Portrait de Notre-Seigneur envoyé à l'empereur Tibère par Publius Lentulus

(De l'authenticité des textes -2-)

 

 

Le 2 mars 2001, Arnaud Leglaive (VR) nous fit parvenir le texte suivant :

 

En ces premiers jours de Carême, voici un très beau portrait de Notre-Seigneur envoyé à l'empereur Tibère par Publius Lentulus, proconsul romain en Judée. Il a été publié dans le dossier du pèlerinage de Pentecôte, intitulé Reconquête, de la Fraternité Saint-Pie X :

 

    "Voici, ô Majesté, la réponse que Tu désires. Il est apparu un homme doué d'une puissance exceptionnelle, on l'appelle le grand prophète ; ses disciples l'appellent Fils de Dieu, son nom est Jésus-Christ. En vérité, ô César, on entend raconter, chaque jour, des choses merveilleuses de ce Christ qui ressuscite les morts, guérit toute infirmité et étonne tout Jérusalem par sa doctrine extraordinaire. Il a un aspect majestueux et une figure rayonnante pleine de suavité : de manière que tous ceux qui le voient sont pénétrés d'amour et de crainte à la fois. On dit que son visage rosé à la barbe divisée par le milieu est d'une beauté incomparable et que personne ne peut le regarder fixement sans en être ébloui. Par ses traits, ses yeux bleu ciel, ses cheveux châtain clair, il ressemble à Sa Mère qui est la plus belle et plus douce figure que l'on ait jamais vue dans ces contrées. Son langage précis, net, grave, inattaquable est l'expression la plus pure de la vertu, d'une Science qui surpasse de beaucoup celle des plus grands génies.

 

    Dans ses reproches et dans ses réprimandes, il est formidable ; dans son enseignement et ses exhortations il est doux, aimable, attrayant, irrésistible. Il va nu-pieds et tête-nue ; à le voir de loin, on rit, mais en sa présence on tremble et l'on est déconcerté. On ne l'a jamais vu rire, mais on l'a vu pleurer. Tous ceux qui l'ont approché disent qu'ils en ont reçu santé et bienfaits ; néanmoins je suis harcelé par des méchants qui disent qu'il nuit grandement à Ta Majesté parce qu'il affirme publiquement que les rois et leurs sujets sont égaux devant Dieu. Commande-moi donc, tu seras promptement obéi".

 

 

S. de B (VR). répondit :

 

Il semble, hélas, que le portrait de Jésus Christ attribué à Publius Lentulus soit un texte inventé au XIIIe siècle. C'est du moins l'opinion de Edga J. Goodspeed, auteur de "Modern Apocrypha , famous biblical hoaxes ( The beacon press 1956)

Les seuls Publius Lentulus avérés sont :

1) Publius Cornelius, Lentulus mort en 63 avant Jesus Christ étranglé pour sa participation à la conjuration de Catilina.

2) Publius Lentulus Spinther, ami de Ciceron , nommé Consul en 57 et exécuté après la bataille de Pharsale. ( Columbia Encyclopédie 2000)

Doc' Tuscum Libro

 

 

Le Schtroumpf du Roi (VR)    ajouta :

 

Et la seule mention faite par un auteur romain du Christ est si je ne me trompe celle, très rapide, de Suétone, qui parle d'un certain "Chrestos".

 

 

Mac Guffin (VR) communiqua un texte, non repris ici qui illustre le danger des d'interprétation libre de textes historiques parcellaires et portait sur le court passage de Suétone :

"Judeaos, impulsore Chresto assidue tumultuantes, Roma expulit" - "Les Juifs provoquant continuellement des troubles à l'instigation de Chrestos, il les chassa de Rome" (Suétone, Claude, XXV)

 

Franck Gérardin (VR) ajouta :

 

Il y a surtout la mention assez brève de Flavius Josèphe dans ses "Antiquités juives", du 1er siècle ap. JC. Rien d'autre qui soit de source contemporaine vérifiée ou vérifiable, à part les premiers évangiles synoptiques, bien entendu.

 

 

Après quelques échanges, le Schtroumpf du Roi (VR)   précisa :

 

(…) Flavius Josèphe n'était aucunement "romain", même s'il a assez bassement trahi les juifs pour se pousser auprès de Vespasien. (…)

A-t-il été un auteur essentiel et d'une grande renommée dans l'antiquité ?

(…)Pour éclairer, j'aimerais rappeler un élément : pour un romain du temps, l'historien de la fin de l'Etat juif n'est pas Flavius Josèphe, c'est Juste de Tibériade, qui à l'opposée de l'intrigant mal renseigné Flavius Josèphe était lui le secrétaire d'Hérode Agrippa. Les "Antiquités Juives" et l'"Autobiographie" ont été publiées en 93/94, justement après l'histoire de la guerre de Judée de Juste de Tibériade. Pour ce qui est du fond, parlons en de ce fameux "Testimonium Flavianum" de ce témoignage de Flavius Josèphe sur le christianisme, qui comprend deux passages qui doivent faire 25 et 10 lignes, seule raison de la survie de Flavius, qui a été uniquement chrétienne, puisque la tradition juive a toujours considéré Flavius Josèphe comme un renégat et comme un collabo. 35 lignes pour parler des chrétiens et du Christ. L'oeuvre complète de Flavuius Josèphe doit compter au bas mots un millier de pages. 35 lignes sur un millier de pages ! Flavius se rend à Rome alors qu'on commence à parler de chrétiens, à leur attribuer l'incendie de la Ville. Ils sont perçus comme une secte juive. Mais à la fin de la vie de Flavius (qui se passe à Rome), on parle des chrétiens en tant que tels, on fait clairement la différence entre eux et les juifs. Flavius, s'il avait parlé des chrétiens, ne leur aurait-il consacré que 35 lignes ? il l'aurait fait au contraire en long et en large il me semble...  au lieu de ça, 35 lignes qui viennent briser le silence de milliers de pages qui forment l'un des plus indigeste compendiums de toute la littérature antique. Et quelle lignes ! le pauvre lecteur ébloui trouve une vraie profession de foi. Un petit catéchisme ramassé ! "il revint à la vie le troisième jour, l'Ecriture l'avait annoncé !" il me semble que c'est marqué noir sur blanc... Qu'est-ce qu'un lecteur romain pouvait comprendre à une telle affirmation isolée au milieu de centaines de pages sur l'histoire juive ? Flavius Josèphe aurait du considérablement plus développer s'il avait voulu se faire comprendre.

C'est avec évidence que la critique voit dans ces deux textes qui composent le testimonium flavianum des interpolations. Vers le IVe siècle, on a recopié les oeuvres de Flavius Josèphe. Or, stupeur, "l'historien des juifs" (seulement parce que l'oeuvre de Juste de Tibériade est déjà perdue) ne dit pas un mot du Christ ! Scandale du copiste ! il y remédie, insère deux petits paragraphes pour faire bonne mesure. C'est d'autant plus vraisemblable que l'on ne voit de références au Testimonium Flavianum qu'à partir du IVe siècle précisément... rien avant ! silence complet ! à croire qu'on s'est brusquement aperçu qu'il y a avait là l'un des deux seuls témoignages antiques sur le Christ... Est-ce vraisemblable ?

Si bien que les spécialistes de Flavius Josèphe (au premier rang desquels Denis Lamour (en poche aux belle lettres) refusent désormais tout caractère d'authenticité à ces deux passages. Ce sont des interpolations, sans doute du IVe siècle.

Je maintiens donc : SUETONE est le seul témoignage sur le Christ dont nous disposons de la part d'un auteur antique qui s'exprime à distance humaine des événements que rapportent les Evangiles.

(L'ensemble du texte de Flavius Josèphe est d'ailleurs très suspect :expliquez moi un peu comment cet homme qui n'écrit que l'araméen correctement se met il à écrire brusquement des milliers de pages en grec très correct ? Il y a là un problème que la critique a identifié et reconnaît maintenant, mais qu'elle n'a toujours pas résolu...)  (…)  

 

 

Intervention de Guillaume Navaud

 

Sans vouloir relancer une polémique finalement tout à fait indifférente à l'essence de la foi, je souhaitais vous signaler - puisque votre érudition joséphienne sans faille semble témoigner d'un intérêt pour ces matières - que la première mention du Christ chez un historien romain se trouve dans Tacite (dont l'autorité est légèrement plus ancienne que celle de Suétone, puisqu'il servit de Vespasien à Trajan, et écrivais sous ce prince), à propos des suites de l'incendie de Rome dont Néron accusa les Chrétiens (Annales, XV, 44). Je me dispense ici de recopier un chapitre que vous trouverez sans peine, et me contente de signaler que l'authenticité de ce passage, bien qu'un temps contestée par l'hyper-critique allemande, ne paraît plus aujourd'hui faire aucun doute (la dernière phrase notamment, est du plus pur Tacite, à ce qu'il me semble).

A noter par ailleurs que Pline le Jeune, contemporain de Tacite, écrivit à Trajan pour le questionner sur l'attitude à tenir envers les Chrétiens de la province de Pont-Bithynie, laquelle se trouvait alors sous son administration : grâce à quoi l'on a conservé le rescrit de l'Empereur, ordonnant de punir les Chrétiens avérés sans toutefois encourager la persécution par les voies de la dénonciation systématique.

 

 

Le Schtroumpf du Roi (VR) répondit :

 

Certes... cependant, ce sont là des mentions presque administratives : Pline écrit à propos d'un problème de son gouvernement, et Tacite parle des chrétiens puisqu'on les accuse. Rien qui pourrait corroborer l'existence du Christ comme dans le faux Lentullus, dans le pseudo-Josèphe ou dans Suétone (encore que Suétone, si l'on veut, soit problématique par d'autres côtés et jusque dans son caractère succinct, mais au moins le texte n'est-il pas remis en cause.) Ce sont des preuves que les chrétiens existaient (et à ce titre très importantes quand on nous prétend à longueur de temps que l'Eglise ancienne était une sorte de magma sans hiérarchie ni consistance), mais pas des témoignages extra-évangéliques sur le Christ et les événements rapportés par les Evangiles. Il me semble d'ailleurs que si l'on voulait on trouverait d'autre matériel légal latin faisant allusion aux chrétiens en tant que communauté constituée. Mais là le sujet dépasse mes compétences...