Pourquoi l'Occident ?

Le Schtroumpf du Roi, 17 mai 2003.

 

Bien entendu, les principes de l'économie de libre entreprise ne peuvent être correctement compris, encore moins effectivement appliqués, dans le vide. Leur succès dépend fortement des conditions politiques et – je l'ai dit - sociales. Pourquoi la civilisation moderne occidentale fut-elle seule à engendrer le développement continu de la prospérité qui a transformé les vies et les perspectives dans le dernier quart du millénaire ? Question fort débattue. L'explication marxiste est à présent clairement discréditée : la croissance économique n'est pas le simple résultat automatique d'une combinaison de capital et de travail. Le progrès économique ne peut pas davantage être attribué uniquement aux avancées de la science et de la technologie, qui favorisent la croissance mais sont aussi stimulées par les conditions culturelles au sens large. En fait, ce qui est tout aussi significatif, c'est la manière dont la science et les techniques sont évaluées et exploitées - et cet élément marque effectivement la civilisation moderne occidentale. Les Chinois, par exemple, inventèrent la poudre à canon et le compas mais, à la différence de l'Occident, ils ne s'en sont pas servis pour bâtir un empire maritime. Les Tibétains ont découvert le principe de la turbine, mais ils se sont contentés de l'utiliser pour faire tourner leurs moulins à prières. Les Byzantins ont inventé le mécanisme d'horlogerie, mais pour l'employer dans les cérémonies de cour, de manière à élever l'empereur au-dessus des ambassadeurs en visite. Les conditions culturelles et religieuses ne suffisent pourtant pas à donner une explication totale. L'importance morale attachée par le christianisme à la responsabilité individuelle a indubitablement joué un grand rôle dans le développement, particulier à l'Occident, des institutions économiques et politiques libérales, mais son impact fut à l'évidence très différent dans l'Est orthodoxe. La réforme protestante et les valeurs du non-conformisme ont probablement eu une influence - mais cela n'explique pas la croissance des banques et du commerce au Moyen Age ou l'essor de Venise. Et, bien sûr, toute « explication » négligeant la place des juifs dans le développement du capitalisme n'en serait pas une. Mais deux facteurs spéciaux apparaissent d'une importance cruciale non seulement comme éléments d'une explication historique plus large, mais aussi comme indicateurs d'une future politique. Le premier est l'extension à travers les siècles du règne de la loi, qui fournissait la confiance nécessaire pour que les entreprises, la banque et le commerce se développent. A l'évidence, ce phénomène a des implications importantes pour les stratégies qui doivent être appliquées maintenant afin d'établir des systèmes de libre entreprise dans les anciens États communistes. Le second facteur déterminant fut que, durant la période capitale, l'« Europe comprenait un système de pouvoirs et de juridictions séparés et donc concurrents * ». En conséquence, aucun gouvernement n'était, à lui seul, en position de mener une politique qui s'oppose aux élans de la liberté économique (ou politique et religieuse), sans risquer de s'appauvrir. Quelles que fussent les difficultés auxquelles ils se heurteraient et le prix qu'il leur faudrait payer, des individus de talent pouvaient toujours apporter leurs capacités et leur fortune dans un autre État plus accueillant. Aujourd'hui encore, la compétition entre les gouvernements et leurs différents systèmes juridiques, fiscaux et réglementaires permet de contenir les abus de pouvoir qui appauvriraient la nation. La leçon est ici évidente pour ceux qui souhaitent aujourd'hui noyer les États-nations européens dans des « États-Unis d'Europe » où une bureaucratie centralisée harmoniserait les règlements, afin qu'aucune entreprise n'échappe à ses griffes.

 

* Ralph Raico "The theory of economic development and the european miracle" dans Peter Boettke The collapse of development planning, New York University, 1994, p. 41.

(Margareth Thatcher, Mémoires II, Albin Michel, 1995, pp. 536-537 (isbn : 2.226.07835.5)