Royalisme et Europe.

Jean-Luc d'Albeloy, 18-03-2003.

 

 

Le milieu royaliste français demeurant par trop enlisé dans le prétendu "souverainisme", qui sert de cache-sexe aux derniers jacobins universalistes (de Chevènement le régularisateur de clandestins, à Pujo l'ennemi des Allemands mais ami des Comoriens, en passant par Villiers qui croit que "la France est trop petite pour l'Europe" en lorgnant du côté de notre glorieuse francophonie africaine), et à l'heure où cette erreur mortelle pousse une partie d'entre eux à nier l'unité géopolitique de l'Europe et à se ranger sous la bannière du Big Brother U.S., le moment semble venu de lancer un segment de débat de nos "Réponses Royalistes" sur l'Europe. C'est pour moi l'occasion de répondre aux conjurés qui comprennent mal la position paneuropéenne que j'ai souvent esquissée ici.


1 - L'Europe est l'un des cinq continents. Le moins que l'on puisse dire est que cela rend difficile de prétendre qu'elle n'existe pas, en tant qu'entité géopolitique. Surtout après quelque 30 millénaires de vie culturelle sur ce continent (cf., entre tant d'autres, Dominique Venner, "Histoire et tradition des Européens. 30 000 ans d'identité", éditions du Rocher, 2002). L'Europe existe, naturellement, d'abord territorialement.


2 - La communauté anthropologique des peuples blancs est non moins évidente, et le foyer de cette race blanche, ou "caucasienne", est l'Europe (et non certes les USA ou l'Australie, par exemple). La preuve : aux USA même, on parle pour les Blancs de "type européen". L'Europe existe donc aussi "racialement", ou si l'on préfère anthropologiquement.

 
3 - Nous, français, parlons tous une langue dite "indo-européenne", dérivée d'une matrice commune à tous les peuples du continent (Basques et Finnois exceptés, dans l'état actuel des recherches), qui rappelle que nous eûmes pour ascendants communs un peuple de locuteurs néolithique, au foyer d'origine manifestement situé au nord-est de l'Europe (selon l'opinion moyenne des études indo-européennes accumulées depuis quelque deux siècles). C'est une spécificité de l'identité européenne, bien réelle (même si nous la partageons avec les élites des sociétés indienne et iranienne, de même archaïque origine). L'Europe existe donc, en troisième lieu, comme espace linguistique (et donc culturel, car la langue est comme on le sait formatrice de la pensée).

 
4 - L'Europe est un espace de civilisation spécifique, de type impérial (mais non impérialiste, avant les temps modernes), forgée d'abord par l'Empire romain (avant la dérive orientale qui l'a décentré et tué), puis par l'Empire carolingien (Charlemagne, "père de l'Europe"), prolongé avec des fortunes diverses par le Saint-Empire romain germanique, jusqu'au sinistre coup d'arrêt de Buonaparte en 1806. Ce grand espace impérial fut chrétien, à partir de Constantin. Dès le Haut Moyen Âge, l'Europe existe pleinement comme civilisation : du Portugal à la Russie (particulièrement avant le schisme de 1054), cet espace est la Chrétienté vivante. En Europe occidentale et centrale, la communauté de civilisation restera complète jusqu'à la fin de l'Ancien Régime : les ordres monastiques passent d'un pays à l'autre, les grandes universités médiévales ont des étudiants venus de toute l'Europe, on y parle la langue commune européenne - le latin -, les rois et reines sont tous cousins, etc.

Un catholique, du reste, ne saurait négliger la position constamment pro-européenne de l'Eglise (consignée par exemple dans le précieux "L'Europe dans la pensée des papes", publié par les moines de Solesmes) ; ni oublier que Paul VI a fait de saint Benoît le "patron de l'Europe" (1964) et, qu'en outre, Jean-Paul II a fait de saint Cyrille et Méthode les "co-patrons de l'Europe" (1980), pour montrer que son unité de civilisation incluait les pays slaves, dont bien sûr la Russie.

Le plus étrange, sans doute, serait qu'un monarchiste oublie que la matrice de l'institution qu'il promeut, c'est la communauté politique européenne, celle des familles royales cousines évoquées à l'instant, ce qui n'excluait certes pas les incessantes querelles guerrières - mais n'a jamais abouti aux nationalismes aveugles et aux hécatombes de masse des républiques post-révolutionnaires. Ce sont les nations révolutionnaires qui ont voulu creuser le tombeau de l'Europe. Les anciens régimes, eux, sont européens ; la première chose que font les monarchies d'Europe après la chute de Napoléon, exportateur de la Révolution, c'est réunir le congrès de Vienne et former la Sainte-Alliance - c'est-à-dire retourner à l'unité de civilisation européenne. Un royaliste, un contre-révolutionnaire, un traditionaliste, est nécessairement un défenseur de cette unité de civilisation.


5 - Aujourd'hui, l'Europe se reforme, comme elle l'a toujours fait, et comme elle le fera toujours, aussi longtemps qu'il y a aura des peuples européens. La forme que cela prend est pour l'heure profondément inadéquate, très gravement altérée par la domination des forces démo-mondialistes. Mais enfin cette forme existe, une forme potentiellement impériale, qui attend d'être remplie par une volonté de puissance européenne réveillée. Et ce qui se passe depuis quelques semaines, "l'axe Paris-Berlin-Moscou", est l'un des premiers signes de ce réveil.

Regardons, pour terminer, un billet de 20 euros. D'un côté, le continent européen ; par transparence, vous pouvez voir l'autre côté, c'est-à-dire ce qu'il y a derrière cette forme territoriale : une culture, celle des vitraux et des voûtes de cathédrales gothiques. Cela , c'est l'Europe. Cela, jamais vous ne l'auriez vu sur un billet de la République jacobine française, anticléricale et ennemie de nos racines. Mais l'Europe a conservé le dépôt ; il affleure à nouveau aujourd'hui. Et il ne sera pas possible à l'Union européenne de jouer longtemps avec tant de symboles, jusqu'à la couronne d'étoiles mariale du drapeau européen, sans réveiller l'âme de notre civilisation, sa tradition sublime, sa substance éternelle.


Jean-Luc d'Albeloy