Pour une loi sur la nationalité

 

Maurice Druon de l'Académie française >[19 janvier 2004]

 

Il a déjà fait couler des tonnes d'encre, le voile dit islamique.

La contagion me gagne. Pourquoi n'y verserais-je pas, moi aussi, mon godet? Je ne suis pas un sociologue, je ne suis pas un politologue, je ne suis pas un professeur de théologie, je ne suis pas un spécialiste du CNRS. Je suis un citoyen français qui voudrait y voir clair.

 

Si j'en crois ce que je lis, deux gamines, mal à l'aise d'être d'origine mi-juive mi-musulmane -mais cela arrive à bien d'autres d'avoir des racines enchevêtrées -, provocatrices comme on l'est à cet âge où tout est bon pour se faire remarquer, viennent en classe avec un fichu autour de la tête et du cou. Faut-il autoriser, faut-il interdire?

L'opinion s'empare de l'affaire, qui avait eu déjà quelques précédents, et la transforme en problème politique. Toutes les plumes pensantes se mettent à leur papier. Le gouvernement est interpellé. Pour sortir de l'impasse, on réunit un comité de sages, ou présumés tels, qui confèrent, consultent, et >confèrent encore, pour conclure à la nécessité de promulguer une loi. >Portant sur quoi? Sur la laïcité en général. Rien de moins.

 

Aussitôt, les autorités religieuses de toutes confessions protestent contre le principe de cette loi, ce qui ajoute à la confusion. Et voici enfin qu'à l'autre bout de la Méditerranée, des foules se soulèvent à propos de cette loi en projet, huant la France, cette France à qui d'aucuns reprochent de trop soutenir les pays arabes.

Tout cela pour deux bouts d'étoffe. Etre arrivé à les transformer en affaire d'Etat, au sens propre du terme, et même en affaire internationale, c'est un record. La gravité est dans cette disproportion.

 

Quand les choses ont commencé, j'ai pensé, naïf que je suis: «Le proviseur n'a qu'à flanquer ces deux gamines à la porte et, si elles récidivent, à les exclure de son établissement.» C'était trop simple. Le proviseur, lui et tous ses collègues voulaient être couverts par leur hiérarchie, et réclamaient un texte sur lequel s'appuyer. Et puis peut-être craignaient-ils aussi des représailles de la part des familles impliquées.

Cette attitude s'exprime d'un mot: manque d'autorité.

 

S'il fallait un texte, j'aurais incliné pour une simple circulaire du ministre de l'Education nationale: «Pour raisons d'hygiène, tous les élèves devront se présenter tête nue, dans toutes les classes.» Point final. Encore eût-il fallu qu'il y eût une éducation, qu'elle fût nationale, et qu'il y eût un ministre, non un otage de soviets syndicaux. Là encore, défaut d'autorité.

 

En conséquence, faisons une loi. Halte là! La loi est un instrument formidable, dont il faut être économe. Une démocratie est malade quand elle recourt au pouvoir législatif pour pallier les carences de l'exécutif. Rappelons-nous Montesquieu: «Les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires.» La manie législative est devenue notre péché. Comment espérer d'une disposition légale qu'elle rétablisse une discipline que personne n'est plus capable d'imposer? Quel besoin a-t-on de légiférer sur la laïcité, laquelle est un principe simple et grave, inscrit dans la Constitution? C'est le droit de tout individu, sur le territoire de la République, de pratiquer la religion de son choix, ou de n'en pratiquer aucune, à la seule condition de ne pas troubler l'ordre public.

 

En quoi et où le fichu de nos deux gamines trouble-t-il l'ordre public? Dans les établissements d'enseignement uniquement. L'affaire est donc, je le répète, d'ordre disciplinaire. Ne voit-on pas dans quelles difficultés on va s'empêtrer en voulant faire proscrire, par voie parlementaire, tout ce qui est considéré comme insigne religieux? A partir de combien de centimètres, les croix ou les étoiles juives seront-elles interdites? Sera-t-il permis de porter au cou sa médaille de baptême? Et les tee-shirts imprimés? La loi va devoir aussi les réglementer? La jeunesse sera-t-elle autorisée à arborer sur la poitrine le portrait de Che Guevara, mais non l'image de Notre-Dame de Lourdes, ou la main de Fatma? Non seulement nous allons glisser dans le ridicule, ce qui ne tue pas, mais vers bien pire. Nous allons passer, par une tragique inadvertance, de la république laïque à la république athée, autant dire nous acheminer insidieusement vers l'Etat totalitaire. Les communistes et les trotskistes vont pouvoir se frotter les mains.

 

Autre danger: on nous dit déjà que cette loi, toujours à cause du voile, ne s'appliquera pas dans certains territoires d'outre-mer. Les habitants de ces territoires sont-ils français ou non? C'est très dangereux, une loi qui, d'emblée, déclare que telle catégorie de citoyens n'y sera pas soumise. Voilà un beau précédent dont pourront exciper les nationalistes corses!

 

Nous avons vraiment la vue obstruée. Demandons-nous d'abord si le voile islamique est vraiment d'ordre religieux. Une tradition veut que le prophète Mahomet ayant vu une fois les cheveux de sa femme dénoués et lui tombant aux reins aurait été, pendant quarante jours, privé d'aucune révélation. Ce serait là l'origine de l'obligation faite aux femmes de se couvrir la tête. Soit. Je remarquerai au passage que, dans ma jeunesse, les femmes n'entraient pas dans une église sans porter un chapeau, une coiffe, un béguin ou quelque foulard, et que aujourd'hui il est d'usage, au Vatican, qu'une femme ne paraisse pas devant le Pape sans une mantille.

 

En Tunisie, très peu de femmes portent le voile. Il y en a un peu plus dans les rues de Rabat ou de Marrakech, mais beaucoup vont en djellaba et tête nue, et tout autant sinon plus, en robes courtes, en tailleurs ou en jeans. Ce n'en sont pas moins de bonnes musulmanes.

 

Ce sont les hommes d'Arabie, berceau de l'Islam, qui ont fait de leurs moeurs des articles de foi. Or, qui dit moeurs dit, fondamentalement, sexualité. Pour l'Arabe oriental, la femme était et reste une créature inférieure, dominée et soumise, une possession. J'ai encore vu, sur les pistes du désert jordanien, des femmes portant d'énormes fagots sur la tête et suivant à pied l'homme monté sur un cheval ou un âne. Image classique, mais démonstrative.

 

Dans les agglomérations, l'homme confine sa femme ou ses femmes dans la maison. Par instinct de propriété et par jalousie, il leur interdit de sortir autrement que dissimulées aux yeux et au désir des autres mâles. Et l'on en arrive, de nos jours, à cette monstruosité qu'est le tchador des talibans, sorte de guérite d'étoffe cachant toute forme féminine, et où le regard même est couvert d'un grillage.

 

Or, dans le même temps, nous d'Occident avons atteint les limites de la permissivité sexuelle et de l'exhibitionnisme, par l'emploi mercantile de la nudité. Pas une réclame télévisée, non seulement pour un produit de beauté, mais pour une automobile, une compagnie d'assurance, un fromage, un médicament intestinal, un dentifrice, un désinfectant d'appareil sanitaire, qui ne soit accompagnée d'une femme nue dans des déplacements aguichants ou des poses lascives. Dans la présentation de ses collections, la haute couture s'ingénie à employer de moins en moins d'étoffe pour révéler de plus en plus de poitrines et de cuisses et de croupes. Sont-ce des tenues de dîner en ville ou des tenues de bordel? Est-elle convenable dans nos rues, et jusque dans les lycées, cette mode d'exhiber son nombril?

 

Aucun film ne paraît trouver producteur s'il ne comporte une scène d'accouplement, avec cris d'orgasme. Ce sont ces images que nous envoyons sur tous les écrans du monde.

Le choc des civilisations, à tout le moins des cultures, est là. Nous pourrions essayer, pensant à tous les yeux qui nous regardent sur la planète, de revenir à un peu moins d'indécence.

 

Reste, dans l'ordre des moeurs, un autre aspect d'importance: l'obligation naturelle faite à tout individu séjournant dans un milieu étranger de se conformer aux usages du pays dont il est l'hôte. Il ne peut autrement y avoir d'harmonie sociale. Au jus sanguinis et au jus soli devrait s'ajouter et s'édicter un jus mori.

 

«Respecter les us et coutumes des pays où l'on voyage»; cet adage a été rédigé par le grand civilisé qu'était Mérimée. A plus forte raison si le pays n'est plus celui du voyage, mais de l'accueil ou de l'installation permanente. Vouloir y imposer les modes de vie et les comportements du pays dont on s'est, pour quelque raison que ce soit, exilé, est insupportable et inadmissible, surtout si l'on tend à y former, avec ses congénères, des communautés fermées. C'est du colonialisme à l'envers.

 

Quand je suis en pays d'islam, il m'est naturel de me déchausser pour pénétrer dans une mosquée et même pour marcher sur les tapis d'une tente caïdale; je ne vais pas mépriser cet usage parce que je garde mes souliers quand j'entre dans une église. Ce qui vaut là vaut pour tout.

 

Les imams en France, et toutes les autorités musulmanes, y compris celles de pays -je regarde l'Arabie saoudite droit dans les yeux - qui fournissent subsides aux mosquées françaises, devraient inviter à un peu de retenue leurs fidèles. Leur rappeler par exemple qu'il n'est pas dans nos habitudes d'égorger les agneaux dans les baignoires. Et surtout qu'il ne sera pas supporté indéfiniment que soit prêchée, sur notre sol, la haine des chrétiens, des juifs et de l'Occident. Si certains, je précise bien certains, immigrés musulmans sont allergiques à la France, qu'ils repartent d'où ils sont venus; nul ne se mettra devant eux pour les retenir.

Autrement, on va, d'un pas lent mais sûr, vers une guerre de religion.

 

«Mais beaucoup de ces immigrés ont la nationalité française», me dira-t-on. Eh bien voilà où je voulais en venir. Ce n'est pas d'une loi sur la laïcité que nous avons besoin, mais d'une loi sur la nationalité!

 

Il est trop facile de devenir français. Prendre une nationalité est un acte grave, important, qui engage toute la personne et toute sa descendance. Il faut qu'il corresponde à une volonté profonde, à un engagement, et non pas seulement à une commodité.

 

Depuis le fond des temps, la population française est une population alluviale; c'est sa richesse et la raison de sa vitalité. D'où venaient les Ligures? D'où venaient les Celtes? Chaque accident de l'histoire, au long des siècles, a apporté un limon fertilisant. Depuis que la France est une nation, il y a, à chaque génération, des hommes doués et ambitieux, attirés par sa gloire et qui veulent y participer. Ce fut un honneur pour eux de devenir français, et un honneur pour la France de les compter parmi les
>siens. La France fut aussi, au long du XIXe siècle, le refuge de toutes les volontés de liberté du continent.

 

Le récent accident de l'histoire que fut, à la suite de la Seconde Guerre mondiale, la décolonisation, a amené une nouvelle et massive population alluviale. On aimerait que ce ne fût pas seulement pour bénéficier de nos régimes d'assistance. Notre législation ne répond plus à cet afflux.

 

Nul ne devrait pouvoir acquérir la nationalité française sans savoir convenablement notre langue, ni sans connaître l'essentiel de nos institutions et de nos lois, y compris les lois de l'Europe dont la France est partie intégrante et motrice. Un examen devrait permettre de constater ces connaissances fondamentales.

 

Le mariage ne devrait plus être une manière automatique de recevoir la nationalité.

 

La remise du certificat ou diplôme de nationalité devrait prendre le caractère d'une cérémonie, et non pas être réduit à un envoi par poste, comme un relevé de consommation d'électricité, ou retiré à un guichet comme une lettre recommandée.

 

Enfin, la déchéance de nationalité devrait être de règle en cas de délits graves ou de comportements contraires aux intérêts du pays.

Au moment où le Parlement se dispose à des assauts d'éloquence pour résoudre le terrible problème du port des fichus à l'école, j'ose inviter le législateur à considérer la proposition que je viens d'avancer. Et, pour plus de sûreté, je souhaiterais que notre ministre de l'Intérieur, qui témoigne à la fois de jugement et d'énergie, arrêtât là-dessus, quelques instants, son attention.

 

Transmis par Fressinet, le 21janvier 2004.