Le Libre Journal de la France Courtoise  283 du 17 janvier 2003 - pp. 12 et 13

Entretien courtois avec S.A.R. le Prince Sixte Henri de Bourbon-Parme

« En France, le Roi ne meurt pas ! »

Le Libre Journal : Monseigneur, comment vous situez-vous dans le contexte monarchique actuel ?

S.A.R. Sixte Henri de Bourbon-Parme : D’abord, essentiellement comme un témoin de la tradition monarchique de notre pays.

La France est née et s’est constituée autour du concept monarchique, à partir du baptême et de l’onction de Clovis d’abord, puis surtout à travers la continuité monarchique capétienne.

Aujourd’hui nul ne peut s’en prétendre héritier légitime au regard de l’ensemble des Lois fondamentales du Royaume, et plus particulièrement de la première, la plus fondamentale d’entre elles, illustrée par le principe de continuité : « Le Roi ne meurt pas en France. »

Le cérémonial prévoyait en effet, dès l’annonce officielle de la mort du souverain, la désignation immédiate de son successeur.

Alors que la cour paraissait en grand deuil, un héraut, tout de rouge vêtu, s’avançait vers l’héritier du trône et prononçait la phrase célèbre à l’intention de la foule en le désignant : « Le Roi est mort. Vive le Roi ! »

Il n’existe donc pas de légitimité dynastique sans cette continuité. C’est cette particularité de la Maison capétienne qui créa et entretint la légitimité et fut un exemple pour toutes les monarchies européennes : ce fut celle qui en est à l’origine.

Tous les autres monarques européens furent en fait des "parachutés". Si l’on songe, par exemple, à la dynastie des Habsbourg, on doit se rappeler que son origine est bourguignonne par la mère de Charles-Quint. C’est à cette appartenance "Bourgogne" que l’on doit rattacher la grandeur initiale de cette dynastie.

Aujourd’hui, nous constatons donc une rupture historique dans cette continuité monarchique, ce qui s’oppose au principe de continuité et rend donc caduques les prétentions à une quelconque légitimité monarchique.

Nous sommes donc aujourd’hui un témoin capétien d’une situation politique sociale et religieuse où nous n’avons charge d’aucune responsabilité, du moins dans l’immédiat. Nous sommes le reflet d’une mémoire génétique : celle de la mémoire du passé, porteuse de l’intuition des ancêtres. Nous sommes un passage communiquant de cette tradition.

Historiquement le Prince est proche des laboureurs(1) : c’est en creusant le sillon que l’on découvre la richesse, que l’on crée les conditions pour que le grain pousse.

C’est la manifestation de la volonté créatrice, liée à la capacité du Prince à s’associer la collaboration de personnes qui, sans "percer" par elles-mêmes, auront acquis les capacités dont il est le tabernacle, qui lui permet de mener à bien sa tâche. C’est cette mission du Prince qui est en soi passionnante.

On peut illustrer ce propos par l’exemple d’Ivan IV, qui sut, en parcourant les villages de la Principauté de Moscovie, rallier les jeunes de talent et constituer la première armée qui lui permit de débarrasser le pays des occupants (en premier lieu le khan tatare de Kazan) et des parasites (surtout les marchands hanséatiques), étendant ainsi, depuis la Moscovie, son influence sur l’ensemble du territoire de la Russie naissante.

« La mission du Prince est exaltante »

L.L.J : Vu les menées politiques européennes, d’une part, et la régionalisation, de l’autre, pensez-vous que le concept de nation, tel qu’il apparaît au lendemain de la Révolution et au XIXe siècle, soit encore d’actualité ? Sinon par quoi peut-on songer à le remplacer ?

S.A.R Sixte : La situation politique actuelle n’est pas sans rappeler la situation décrite dans la jeunesse d’Ivan IV : les marchands sont les multinationales qui inféodent les hommes politiques à leurs diktats financiers ; quant aux envahisseurs tatares...

Contre l’invasion, et la mondialisation concomitante, il apparaît aujourd’hui nécessaire de réinventer notre géopolitique, de revenir au mare nostrum initial, de remonter à nos racines historiques, de nous rencogner à notre environnement géographique immédiat : l’Italie, la péninsule Ibérique et, pourquoi pas, le Maghreb si nous y conservons encore un certain crédit après la mort des harkis...

On ne peut oublier, en effet, que l’Espagne du XVe siècle, alors le pays le plus puissant du monde, était le lieu d’un brassage ethnique formidable avec les populations essentiellement berbères, d’origine maghrébine, et ce depuis sept cents ans.

Ainsi, dans les principautés de Navarre et du Léon, on observe que de nombreuses alliances furent contractées avec des princesses d’origine musulmane. Tel fut aussi le cas de la famille de Courtenay, dont la branche Anjou compta par la suite des basileus à Byzance...

Le concept de "nation", que l’on doit à Lazare Carnot, est d’essence jacobine. Tout ce qui se prétend nationaliste conserve en fait un relent de jacobinisme. C’est ce que l’on retrouve dans l’idée de conscription obligatoire et de service militaire. C’est ce concept qui est à l’origine de nombre de guerres particulièrement meurtrières dont la République, comme l’Empire qui en fut une émanation directe, fut à l’origine.

Le roi avait le souci de la vie de ses sujets... et la conscience chrétienne de leur nature. Les troupes étaient relativement rares et, autant que faire se pouvait, toujours "économisées".

La conscription allait fournir une masse de troupes jeunes, quasi inépuisable, qui allait accroître fortement le monde militaire et générer des guerres ; la guerre apparaît historiquement liée au développement de la "vie militaire", et au mépris de la vie humaine manifesté par des régimes politiques nouveaux athées. Nous illustrerons ce propos par la réplique célèbre de Napoléon parcourant le champ de bataille au soir de la boucherie d’Eylau : « Une nuit de Paris réparera tout cela ! »

Certes, la régionalisation préparée par le gouvernement républicain est artificielle :

- de nombreuses régions sont bâtardes, comme "Champagne-Ardennes" ou PACA ;

- d’autres sont amputées dans leurs limites historiques traditionnelles, comme la Normandie - artificiellement coupée en deux - ou la Bretagne amputée de la Loire-Atlantique.

Il n’en demeure pas moins qu’en l’état actuel des choses la régionalisation est un bon moyen de lutte contre le jacobinisme.

Par ailleurs, il est clair que l’idée monarchique est beaucoup plus légitimée par une explosion régionale que par un centralisme parisien. Pour y parvenir, il est souhaitable de développer un système de rencontres locales avec les "notables" et de se rendre plus accessible aux populations, ce qui nous rendra plus acceptable. Par des contacts régionaux multipliés, on peut mener une véritable "politique antibiotique" : s’il n’est pas plus facile de se faire des amis dans un contexte régional, il est beaucoup plus difficile de s’y faire des ennemis.

Il faudra, parallèlement, pour assurer une certaine cohésion indispensable à cet ensemble de régions, favoriser les contacts inter-régionaux...

L.L.J : Quelles perspectives envisagez-vous pour le proche avenir ?

S.A.R Sixte : Il est de plus en plus difficile de faire des prévisions à court terme, compte tenu de l’instabilité politique et économique croissante, phénomène de plus en plus courant...

Ainsi, qui aurait cru, en avril 1968, que les ministres de la République confortablement installés dans leurs fauteuils feraient la queue un mois plus tard pour trouver de l’essence et partir à la recherche de De Gaulle qui, lui, était allé chercher refuge auprès de Massu en Allemagne ?

L’histoire nous a montré qu’en République aussi « toujours l’inattendu arrive » et même l’impensable... Tout peut changer très vite, même le régime. C’est inhérent à la nature politique des concepts suivant lesquels nous sommes gouvernés.

De même, la reconstruction catholique par les chrétiens ne saurait, aujourd’hui, être pressentie, mais il faut l’envisager avec foi.

Ainsi, je me demande si l’installation du monde musulman en Europe ne va pas provoquer une réaction du monde chrétien, car l’islam est générateur d’une contre-culture de résistance. Actuellement le clergé pactise au moins passivement avec cette subversion religieuse, mais pour combien de temps ? Souvenons-nous de la réponse de Mussolini à la demande d’une mosquée à Rome : « D’accord, si nous pouvons construire une cathédrale à La Mecque ! »

Je crois à la réalité de l’action de petits noyaux de catholiques animés par les prêtres de la tradition. C’est une condition nécessaire à la lutte contre l’anticulture mondialiste.

Je crois aussi à la nécessité de maintenir un droit de regard régalien sur la nomination des évêques. C’est un vieux réflexe gallican, certes, mais il apparaît aujourd’hui indispensable à la rechristianisation de la France sur des bases saines.

« En République, toujours l’inattendu arrive »

L.L.J : Comment analysez-vous les problèmes liés à l’islamisme et à l’hégémonisme américain en Asie centrale et au Moyen-Orient, régions que vous connaissez particulièrement bien ?

S.A.R Sixte : Les Américains pensent réussir à terme dans la pratique du saucissonnage politique. Rien n’est moins sûr.

J’ai été mandaté, notamment en Abkhazie, par des responsables locaux : il est clair que la politique américaine n’est dictée que par la satisfaction de ses intérêts hégémoniques à court terme.

L’affaire d’Afghanistan ne visait qu’à la satisfaction de leur mainmise sur les intérêts pétroliers d’Asie centrale. C’est apparemment un échec.

Dans les Etats caucasiens, l’islamisme est un phénomène très récent, uniquement lié au mépris viscéral des Russes pour les hommes du Sud. C’est ce qui a permis aux Wahabites venus d’Arabie Séoudite de fondamentaliser en quelques années des musulmans qui ne l’étaient nullement.

Le problème de la Tchétchénie est différent. La première guerre de Tchétchénie s’est soldée par une paix négociée par le général Doudaïeff, ancien général de l’Armée rouge devenu président de la Tchétchénie, et le général Alexandre Lebed. Cette paix négociée par deux hommes de coeur conscients de leurs responsabilités, de l’âpreté des combats, était la conséquence prévisible de l’entente quasi inévitable de ces deux militaires qui parlaient le même langage et partageaient les mêmes valeurs. Cela a engendré un sentiment de frustration chez Eltsine, qui n’a pas su résister aux sirènes des grenouillages financiers des Américains. Ceux-ci, grâce à leurs satellites géostationnaires, ont pu localiser avec précision les émissions téléphoniques de Doudaïeff et en transmettre les coordonnées à Eltsine, qui a ordonné son exécution par missile.

Au Proche-Orient, la détermination à s’attaquer à Saddam Hussein procède à la fois du soutien inconditionnel à Israël et de la recherche de la mainmise sur les intérêts pétroliers de la région, réalisant à leur profit une sorte d’hégémonie énergétique.

De même, la présence américaine en Turquie et l’influence qu’elle exerce politiquement sur le pays peut induire un bouleversement et un renversement politique des alliances : face à l’anticulture véhiculée par la politique américaine, on peut donc s’attendre à voir une contre-culture islamique se manifester et s’affirmer avec de plus en plus de force(2).

Propos recueillis par
Claude Timmerman


(1) On retrouve cette idée dans les traditions les plus anciennes. En Chine, l’empereur est le maître de cérémonie de l’union du ciel et de la terre. Il trace, sur la terre, le sillon que la pluie céleste viendra féconder. En Inde, la charrue est le symbole des vertus royales. Dans la tradition celte, le roi fomoire Bres enseigne aux Irlandais l’art du labourage. Rome naît d’un sillon tracé par Romulus.

(2) Cet entretien a été réalisé huit jours avant les élections turques qui allaient porter le parti islamique au pouvoir en Turquie...