Le Prince Jean, la Turquie et le proche Orient

Texte transmis par Richard le 18-12-2004 extrait de Politique Magazine  N° 25 de décembre 2004 et faisant partie du dossier Chrétiens d'Orient.

 

SAR le duc de Vendôme - Je ne connais pas aussi bien l'Orient que Monseigneur Brizard. Mais j'ai voyagé au Liban, en Turquie et au Maroc. J'ai vu des pays musulmans, je les ai visités, j'ai rencontré leurs élites et je me suis intéressé à leurs coutumes et à leur environnement social. J'ai également rencontré les Chrétiens qui vivent leur foi dans ces pays, en particulier les Chaldéens et les Maronites. En Turquie, la communauté chrétienne catholique est en déclin. La situation des Orthodoxes est identique. De fait, les Chrétiens partent, les communautés diminuent et disparaissent peu à peu de tout ce qu'on appelle le Moyen-Orient. C'est, à n'en pas douter, à cause des pressions qui s'exercent sur eux. Malveillantes. Et les communautés chrétiennes orientales, dispersées à travers le monde, sont souvent plus prospères que celles implantées dans les pays d'origine : cela aggrave le phénomène d'exode. Pourtant, c'est dommage, car le christianisme est un gage d'équilibre social. Mais « l'islamisme » ne peut concevoir cet équilibre social.

 

En Turquie, la pression est très forte : morale, diffuse, mais certaine. On sent partout un nouvel esprit de revanche et de conquête. On ne peut s'empêcher de comprendre la réalité du problème d'aujourd'hui quand on voit comment, dans le passé, dans une Sainte- Sophie transformée en mosquée, toute l'iconographie du christianisme est détruite, effacée, abolie. A l'heure actuelle, c'est cette volonté de destruction et de domination qui l'emporte.

 

Au Liban, la situation me paraît différente. Car le malheur, dans ce pays qui nous est cher, c'est que ce sont les Chrétiens qui, entre eux, se sont fait la guerre ! Rien n'est pire que les luttes fratricides. Depuis, le Liban « perd ». Et il perd à tout coup. C'est tout l'équilibre des institutions qui est remis en cause avec ces luttes entre Chrétiens. Au Liban, le christianisme avait constitutionnellement toute sa place. Lors de mon dernier voyage, j'ai constaté un prosélytisme musulman renforcé. Un seul exemple : des Saoudiens ont acheté un terrain près de la cathédrale de Beyrouth pour y construire une immense mosquée. La plus grande mosquée du monde, dit-on. Les Libanais ont perdu le sens de ce que le Chrétien doit faire en politique. Là aussi, l'exode est inéluctable. Sauf à se ressaisir. Il n'empêche qu'il faut saluer les Chrétiens qui demeurent sur place, qui remplissent leur rôle. D'ailleurs, le cardinal Sfeir, patriarche des Maronites, est le garant de l'indépendance libanaise et de l'existence nationale. WalidJoumblatt l'a reconnu.

 

Monseigneur, en tant que prince français, estimez-vous que la France, protectrice traditionnelle des Chrétiens d'Orient puisse jouer un rôle en ce qui concerne les peuples du Proche-Orient ?

La France a toujours un rôle à jouer. Les hommes politiques français ne comprennent pas bien la situation. Ils ont d'autres soucis. Du coup, la politique française manque de hauteur de vue et de suivi. La France est encore présente par ses entreprises, ses enseignants, ses médecins. Le rôle de la France pourrait être encore important si elle savait jouer de son influence morale certaine. Encore faut-il qu'elle soit libre, en ne s'inféodant pas à l'islamisme pour des prétextes démagogiques. Les Libanais ont été heureux de voir la France et les Etats-Unis manifester ensemble leur volonté de favoriser un Liban libre et effectivement libéré des forces syriennes. Pour une fois, c'est bien. Au moment du conflit irakien, il fut significatif que le pape ait choisi d'envoyer sur place un émissaire français, le cardinal Etchégaray.

 

L'Orient est complexe. Il y faut de la prudence, de la patience. Il faut procéder par petites étapes. Les diplomates français ont une approche fine ; ils ont une expérience. Là-bas, il faut se méfier des ratés : lors du sommet francophone de Beyrouth, il y a deux ans, le président Chirac n'a pas rendu visite au patriarche. Ce fut senti comme un manquement grave.

 

Comment verriez-vous l'action de la France ?

Dans le monde, et en particulier en Méditerranée, la France, c'est la langue, la liberté, la foi. Supprimer un de ces termes n'a jamais été bon pour la France. La francité doit être exprimée et manifestée de manière claire à l'égard des Chrétiens et des Musulmans. L'art de la France, depuis toujours, c'est de développer la liberté par l'instruction. Elle a éduqué les peuples. Des liens forts existent. La Francophonie, laissez-moi vous le dire, est non seulement une idée française, mais une idée franchement chrétienne. D'ailleurs, quand l'armée française est présente quelque part, par exemple en Afghanistan, elle commence toujours par construire ou reconstruire des écoles. En cela, la France est fidèle à sa vocation de Fille aînée de l'Eglise et d'éducatrice des peuples. La France devrait construire plus d'écoles partout où elle est présente.