American overdose

 

    Il m'arrive souvent de me faire traiter d'antiaméricaniste primaire (ou viscéral, c'est selon) lorsque je manifeste un peu d'agacement en face d'une de ces petites agressions ordinaires que sont une musique bruyante ou une publicité anglophone.

    Ce n'est peut-être en fait, qu'une question de dose. Il est bien connu que c'est la dose qui fait le poison et souvent trop, c'est trop.

    Je sors dans la rue et je croise un jeune gars, le torse moulé dans une cotonnade enluminée. La devise qu'il promène fièrement est un encouragement pour une équipe de basket-ball américaine. Pas anglaise, allemande, polonaise ou sri-lankaise, exclusivement américaine. Il ne faudrait pas en déduire que je n'aime pas le basket-ball, j'ai même pas mal pratiqué il y a quelques lustres. Mais les Bulls de Chicago ou les Lakers de Los Angeles m'indiffèrent au moins autant que les joueurs de Lyon-Villeurbane laissent froid le californien moyen et pourtant on ne me montre qu'eux.

    Je rentre dans un magasin moderne dans lequel on a remplacé le comptoir par des rayons et la vendeuse par une caissière . La musique d'ambiance me ramène à la réalité géopolitique actuelle : c'est une voix américaine qui hurle les paroles d'une chanson américaine. Si je lis distraitement les titres des romans qui garnissent le rayon librairie,  je ne pourrait pas dénombrer 100% de titres américains mais guère moins. Si je m'égare dans le rayon disque d'une super marché (l'événement est rare, car je ne mets que très rarement les pieds dans ces temples de la consommation standard), je suis saisi de vertige. Aimez-vous Brahms? Tant pis, vous n'aurez que Joe Cocker ou assimilés. Le film annoncé sur l'affiche du cinéma, américain ; les vedettes dont on parle dans la rubrique artistique du Figaro, américain ;  les dentifrices, les lessives, les petits-déjeuners du matin, encore américain ; les vêtements; les chaussures, toujours américain.  Et ainsi de suite jusqu'au soir. Je sature.

     En fait, je n'en veux pas trop aux américains, ils font leur business avec efficacité.  Même pas aux jeunes gens qui dévorent goulûment leurs amuse-gogos renouvelables et consommables de la sous-culture de masse, ils pourraient être mes fils ou mes petits-fils. Mais j'ai une petite amertume envers ceux qui leur ouvrent la route et qui leur déroulent le tapis rouge ; j'ai un certain ressentiment envers les américains polis et bien élevés qui laissent leur pays se fabriquer une image de marque négative, juste histoire de faire du dollar. Mais j'ai une vraie rancoeur envers nos politiciens et en particulier ceux chargés de l'enseignement public qui ont depuis quarante ans laissé le laxisme et la facilité envahir l'enseignement, surtout l'enseignement des plus jeunes, des plus malléables et des plus fragiles. En tolérant des parlers vulgaires, des vêtures négligées, des politesses réduites, ils ont préparé le terrain à l'envahissement culturel. Il ne restait plus aux show-businessmen qu'à semer sur le terrain ainsi labouré pour que le mauvais goût pousse comme chiendent en prairie et que, derrière eux, l'américain way of life impose sa loi et ses produits.

     Je serais  moins amer si ces produits étaient beaux et bons mais ce n'est pas le cas, loin de là. C'est du pas cher qui rapporte gros, qui a la séduction crasse du plaisir facile, qui sent le toc et le frelaté. Tout brille mais rien n'est d'or

       Tout cela me fait penser au millepertuis qui est une petite plante d'ornement dont on garni les plates-bandes qu'on ne veut pas entretenir parce que, là où le millepertuis pousse, aucune autre plante ne survit.  Le mode de vie qui est le mien, la culture que je m'efforce de transmettre à mes enfants, la musique (souvent allemande) qui parle à nos âmes, la gastronomie qui réjouit nos coeurs, les belles toilettes des jolies dames, sont les autres plantes que le millepertuis américain étouffe tel un boa constrictor.

    Je n'en peux plus,  je n'en veux plus.

 

Paul T.