La parabole de l'orchestre symphonique  

 
Il était une fois un analyste-conseil en organisation, dont on louait le goût pour l'efficacité organisationnelle. En ces temps de crise, il était volontiers sollicité pour ses diagnostics en dégraissage de structure et son habileté dans la chasse aux cocottes en papier. Aussi, nul ne fut surpris lorsque le nouveau manager d'un opéra réputé pour ses crises de gestion autant que pour son orchestre l'invita à ausculter scientifiquement son entreprise.


Consciencieux, notre conseil commença par un examen du terrain, en assistant incognito à une représentation du vendredi. L'expérience lui paru suffisante pour rédiger pendant le week-end un bref rapport qu'il adressa promptement, avec sa note d'honoraires, à la direction de l'entreprise.


Ce document ayant curieusement échappé aux usuelles corbeilles à papiers (les pires adversaires, on le sait, des historiens) nous parvient aujourd'hui quasi-intact.


« On observe que les quatre joueurs de hautbois sont pratiquement inoccupés pendant les neuf dixièmes du temps. Il importe donc de réduire leur nombre et de répartir leurs interventions plus régulièrement sur la durée du concert de façon à éviter ces pointes toujours coûteuses.


De même, les douze violons jouent manifestement exactement les mêmes notes au même moment. Il y a là une duplication intolérable. L'effectif de cette section doit être réduit drastiquement. Si un grand volume sonore est réellement nécessaire, il sera bien plus économique de l'obtenir à l'aide d'amplificateurs électroniques (disponibles aujourd'hui à des prix très raisonnables).


Les musiciens consacrent beaucoup d'efforts pour jouer des demi-croches. N'y a-t-il pas là un raffinement perfectionniste ? Je recommande que toutes les notes soient arrondies à la croche la plus proche. Il serait alors possible de faire appel à des personnels moins qualifiés et donc moins onéreux.


Il semble que l'on abuse des répétitions pour certains motifs musicaux. Ne pourrait-on émonder un peu cela ? Est-il utile de faire répéter par les cuivres ce que l'on vient d'entendre par les cordes ? J'estime que l'on pourrait réduire de deux heures à vingt minutes la durée totale du concert en éliminant ces répétitions. Notons incidemment que cela permettrait de supprimer l'entracte qui s'avère onéreux compte tenu du tarif de l'éclairage de la salle et du foyer.


Remarquons par ailleurs que, dans bien des cas, les musiciens utilisent une main uniquement pour tenir leur instrument. Ne pourrait-on introduire un dispositif de fixation mécanique, articulé pour ce faire ? Ceci libèrerait des mains qui pourraient alors être occupées à autre chose. De même, il semble anormal de demander aux musiciens d'instruments à vent des efforts par moment excessifs. Ne serait-il pas plus judicieux de doter l'orchestre d'un compresseur qui distribuerait l'air sous pression adéquate et plus précisément régulée aux instruments concernés ?


Dernier point, l'obsolescence des équipements mérite d'être examinée de près. Le programme du concert précisait que l'instrument du premier violon était vieux de plusieurs siècles. En appliquant des échéanciers d'amortissement raisonnables, la valeur de cet instrument doit être quasi-nulle aujourd'hui. N'est-il pas nécessaire de prévoir l'investissement d'équipements plus modernes et donc plus efficaces ? »

 

(Tiré d'un ouvrage de Jean-Louis Lemoigne sur la modélisation des systèmes complexes)

Transmis par Macgama 3-07-2003.