PAGANUS - KATHOLIKOS

 

 

Message de Jean-Luc d’Albeloy du 24-9-2002

 

…. Une dernière chose : bien sûr que je suis « parfaitement, complètement païen ». Heureusement, et comme tout catholique bien entendu. « Païen » (« paganus ») vient de « pagus », le « pays ». Oui, je fais partie des « pagani », car je suis d’un pays, d’une terre, d’une patrie charnelle, d’un peuple. Comme tout catholique, respectueux des traditions que vient couronner le Christ Cosmocrator, Fils de la Théotokos. Car, c’est un point fondamental, Il ne fait en effet que les couronner, et seulement spirituellement encore ; Il l’a dit Lui-même : « Mon Royaume n’est pas de ce monde ». Dès lors, deux possibilités. La première consiste à se laisser promptement mourir de faim pour rejoindre le Royaume ; ceux qui sont tentés par l’option ne devrait pas retarder le passage à l’acte, à condition de ne pas vouloir entraîner les autres avec eux, ni espérer que leur race disparaîtra sous la pression d’autres races criant famine (preuve qu’elles ont raison, dans le raisonnement susdit). La seconde possibilité est celle qui consiste à faire fructifier le royaume qui est de ce monde, dans l’attente de l’autre – et, certes, dans la lumière de ce que la Tradition nous en fait mystérieusement connaître. C’est l’option « païenne », enracinée, qui tient à la vieille formule selon laquelle qu’il faut garder les pieds sur terre pour avoir la tête dans les étoiles. C’est l’option nourricière par excellence, qui cultive l’humus du sol natal pour nourrir une communauté située, en lui fournissant aliments matériels et spirituels - car légendes, mythes, contes, fables, chants, us et coutumes du « pagus » sont les matériaux indispensables de toute vie culturelle et donc de la vie religieuse, sommet des cultures humaines. C’est pour cela que ce fut, bien sûr, le choix de l’Eglise catholique. C’est pourquoi aussi, loin d’être menacée par le « retour du paganisme », l’Eglise meurt au contraire de sa disparition. Le professeur Jean Borella, sans doute l’un des plus grands théologiens catholiques vivants, l’a explicitement reconnu : « Ma conviction est que sans paganisme, le christianisme n’est pas possible. Fondamentalement, la crise actuelle trouve sa cause la plus radicale dans l’épuisement de la sève païenne au sein de la civilisation occidentale » (entretien in Eric Vatré, La Droite du Père. Enquête sur la Tradition catholique aujourd’hui, Guy Trédaniel, 1994, p. 55).

Si je suis donc païen, parce que tel est le préalable de toute vie religieuse, cela ne signifie pas pour autant que j’oublie le reste de la démarche spirituelle. C’est ici que vous vous méprenez, en pensant que l’on est païen OU catholique. On est au contraire catholique parce que d’abord païen – ce qui est un devoir déjà assez élevé - ; et sur cette base ferme seulement on peut, alors, s’élever jusqu’aux dimensions supérieures de l’intellectualité vraie (au sens de saint Thomas). C’est-à-dire au niveau de ce qui est « katholikos », c’est-à-dire effectivement « universel », mais NON PAS dans le sens profane désignant une chose ouverte à n’importe qui indistinctement (universalisme) : dans le sens sacré, au contraire, de ce qui constitue les règles de l’univers (universalité), ses lois cosmiques - un Ordre fondamental qui fait que l’univers est, pour le dire en grec, « Kosmos » et non « Khaos ». Cette distinction, qui allait de soi jusqu’aux temps modernes, est évidemment préalable à toute avancée spirituelle authentique. Le reste relève de « la charité profanée » (remarquablement décrite dans l’ouvrage éponyme de Jean Borella aux éditions du Cèdre, aujourd’hui chez Dominique Martin Morin).

Je m’efforce de cheminer à mon tour, après nos pères, et plus encore nos ancêtres, sur cette voie lumineuse, qui fut toujours montrée aux hommes de nos terres, d’abord par leur dieux, puis par leurs saints, par la Vierge-Mère et par le Christus-Rex. C’est pourquoi je suis aussi chrétien, de tradition catholique romaine. C’est un autre niveau de la vie de l’esprit, dont on ne saurait parler aisément. J’y chemine avec l’aide, en particulier, de saint Denys l’Aréopagite, Clément d’Alexandrie, Maître Ecckart, Vladimir Soloviev ou Romano Guardini. Ce dernier, principale figure du « Mouvement liturgique » bénédictin dans l’Allemagne des années 20 et 30, avait contribué à la fondation d’une ligue de jeunes, le « Quickborn », qui se réunissait dans les monastères, les châteaux et les forêts, et où la poésie de Stefan George jouait un rôle important. Guardini est l’auteur de « L’esprit de la liturgie », auquel le cardinal Ratzinger a récemment rendu hommage dans son ouvrage au titre identique. Preuve que les forces qui, à Rome, s’opposent encore au flot de la dissolution, ne peuvent le faire qu’en retournant à l’union de la spiritualité sévère et de l’enracinement vital, qu’avait retrouvé le « liturgischer Frühling ».