LES TARTUFFERIES

DE LUC FERRY

Message de Loup Blanc (VR) 17-05-2003.

 

Le ministre de l'Éducation nationale Luc Ferry fait distribuer aux enseignants 800 000 exemplaires de sa « Lettre à tous ceux qui aiment l'école ». 20 000 seulement ont été mis en vente. Cela signifie que pour chaque exemplaire mis en librairie, quarante ont été distribués. La pensée officielle républicaine se donne mieux qu'elle ne se vend. Ferry précise dans le Monde que « Ce livre n'est pas de la propagande. Il est fait pour ouvrir un débat, pour être critiqué » La diffusion de la pensée du ministre a coûté 900 000 euros au contribuable. Après ce que cela nous a coûté, on hésite à critiquer. Qu'obtient-on pour ce prix-là ?

Le recoupement de quelques passages fait vite tomber le masque de Tartuffe. Ferry écrit : «Notre système éducatif fut et reste encore aujourd'hui l'un des meilleurs du monde.» (quatrième de couverture), mais il nous apprend par ailleurs que : « plus d'un tiers des élèves de sixième [.] entrent dans cette classe sans avoir acquis les compétences nécessaires en lecture et en écriture. » (p. 14). « Cent cinquante-huit mille jeunes ont quitté l'année dernière notre système scolaire sans diplôme et sans qualification. » (p. 15). « depuis dix ans, les performances stagnent globalement alors que le budget de l'Éducation nationale ne cesse de progresser. » (p. 21). « les chiffres de l'illettrisme [.] stagnent ou empirent depuis plus de dix ans » (p. 28). « 55 % des étudiants ne parviennent pas à obtenir leur premier diplôme universitaire » (p. 32).

Voilà donc le « système éducatif » parmi les « meilleurs du monde », d'après le ministre.

Sur la criminalité à l'école, le ministre déploie des trésors d'ingéniosité afin d'éviter les termes « crimes » et « délits » : « plus de 81000 incidents graves sont survenus dans les établissements scolaires et ont été signalés au ministère en 2002. [.] la notion d' « incident grave » ne désigne pas seulement ce qu'il est convenu d'appeler des « incivilités », mais des faits beaucoup plus inquiétants, qui relèveraient de la qualification pénale si nous avions l'affaire à des adultes et non, comme c'est la plupart du temps le cas, à des enfants. Cette situation mine la vie scolaire. Surtout, elle modifie l'essence même du métier d'enseignant : autrefois centré sur la transmission pacifique des savoirs, il tend aujourd'hui à changer de nature. » (p. 34) L'enseignement ne repose donc plus sur la transmission pacifique des savoirs, mais le ministre nous rassure car la délinquance reste un problème d'image : « les jeunes [.] supportent de plus en plus mal de voir leur image associée injustement à celle des incivilités » (p. 7). D'ailleurs, les « incivilités » et « la violence » « ne concernent qu'une minorité d'entre eux. » (p. 103). La prévention après coup suffira à résoudre le problème : « Les formes traditionnelles de l'autorité et de la sanction sont trop souvent battues en brèche [.] la prévention [.] reste l'essentiel » (p. 16).

Par contre, Ferry affiche ses priorités avec insistance : « mettre un terme aux actes et aux propos racistes ou antisémites ; associer les jeunes à cette lutte en les incitant à s'impliquer davantage ; s'assurer toujours qu'on ne laisse passer aucune manifestation de racisme ou d'antisémitisme sans s'y opposer par les sanctions et les explications appropriées. » (p. 55). «J'ai [.] donné des instructions et des consignes de fermeté aux recteurs afin que soient renforcées les sanctions concernant les actes et les propos racistes et antisémites.» (p. 58).

Les diasporas africaine et juive ont visiblement toute l'attention du ministre. Les euro-français aimeraient avoir le même traitement, eux qui n'entendent parler que de « prévention » et de «tolérance» lorsqu'ils sont agressés. Pour eux, la détermination de Ferry n'est pas la même. Elle fléchit : « Je suis sensible, croyez-le bien au « ras-le-bol » des professeurs, ainsi qu'à l'inquiétude des familles et à l'angoisse des enfants [.]. Le ministère est déterminé à lutter, sans se voiler la face, contre ces phénomènes de violence et d'incivilité, même s'il ne peut pas tout. » (p. 89)

« Les causes [de la violence à l'école] se situent pour une part en amont de l'école, laquelle n'est pas responsable de la décomposition du lien familial ni de la constitution des ghettos sociaux. C'est la société, pas l'école, qui a toléré la montée des communautarismes et le déclin des principes républicains » (p. 89). La « décomposition familiale » désigne-t-elle le rôle destructeur de la polygamie africaine ou des divorces occidentaux ? Nous l'ignorons. Quant à la « constitution de ghettos sociaux », cela désigne sans doute l'épuration ethnique de cités entières où les populations d'origine plient bagage. Le terme « ghettos sociaux » est, certes, plus élégant, plus feutré, plus chic lorsqu'on est rue de Grenelle. La « montée des communautarismes » (« tolérée » par la « société » d'après Ferry) désigne sans doute la marée noire de l'immigration que les dirigeants imposent à la population depuis trente ans. Comme il faut bien parler de l'immigration sans en avoir l'air, on change la sémantique du sujet : « la montée des affrontements intercommunautaires [.] laisse souvent les chefs d'établissement et les professeurs désemparés » (p. 95).

Quant à l'illettrisme, il s'agit essentiellement d'un problème psychologique. Ferry nous décrit les états d'âme d'un analphabète : « un enfant qui lit et écrit mal sera, quelles que soient ses aptitudes par ailleurs, en grande difficulté dans toutes les autres matières. Bien plus : il suffit de connaître un tant soit peu la réalité des cours préparatoires [.] pour savoir qu'ils vivent très mal le fait de rater cette étape essentielle : pour la première fois peut-être ils ont l'impression de ne pas être « comme les autres », de ne plus faire partie du groupe, d'avoir manqué une marche. A cet âge, les petits sont volontiers conformistes : rien ne leur est plus pénible que le sentiment d'être « à part ». » (p. 29). Le diagnostic ainsi posé, le ministre évoque à plusieurs reprises la « prévention de l'illettrisme » (p. 71 et 73). L'illettrisme est un accident de parcours, une anomalie à éviter, et non l'état naturel de l'enfant. Ce n'est pas l'Éducation nationale qui enseigne mal - ou pas du tout - à lire. C'est qu'elle omet, cette étourdie, de « prévenir l'illettrisme », cette maladie qui tombe du ciel et exclut le bambin.

Ferry explique plus loin la fonction réelle de l'école obligatoire, laïque et gratuite. L'école doit d'abord être au service de la République et de l'Etat : « La République exige (sic) pour ses membres un socle culturel commun, ce qui passe par des programmes de référence, définis nationalement. » (p. 124). « L'éducation ne saurait [.] s'exempter du mouvement par lequel la République se décentralise [.] à seule fin de mieux incarner ses idéaux permanents. » (p. 133). Parmi les « missions fondamentales de l'école », il dit vouloir « éduquer, c'est-à-dire former le futur adulte et le futur citoyen dans une société démocratique » (p. 8). Luc Ferry esquisse pour cela une forme de scoutisme d'État, proposé à la carte et dispensant une « éducation à la vie sociale », un éveil à la citoyenneté éclairée et au socialisme, qui pourrait influer sur les notes des élèves : « la nouvelle configuration du ministère, qui associe la jeunesse et l'Éducation nationale, permet d'envisager la formation des jeunes de façon plus globale [.] on constate qu'entre la sphère privée [.] et de l'autre celle de la vie scolaire et universitaire, un vaste champ reste en friche : celui de la « société civile » qui pourrait être le lieu d'engagements enrichissants pour les jeunes » (p. 102) « Nous devons d'abord leur offrir une information plus claire et plus aisément accessible sur les actions auxquelles ils peuvent participer et les associations ou les partenaires qui sont en mesure de les accueillir. Mais nous allons aussi leur proposer un large éventail de projets conçus à leur intention, motivants et crédibles [.] Ces activités doivent en outre bénéficier d'un reconnaissance plus marquée, qui peut prendre des formes diverses, dans la société civile et les établissements d'enseignement, voire dans le cursus d'études. » (p. 103)

Ce livre montre comment une caste dirigeante se refuse à mettre des mots réalistes sur les maux réels, de peur d'affronter ses responsabilités passées et présentes. La seule issue proposée est un supplément d'endoctrinement. Ce long cortège de mots-valises, de mots-écrans, d'euphémismes et de périphrases montre suffisamment la régression de la pensée politique dans ce régime à prétention démocratique. Les jacobins font des raffinements sémantiques dans leur tour d'ivoire d'abstraction idéologique. Après avoir décapité le pays, ils jouent les précieuses ridicules. Ce discours a pour seule fonction d'occuper l'espace mental, de tenir la réalité à distance de la politique. Ferry nous distribue un livre d'autiste agonisant.

Terminons par ces Lapalissades à 900 000 euros d'un ministre de l'Éducation d'un pays qui fut le centre rayonnant de la pensée occidentale : « Lorsqu'on demande aux enfants d'une classe de sixième de donner, par un dessin ou un simple schéma, une représentation globale de l'intérieur de leur corps, d'y retracer, par exemple, les grands moments de processus tels que la digestion ou la circulation sanguine, les résultats sont le plus souvent fort amusants. On en rit parfois de bon coeur. [.] Mais il faut le dire nettement : sur le plan scientifique, qui en l'occurrence intéresse d'abord l'école, elles [ces inventions des élèves] ne se situent pas au même niveau et ne possèdent pas la même valeur que les explications données par le professeur. » (p. 49)

« le système éducatif a répondu à la demande de la société française par un développement dont on ne peut nier qu'il a permis à un plus grand nombre de jeunes d'accéder à de meilleurs niveaux de formation. » (p. 25)