très attachant, d'extrêmement cultivé (sa bibliothèque est une mine étonnante, à tel point que je lui avais proposé de faire de son manoir, après sa mort, une fondation pour la jeunesse monarchiste qui pourrait venir faire des stages et profiter de son patrimoine intellectuel... Il était très inquiet à l'époque de la survie de son oeuvre...), mais que ses thèses sont historiquement difficilement admissibles ; je peux en dire plus en privé, mais on comprendra que je veuille garder un silence respectueux devant un personnage hors normes pour lequel j'ai par ailleurs un profond respect.

 

Transmis par arogat_bernard le 14-01-02 :

 

Extrait Paul-Eric BLANRUE? le mystère du temple, la vraie mort de Louis XVII édition Claire Vigne.

... L'auteur (Xavier de Roche) est un sacré lascar. En jouant sur l'homonymie du patronyme principale, il s'est fait passer pour le "comte de Tallart et de Vercors, 11ème duc d'Hostun et pair de France" de la famille lorraine de Roche du Telloy : il s'appelle en réalité François Roche, né en 1923 à Vizille (Isère), Louis Roche et de Marie-Joséphine Nizida Vallier. La famille de Roche du Telloy s'est éteinte en 1975, à la mort de Charles-Joseph-Xavier, son dernier représentant. Quand au duché-pairie d'Hostun, crée en en mars 1715 pour Joseph de la Baume, il s'éteignit le 6 septembre 1755, à la mort sans postérité du second titulaire, Charles-Louis : notre Roche ne peut donc en avoir hérité.

L'homme qui se fait passer pour généalogiste semble, par contre, avoir hérité de tous les culots de son héros (héros). Avocat à Grenoble, il a d'ailleurs été invité à démissionner du barreau : on aimerait en connaître les raisons. On le retrouve quelque temps plus tard "Ambassadeur extraordinaire" de Sa Majesté l'empereur Bokassa !

Il est considéré comme douteux, y compris dans les rangs naundorffistes, puisqu'il se dit partisan d'un mariage de Naundorff avec Maria de Vasconcellos, descendante des anciens roi de Léon et des Asturies-mariage qu'il n'a évidement jamais été capable de prouver mais qui rétrograderait l'actuel prétendant au rang de cadet.

 

(note 61: Pour les informations relatives à Roche voir : L'intermédiaire des chercheurs et des curieux, novembre 1987, col 919-921, et le Lys Blanc, n°46 mars avril 1992 pages 4 à 8)....