TRADITION, ÉVOLUTION, ADAPTATION

Transmis par le Lieutenant, 14-01-2003 :

 

Extrait du journal "Le Crennequinier" (revue du Grand Serment Royal et de saint Georges des arbaletriers de Bruxelles n°43 pp.32 et 33) un texte intéressant sur les traditions et leurs conditions de survie qui peut aussi convenir pour une réflexion sur quelle Royauté pour aujourd'hui.

 

Pages choisies d'Albert Marinus


Albert Marinus, le grand folkloriste bruxellois, dont la Fondation est bien connue de notre vénérable corporation, qui fut un des précieux auxiliaires de la reconstitution de l'Ommegang pour les 550 ans du Grand Serment Royal et de Saint-Georges, était entre autres, un écrivain prolifique. Nous reprenons ici un thème qui lui était cher, TRADITION, ÉVOLUTION, ADAPTATION, déjà paru dans les feuillets d’information de la Fondation, et dont les Compagnons pourraient peut-être s'imprégner.

 

Nous devons nous faire à l'idée que si 'la tradition est un phénomène général, un phénomène social elle est aussi un phénomène constamment changeant, un phénomène qui ne peut se perpétuer sans subir de modifications, tantôt légères, tantôt profondes ; un phénomène qui disparaît s'il ne s'adapte pas. Bref, un phénomène qui, pour continuer, doit s'adapter sous peine de mort. Uimmuabilité d'une tradition, c'est-à-dire le caractère essentiel que nous voulons lui accorder, devient la cause de sa disparition.

 

Si nous exprimons un regret en voyant disparaître une tradition, nous pouvons nous dire, avec certitude, qu'elle est due à un manque d'adaptation. Si bien que le caractère essentiel n'est peut-être plus la fixité, mais au contraire l'adaptation. Sa conservation est dépendante de son évolution et non de sa fixation. Cette façon de concevoir le phénomène va tellement à
l'encontre des idées dominantes, qu'elle demande explication. Celle-ci doit être trouvée en appréhendant le phénomène d'une autre façon. Nous le prendrons par l'observation de l'homme, l'homme qui est acteur de toute manifestation traditionnelle, l'homme qui est l'élément le plus général et le plus agissant.

 

Si un fait traditionnel apparaît, se transmet, se transforme ou meurt, c'est à des hommes que nous le devons tout de même. Ce sont eux qui font du fait, ce qu'il a été, ce qu'il sera, Nous devons déceler des interventions humaines dans la conservation ou dans la disparition de toute tradition. C'est par cette méthode seulement que nous pourrons arriver soit à :

1) trouver éventuellement des moyens pour conserver une tradition ou pour retarder sa disparition ;
2) trouver des critères pour déterminer des conditions acceptables à une adaptation inévitable. Nous sentons tous très bien que nous sommes impuissants à réagir contre l'évolution que nous constatons dans toutes les manifestations folkloriques. Mais nous pourrions peut-être ne pas être impuissants à régulariser, dans une certaine mesure, le cours. (... )

 

Commentons quelque peu ce que nous appelons l'aspect humain. Si nous concentrons notre observation sur une danse, en un lieu déterminé, une danse que nous considérons comme bien traditionnelle, une danse qui répond bien aux conditions que nous exigeons, nous noterons les pas, la musique, le style, son rythme, nous considérerons aussi peut-être les instruments. Acceptons à priori que tous ces éléments soient fixés et que rien n'ait été changé au cours de plusieurs générations. J'en doute, mais je le suppose. Si rien n'a été changé, c'est que rien dans l'esprit des hommes n'a changé relativement à cette danse. Ils en ont conservé le goût, ils continuent à l'apprécier; elle leur apporte toujours une satisfaction, une joie, mieux peut-être, une jouissance. C'est la fixation du sentiments humain par rapport à cette danse qui a assuré son immutabilité, qui lui a conféré son caractère traditionnel tel que nous le concevons.

 

Les circonstances du milieu social, de la vie sociale n'ayant pas changé, la danse ne s'est pas transformée. Pensez-vous que de telles conditions soient souvent réunies ? Elles sont exceptionnelles. De nombreuses danses, jadis s'exécutaient au son du fifre et du tambour. Elles le sont aujourd'hui au rythme d'un orchestre ou même d'une musique enregistrée. Êtes-vous certain que les airs soient restés les mêmes ? Vous acceptez ces adaptations. Cependant ce ne sont-ce pas là des modifications importantes qui changent l'aspect général de la manifestation ? Mais si des peuples d'Afrique adoptent déjà de loin en loin la guitare et l'accordéon, vous estimez que leurs danses ont perdu leur caractère. Vous ne saurez empêcher ni l'un ni l'autre. Et il faut nous dire que ce qui se passe sous nos yeux, dans notre actualité, s'est produit de tout temps. Sous la pression des circonstances changeantes, sous l'influence des fluctuations des idées et des goûts des hommes, constamment toutes les manifestations se sont transformées. Tant qu'il y a eu dans l'esprit des hommes un quelque chose, un goût, une opinion, une croyance, la soumission à un rite l'attachant à la manifestation, il l'a conservée. Pour la conserver il a de lui-même, spontanément, accepté ou subi des modifications. Ainsi il a sauvé ce qui lui était cher. Mais dès que la manifestation n'a plus répondu à un quelque chose d'utile ou d'agréable, dès qu'elle a cessé d'avoir de l'attrait, il a renoncé sans que rien puisse le sauver. Cela nous explique que la plupart du temps, seuls des vieux lui restent fidèles ou, si des jeunes la reprennent, c'est en lui donnant une autre signification et lui faisant subir des transformations. N'est-ce pas le spectacle qui se déroule sous nos yeux ? N'en fut-il pas ainsi de tous les temps ? Toujours les hommes se sont plaints de la disparition des traditions. Toujours il en est qui sont mortes. Toujours aussi en est-il qui ont survécu, mais à condition de s'adapter à des contingences nouvelles. Et des contingences nouvelles en ont souvent fait naître d'autres. Chaque génération décante son folklore, son répertoire de musique et de danse. Mais comme ces nouveautés n'ont pas encore pris leur caractère traditionnel, nous ne les remarquons pas. Cette constatation ne s'applique pas particulièrement à notre époque. Si vous lisez les travaux de premiers folkloristes, ne disaient-ils pas déjà il a un siècle, qu'il fallait se dépêcher de recueilli les faits avant qu'ils disparaissent ? Alors o attribuait leur disparition aux changement apportés dans le monde par la révolution française. Quatre générations après, le folkloristes se lamentent du même danger, attribuant sa cause aux dernières guerres e aux conditions de vie nouvelle. (... )

 

La réalité est celle-ci : il n'y a pas de tradition fixée. Une tradition qui tend à se fixer tend à mourir. Celle-là il est urgent que nous l'étudions. Pour survivre, ou plutôt continue à vivre, une tradition doit s'adapter. Il nous appartient de déterminer les modes de cette adaptation et d'en définir les conditions. C'est peut-être le seul moyen de limiter les dégâts et de sauvegarder une partie de notre patrimoine. Nous n'empêchons pas la vie moderne de gagner le monde entier, d'envahir tous les territoires, d'aborder toutes les îles, de remonter toutes les vallées, d'atteindre les plus hauts sommets. Nous n'empêcherons pas l'humanité tout entière de tendre à s'uniformiser. Elle le fait par l'instruction que l'on répand, par les modes de production que l'on généralise, par les moyens de vulgarisation que l'on emploie; l'illustré, le cinéma, la radiodiffusion, les enregistrements sonores, les contacts. Aussi tout en nous efforçant de garder pur ce qui peut l'être, tant que cela peut l'être, nous devrions nous demander si, afin de conserver le plus possible et le mieux possible bien des manifestations qui nous sont chères, il ne convient pas d'étudier les meilleures conditions de leur adaptation à la vie moderne. Ne pas les abandonner à des fantaisies, Leur trouver de nouvelles raisons d'être en éveillant pour elles dans l'esprit et dans le coeur de l'homme moderne, de la jeunesse surtout, un attachement nouveau, à la mesure de notre temps. Ce problème ne peut se résoudre en un jour.( ... ) C'est une tâche de longue haleine.( ... )

 

Il serait salutaire de réfléchir au rapprochement de cette thèse à notre Grand Serment, patrimoine historique unique en son genre, pour la permanence duquel le respect des traditions doit être appliqué dans l'évolution de la société.

 

M.S.

1 Extrait de Essai sur la Tradition, Bruxelles, Moens et Leclerq, 1958, p 54-63