Mon château

J’aime les lourds créneaux du château féodal,
Les nobles chevaliers, les preux des anciens âges
Roland qui d’une main brandissait Durandal,
La fière châtelaine et sa suite de pages ;

Sur un roc escarpé, j’aime la vieille tour
D’où l’orgueilleux baron planait comme un vautour,
La salle  des guerriers où, dans les soirs d’automne,
Le vent faisait gémir sa chanson monotone ;

J’aime la cour d’honneur pleine de chevaliers,
Le pavé résonnant sous le pied des coursiers,
Et cette race enfin, si sublime et si fière,
Que le peuple a voulu l’étouffer toute entière
Sous le manteau sanglant de la fraternité.

Vous voulez l’abaisser jusqu’à l’égalité !
Mais parvenus d’hier, bourgeois et valetaille
Vous être trop petits pour atteindre à sa taille ;
Vous ses égaux, bon Dieu ! quelle dérision !

Quand le roi des déserts, le terrible lion
Vieux, infirme et mourant, étendu sur la terre,
Sent sa griffe inutile, aussitôt la panthère
Bondit, tremblante encore mais avide de sang,
Sur le lion tombé désormais impuissant…
Et pourtant dites-moi lequel reste le maître
Le vieux lion ou bien celui qui frappe en traître ?

Vous ses égaux ! jamais peuple bas et jaloux ;
Elle vous bravera succombant sous vos coups
Mais restera toujours, à sa fierté, fidèle,
Car votre égalité n’est pas faite pour elle.

Brûlez ses parchemins, brisez ses écussons
Des anciens manuscrits, rayez tous les blasons ;

Tant qu’un fils restera de l’antique noblesse,
Vous lierez sur son front cet orgueil qui vous blesse,
Mieux qu’un livre détruit par vos soins envieux,
Son œil vous apprendra son titre et ses aïeux.

Elle sait, cette race auguste en sa souffrance,
Qu’elle seule elle a fait la grandeur de la France,
Que vaillante et fidèle, elle eut assez de sang
Pour défendre ses rois pendant douze cents ans
Et que, lorsqu’on échoua son vaisseau séculaire,
Son roi fut englouti par le flot populaire
Si, des historiens, on effaçait son nom
Depuis Clovis premier jusqu’à Napoléon,
Il ne resterait rien dans toute notre histoire
Pas un trait de courage et pas une victoire.

 

Guy de Maupassant
1868

 

Transmis par cnoterman (VR) le 24-11-01.