ROYAUTE, CAPITALISME et MODERNISME:

VALEURS : TRADITION, PASSEISME ou MODERNISME ?

NOVLANGUE.

 

Intéressant échange entre Laurent (VR)  et Nicolas (VR)  fin janvier, début février 2001.

 

Laurent :

….Je crois appartenir à un royalisme de coeur, plus modelé par le lyrisme catholique de Bernanos que par la théorie de Maurras. Viscéralement opposé aux méfaits du communisme comme à ceux du capitalisme, j'ai assez longtemps cherché une troisième voie. C'est en redécouvrant les gestes de Clovis, de saint Louis, de Baudouin de Jérusalem et de Sainte Jeanne d'Arc que j'ai trouvé le moyen de concilier politiquement ma haine de la Marianne des Francs-Macs avec ma foi. Je pense que c'est un régime stable qu'il nous faut, vraiment indépendant des lobbies de par sa position élevée, et la profondeur de ses racines. Je n'en vois qu'un actuellement, seul capable avec la grâce de Dieu de ne pas sombrer dans l'arbitraire et l'autoritarisme : le régime monarchique. Enfin, je me moque des querelles internes entre légitimistes et orléanistes ; je suis bien en dessous de ces considérations.

Mes conditions de travail me font voir chaque jour les conséquences de 1789 et de 1968 pour le France : une perte incroyable de valeurs essentielles, le triomphe du matérialisme athée, la violence dans l'irrespect, le dégoût du travail... en un mot : la rupture de la tradition. Le culte de la liberté, sans les sérieux garde-fous apportés par un régime stable et fort n'aboutit qu'à une seule chose : la mort de la société par un cancer généralisé. Il me semble que la mafia républicaine (de gauche à droite) a tout à gagner dans cet état de fait. Elle en profite pour réinventer des notions que l'on croyait réservées aux régimes totalitaires, comme le délit d'opinion. ("Si nous pensions que ce système est capable de se réformer, qu'il peut rompre de lui-même le cours de sa fatale évolution vers la dictature - la dictature de l'argent, de la race, de la classe ou de la nation - nous hésiterions certainement à courir le risque d'une explosion capable de détruire des choses précieuses qui ne se referont qu'au prix de beaucoup de temps, de persévérance, de désintéressement et d'amour. Mais le système ne changera pas le cours des choses pour la bonne raison qu'il n'évolue déjà plus, il s'organise seulement en vue de durer, de se survivre. Loin de prétendre résoudre ses propres contradictions, d'ailleurs probablement insolubles, il paraît de plus en plus décidé à les imposer par la force." Bernanos, Français, si vous saviez.)

C'est pour cela que même si j'ai quelques sympathies pour Madame Boutin, Villiers ou Millon, je n'irai pas voter. Je ne veux pas cautionner ces misérables (les politiciens en général, pas les trois sus-nommés). Bref, je ne vois comme alternative sensée aux catastrophes passées et à venir des régimes démocrates, fascistes ou communistes que le grand retour aux traditions vivantes françaises ; non pas les folklores abâtardis qu'en ont fait les divers offices de tourisme, mais bien la vie du Moyen-Âge, avec le concours de Dieu et du Roy (" Moi, je crois que l'homme est l'homme, qu'il ne vaut guère mieux qu'au temps des païens. La question n'est d'ailleurs pas de savoir ce qu'il vaut, mais qui le commande. Ah ! si on avait laissé faire les hommes d'Église ! ... Nous étions en train de fonder un empire ... auprès duquel celui des Césars n'eût été que de la crotte - une paix, la paix romaine, la vraie. Un peuple chrétien, voilà ce que nous aurions fait tous ensemble. Un peuple de chrétiens n'est pas un peuple de saintes nitouches. l'Église a les nerfs solides, le péché ne lui fait pas peur, au contraire. Elle le regarde en face, tranquillement, et même, à l'exemple de Notre-Seigneur, elle le prend à son compte, elle l'assume. ... Tiens, je vais te définir le contraire un peuple chrétien par son contraire. Le contraire d'un peuple chrétien, c'est un peuple triste, un peuple de vieux. [Cette définition] a de quoi faire réfléchir les messieurs qui baillent à la messe du dimanche. Bien sûr qu'ils baillent ! Tu ne voudrais pas qu'en une malheureuse demi-heure par semaine, l'Église puisse leur apprendre la joie ! (...)

D'où vient que les temps de notre petite enfance nous apparaît si doux, si rayonnant ? ... L'enfance et l'extrême vieillesse devraient être les deux grandes épreuves de l'homme. Mais c'est du sentiment de même de sa propre impuissance que l'enfant tire humblement le principe même de sa joie. Il s'en remet à sa mère, comprends-tu ? Présent, passé, avenir, toute sa vie, la vie entière tient dans un regard, et ce regard est un sourire. Retiens que chacun n'en aurait pas moins eu sa part d'embêtements. Mais l'homme se serait su le fils de Dieu, voilà le miracle ! Il aurait vécu, il serait mort avec cette idée dans la caboche. ... Parce qu'elle eût inspiré, grâce à nous, les moeurs, les coutumes, les distractions, les plaisirs et jusqu'aux plus humbles nécessités. Ça n'aurait pas empêché l'ouvrier de gratter la terre, le savant de piocher sa table de logarithmes. ... Hors l'Église, un peuple sera toujours un peuple de bâtards, un peuple d'enfants trouvés. Évidemment, il leur reste encore l'espoir de se faire reconnaître par Satan. Pauvres types ! Ils auront usé jusqu'au péché. Ne s'amuse pas qui veut. La moindre poupée de quatre sous fait les délices d'un gosse toute une saison, tandis qu'un vieux bonhomme baillera devant un jouet de cinq cent francs. Pourquoi ? Parce qu'il a perdu l'esprit d'enfance. Eh bien, l'Église a été chargée par le bon Dieu de maintenir dans le monde cet esprit d'enfance, cette ingénuité, cette fraîcheur. ... l'Église dispose de la joie, de toute la part de la joie réservée à ce triste monde. Ce qui vous avez fait contre elle, vous l'avez fait contre la joie. Est-ce que je vous empêche, moi de calculer la précession des équinoxes ou de désintégrer les atomes ? Mais que vous servirait de fabriquer la vie même, si vous avez perdu le sens de la vie ? ... Fabriquez de la vie tant que vous voudrez ! L'image que vous donnez de la mort empoisonne peu à peu la pensée des misérables, elle assombrit, elle décolore lentement leurs dernières joies. Ça ira encore tant que votre industrie et vos capitaux vous permettront de faire du monde une foire, avec des mécaniques qui tournent à des vitesses vertigineuses, dans le fracas des cuivres et l'explosion des feux d'artifices. " BERNANOS : Journal d'un curé de campagne.)

Maintenant, honnêtement, mon intérêt pour la contre-révolution et les Chouans est assez neuf, puisqu'il remonte à mon camp d'été, que j'ai passé dans les Deux-Sèvres, dans une région particulièrement sinistrée par le génocide républicain (le châtelain qui nous hébergeait nous avait parlé d'une extermination de plus de quatre-vingt pour cent de la population !). C'est une situation d'autant plus choquante que l'on se garde bien de nous l'apprendre à l'école, et que c'est vraiment par la bande qu'il faut le découvrir…

 

Nicolas :

Bon, allez, comme j’ai vu passer trois ou quatre messages ces derniers temps qui nous prônent le retour à un bon vieux temps, voire le retour à une société d’ordres, ou même qui nous citent Bernanos, je ne peux m’empêcher d’en remettre une couche. On ne se refait pas, alors il faut bien essayer de refaire les autres :

" Mais le système ne changera pas le cours des choses pour la bonne raison qu'il n'évolue déjà plus, il s'organise seulement en vue de durer, de se survivre. Loin de prétendre résoudre ses propres contradictions, d'ailleurs probablement insolubles, il paraît de plus en plus décidé à les imposer par la force. "

C’est très joli, point ne le nié-je. M’sieur Bernanos, encore un effort si vous voulez être techno-capitaliste.

Non seulement ça dure et ça survit, mais il va bien falloir faire avec. Le tout est de savoir s’il vaut mieux faire avec un roi ou avec une clique de vendus.

Pour éclairer cela, explication de texte. Parce que Bernanos c’est joli mais un peu limite quand on cherche à comprendre ce qui nous arrive. Soit dit sans diminuer les mérites de monsieur Bernanos.

Donc, Deleuze-Guattari (je ne me lasserai pas), précisément Anti-Œdipe, chapitre 3 : " sauvages, barbares, civilisés ".

"Si l’universel est à la fin, corps sans organes et production désirante, dans les conditions déterminées par le capitalisme apparemment vainqueur, comment trouver assez d’innocence pour faire de l’histoire universelle? La production désirante est aussi dès le début : il y a production désirante dès qu’il y a production et reproduction sociales. Mais il est vrai que les machines sociales précapitalistes sont inhérentes au désir en un sens très précis : elles le codent, elles codent les flux du désir. Coder le désir — et la peur, l’angoisse des flux décodés —, c’est l’affaire du socius. Le capitalisme est la seule machine sociale, nous le verrons, qui s’est construite comme telle sur des flux décodés, substituant aux codes intrinsèques une axiomatique des quantités abstraites en forme de monnaie."

Il ne sert donc à rien de regretter le bon vieux temps. A qui irez vous faire croire que le moyen-age (lequel d’abord ? la modèle féodal n’en a été qu’une partie infime et restreinte géographiquement) est un exemple à adapter et à actualiser à l’époque où on transfère instantanément des flux monétaires de Tokyo à Francfort ? Et où, de plus, ces transferts de capitaux sont devenus la seule manière cohérente dont le monde se pense ? (l’incohérence n’est qu’apparente, ou plutôt elle participe d’une cohérence plus haute, on y reviendra).

La mondialisation, via une économie techno-capitaliste qui s’étend au monde entier et qui impose pour seule valeur reconnue par tous l’argent, c’est un fait, pas un choix. C’est même sans doute ce qui donne une chance à la royauté : elle seule a fait la preuve dans l’histoire qu’elle savait s’adapter à ce type de changements profonds de notre civilisation, alors que la république telle que nous la connaissons est certainement liée à un modèle étatiste sorti des prétendues Lumières.

(J’ai bien dit changements de notre civilisation, parce que ces changements, pour monstrueux qu’ils puissent apparaître, sont bien issus de notre civilisation chrétienne. Il n’y a fort heureusement pas - ni ne peut y avoir - de mondialisation issue de la civilisation arabo-musulmane, ni de la civilisation chinoise…)

Autrement dit, on peut condamner ce processus de mondialisation monétaire avec tout ce qu’il implique au nom de valeurs morales, ça ne change rien au fait qu’il est là et qu’il faudra bien faire avec, sans possibilité de retour à des systèmes plus anciens. Dans ce contexte, je crois que penser la monarchie en termes nostalgiques d’un ordre perdu c’est la condamner (sauf peut-être à convertir au catholicisme le monde entier, à le déclarer royaume de France et à décréter le retour au conditions de vie du XVIIe siècle…)

Regretter une société d'ordres où chacun avait sa place marquée et y vivait à peu près bien (encore qu'il faudrait préciser) c'est un peu faire comme ce pauvre Stephan Zweig qui regrettait en pleurnichant et à n'en plus finir la Vienne de 1900.

Poursuivons :

"Le capitalisme libère donc les flux de désir, mais dans des conditions sociales qui définissent sa limite et la possibilité de sa propre dissolution, si bien qu’il ne cesse de contrarier de toutes ses forces exaspérées le mouvement qui le pousse vers cette limite. A la limite du capitalisme, le socius déterritorialisé fait place au corps sans organes, les flux décodés se jettent dans la production désirante. Il est donc juste de comprendre rétrospectivement toute l’histoire à la lumière du capitalisme, à condition de suivre exactement les règles formulées par Marx d’abord l’histoire universelle est celle des contingences, et non de la nécessité ; des coupures et des limites, et non de la continuité. Car il a fallu de grands hasards, d’étonnantes rencontres qui auraient pu se produire ailleurs, auparavant, ou ne jamais se produire, pour que les flux échappent au codage, et, y échappant, n’en constituent pas moins une nouvelle machine déterminable comme socius capitaliste : ainsi la rencontre entre la propriété privée et la production marchande, qui se présentent pourtant comme deux formes très différentes de décodage, par privatisation et par abstraction. Ou bien du point de vue de la propriété privée même, la rencontre entre des flux de richesses convertibles possédées par des capitalistes et un flux de travailleurs possédant leur seule force de travail (là encore, deux formes bien distinctes de déterritorialisation). D’une certaine manière, le capitalisme a hanté toutes les formes de société, mais il les hante comme leur cauchemar terrifiant, la peur panique qu’elles ont d’un flux qui se déroberait à leurs codes."

Et non seulement il faudra faire avec, mais sans seulement espérer que ce techno-capitalisme s’écroule : son originalité propre, c’est qu’il intègre à son fonctionnement ses propres dysfonctionnements, c’est que son incohérence n’est que la figure paradoxale d’une cohérence problématique mais réelle. C’est d’ailleurs pourquoi il triomphe si facilement de tous les autres systèmes économiques : entre d’un côté des échanges " codés " (soumis à une morale, à un système de valeurs autre que purement quantitatif) et de l’autre l’argent comme absence de code apte à les remplacer tous, la lutte est entendue : c’est la monnaie amorale qui gagne. Je ne sais pas ce qu’en pensent les conjurés, mais il me semble assez peu probable que la France, bien vaillante, s’éloigne seule de ce phénomène qui emporte tout sur son passage.

La seule incertitude serait de se demander si Marx avait raison, qui posait que le capitalisme n’était capable de surmonter ses contradiction que jusqu’à un certain point. ( le "point où la limite apparaît même dans le mouvement qui contrarie la tendance") Rien ne prouve que ce soit possible, et ce serait une crise telle, comparable peut-être à la grande dépression médiévale, qu’on peut se demander s’il faut la souhaiter…

Ce fait techno-capitaliste qui aujourd’hui détruit et rend obsolètes les conceptions de l’Etat héritées des lumières et même de l’âge classique (et peut-être même la notion de territorialité telle que liée à ces conceptions), c’est cela qu’il faut prendre en compte. La monarchie a-t-elle où non sa place dans ce nouvel ordre ? Peut elle mieux que la république naufragée faire que la France reste autant que possible une unité et une identité au sein de ces changements, comme cette même monarchie française a su le faire lors des changements de modèles politico-économiques du moyen-age (qui a été beaucoup moins uni qu’on ne le croit, de l’esclavage hérité de l’antiquité jusqu’à la désagrégation multiforme du féodalisme en passant par son âge d’or), puis de la Renaissance (foisonnante de doctrines et qui semble hésiter entre plusieurs solutions) et enfin de l’Etat moderne centralisé.

Personnellement, si je suis royaliste, c’est parce que je crois que la monarchie est la seule forme capable de faire que la France continue d’exister au sein de ces changements. Pas parce que je croirais qu’il est possible de s’opposer à ces changements pour revenir en arrière. Là non plus, "L’histoire ne repasse pas les plats." (Changements auxquels on peut sans doute résister plus ou moins efficacement à propos de tel ou tel aspect secondaire, mais qu’on ne saurait empêcher dans leur mouvement profond malgré tous les volontarismes au monde.)

Certes, cela amènerait une monarchie un peu décalée par rapport aux anciens modèles. Mais pas plus que la monarchie centralisée a pu paraître décalée par rapport aux modèles précédents, ou la pratique monarchique de Philippe le Bel par rapport à celle d'Hugues Capet. Si ce mouvement techno-capitaliste qui submerge tout est à mon avis impossible à remettre en cause en tant que tel, il ne faut pas oublier qu’il se fonde entièrement sur un signe vide : l’argent, la pure quantité. Il n’y a pas de raison d’y attacher un caractère mauvais en soi. Pas plus que la technique d’ailleurs, l’autre composante de ce mouvement mondial : croire la technique mauvaise est profondément contraire au christianisme, qui – en dehors de sectes ultra-protestantes horriblement hérétiques – ne peut qu’appeler à plus de technique et de science, certain qu’in fine raison et foi ne peuvent que converger.

D'ailleurs l'instance mondialiste la première théorisée historiquement, n'est-ce pas l'Eglise ?

 

Laurent :

Dans votre envoi "chien de paille" (n.d.r. : l'envoi (e-mail) précédent portait l'objet "chiens de paille"), certes convaincant, et même très intéressant, vous égratignez les "passéistes" de mon genre. J'avoue ne pas être à la hauteur de votre arsenal critique, qui n'a jamais passé le cap de ce que vous appelez le "techno-capitalisme".Certes, il ne me viendrait pas à l'idée de simplement espérer que la période féodale resurgisse. En effet, je ne suis pas de taille à lutter contre les transferts instantanés de capitaux entre Francfort et Tokyo.

Et, comme vous, je serais navré de voir nos idéaux royalistes se renfermer sur eux-mêmes, pour ne plus servir que d'attrape-nigauds doré au service de la presse people. Mais c'est justement là  que je m'inscrit en faux. Mais, tout catholique que je suis, je dois être passablement réactionnaire car  je n'approuve absolument pas le mythe du "progrès". J'en suis navré, mais face à votre Deleuze, je n'ai qu'un petit Bernanos pour illustrer le défaitisme face à la toute-puissance de Mammon et de la "mondialisation" : "La résignation de tous ces gens me fait honte. Elle semble d'abord n'avoir rien de surnaturel, parce qu'ils l'expriment dans leur langage, et que ce langage n'est plus chrétien. Autant dire qu'ils ne s'expriment plus eux-mêmes. Ils s'en tirent avec des proverbes et des phrases de journaux." (Le journal d'un Curé de campagne).

Ce n'est pas seulement la mémoire de hauts faits d'arme, d'évènements symboliques ou de personnages prestigieux que je défends ; mais ce sont bien des valeurs. Des valeurs qui ont connues leur apogée dans notre Moyen-Âge : les valeurs de la chevalerie. Non seulement issues du combat, mais aussi de l'enseignement chrétien (et en cela différant radicalement des chevaliers japonais d'époques équivalentes). Et des valeurs que je considère profondément inscrites dans notre passé, inscrites dans les racines françaises, des valeurs que je crois éternelles : l'honneur, la justice, le service... (qui ne sont plus que des mots dénués de sens aujourd'hui). Et en croyant que ces valeurs sont éternelles, car issues du meilleur de l'homme, je ne pense pas devoir me soumettre aux raisons du capitalisme sous sa forme actuelle. Car d'admettre que le capitalisme soit une bonne chose sui generis, ce serait beaucoup me demander. Ce serait aussi également beaucoup me gêner, car je vois pas d'alternative économique valable.  Tout comme l'argent, le capitalisme est un outil.

La monarchie pourrait se développer sur une base capitaliste, pourquoi pas ? Mais il faudra qu'elle lui insuffle de son âme pour le brider, le réformer,  le contrôler... car les capitalisme n'a certainement pas besoin de gouvernement. Le fait d'habiter auprès d'une Principauté méditerranéenne semi-mafieuse me fait craindre le pire.

Alors, un capitalisme moral peut-être ?  Car voilà le gros problème que  pose le capitalisme : c'est bien son absence de morale, qui lui permet de digérer et d'absorber tout le reste, et qui trouve son absolu dans le libéralisme actuel. Je ne vous assommerai pas d'exemples où les "honnêtes" capitalistes ont fait la preuve de leur duplicité et de leur avidité, au mépris du "bien public".  Mais je pense qu'en ouvrant le plus banal "Var-Matin" vous en trouverez vous-mêmes.

Non, l'argent n'est pas un "signe mauvais en soi". Mais c'est d'idolâtrie que j'accuse les "techno-capitalistes". Et je ne crois pas à une Monarchie française séparée de Dieu.

 

Nicolas :

… Mon Dieu pourquoi un catholique devrait-il être réactionnaire ? Je suis moi-même catholique, et passablement traditionaliste. Et justement le propre de la tradition c'est d'évoluer à partir du passé vers le futur, sans solution de continuité ni saut brusque qui ferait perdre le fil d'or qui nous relie au passé. Quant on ne bouge pas, c'est de la stagnation, pas de la tradition.

Nous sommes bien d'accord qu'il n'y a pas de progrès. Néanmoins, il faut bien constater que les choses changent. Cela ne constitue peut-être pas un progrès, mais elle changent. Aujourd'hui, nous sommes confrontés à un changement important. Il ne s'agit pas de résignation, mais simplement de savoir où l'on inscrit sa foi et son "engagement". Si vous espérez que l'on peut revenir tant soit peu à un état antérieur, libre à vous, mais je crains que vous ne soyez déçu.

Prenons un exemple, que je choisis avec quelque perfidie le plus sensible possible, celui des manipulations génétiques sur les foetus. Il y a une technique, cette technique existe. Elle est moralement condamnable, détestable, au coeur de la "culture de mort", j'en conviens avec vous. Il n'y a aucun exemple au monde qu'une technique existante n'ait pas été utilisée. Vous aurez beau promulguer tous les interdits, sanctionner sa mise en oeuvre par les peines les plus sévères, user de tous les moyens d'information pour prôner la vérité à ce sujet, rien n'y fera, cette technique sera utilisée.

Que faut-il donc faire ? faut-il s'arrêter à redire l'interdiction morale en sachant qu'elle ne sera suivie d'aucun effet et dormir tranquille ? (C'est ce que font nos évêques à propos de l'avortement, le mien auquel j'avais écrit m'a répondu que les évêques avaient déjà parlé une fois pour toutes et qu'ils n'entendaient pas le refaire de si tôt.)

Ou ne faut-il pas, tout en continuant à redire la loi morale, essayer de faire en sorte que la science progressant (accumulant des connaissances si le mot "progresser" vous indispose), elle n'ait plus besoin de ces techniques et les abandonne au profit d'autres, qu'on peut imaginer plus respectueuses des principes moraux, et d'autant plus respectueuses de ces principes qu'on les aura maintenus plus fermement auparavant ?

C'est un peu le problème qui se pose face aux problèmes écologiques : les écologistes prônent un retour en arrière, une sorte de désinvestissement technique qui est voué à l'échec, alors qu'ils pourraient prôner un sur-investissement technique qui serait plus respectueux de l'environnement. (Ils pourraient militer pour la fusion nucléaire au lieu de critiquer la fission au profit du pétrole.)

Les valeurs, c'est très bien, mais qu'est-ce que les valeurs de la chevalerie ? Si ce sont des principes tant étroitement liés à leur temps qu'ils ne peuvent vivre sans les conditions où ils sont nés, pourquoi les adopter aujourd'hui ? Et si ce sont des principes intemporels, pourquoi ne pourraient-ils trouver une expression qui ne les fasse pas paraître inutilement rétrogrades ?

Vous dites vous-même que ces valeurs sont éternelles. Si elles sont éternelles, pourquoi les lier à une expression temporelle plutôt qu'à une autre ? Mieux : si elles sont réellement éternelles, elles peuvent – elles doivent - être pratiquées dans toutes les conditions. Je ne fais pas la louange du capitalisme, mais je constate tout de même que ce mouvement mondial existe, et qu'il s'impose à nous parce qu'il y a peu de chances que les royalistes français se soustraient à lui (ou alors expliquez moi comment). Et j'en tire la conclusion pratique que nous sommes là, au sein de ce mouvement qu'on peut apprécier ou pas, et je crois que nous y sommes pour faire la volonté de Dieu, puisque je suis catholique. Dès lors, que faut-il faire ? faut-il contrarier de toutes ses forces et sauf miracle, lequel miracle serait à bien des égards une catastrophe, lutter en vain ? ou faut-il essayer de sanctifier les conditions qui nous sont faites comme les chrétiens le firent durant tous les changements que traversa l'Eglise depuis deux mille ans ? Car si les chrétiens de la fin de l'Empire ne s'étaient pas adaptés aux conditions nouvelles, s'ils s'étaient dit qu'on ne pouvait être chrétiens que dans le cadre inamovible de l'Empire, il n'y aurait vraisemblablement plus de chrétiens aujourd'hui. De la même manière à la Renaissance, il y eut des chrétiens pour penser qu'en aucun cas il ne fallait changer les systèmes sociaux, philosophiques, politiques issus du Moyen-Age. Pourtant l'Eglise a bien dû s'adapter, et elle l'a fait magnifiquement avec le concile de Trente.

"Le brider, le réformer,  le contrôler", dites vous. Mais quelle relation logique y a-t-il entre ces trois verbes et la forme monarchique du gouvernement ? où est la liaison nécessaire ? C'est justement le modèle, largement hérité des Lumières, d'un gouvernement qui a le droit de se mêler de tout et de n'importe quoi qui est en train de craquer partout. Il me semble que lier la monarchie à ce système en plein naufrage, c'est justement la condamner. Et pourquoi l'y lier quand pendant tant de siècles la monarchie n'a été qu'un pouvoir efficace, mais limité. Il y avait des pans entiers de l'économie et du droit sur lesquels le roi n'avait aucun pouvoir, où régnaient les professions, la coutume, l'usage...

La capitalisme, comme la technique, ne sont pas amoraux de propos délibéré. Ils sont amoraux parce que le but particulier qu'ils poursuivent n'entretient aucun rapport avec la moralité. Il y a des moyens techniques à mettre en oeuvre pour arriver à un résultat technique. Il y a des moyens capitalistiques à mettre en oeuvre pour arriver à un résultat économique. Le problème de la moralité ne se pose qu'au dessus de ces moyens techniques, et ne peut s'imposer à eux de l'intérieur.

Prenons un exemple caricatural : si vous voulez supprimer tout chômage, il n'y a qu'à tuer tous les chômeurs. C'est une solution technique comme une autre au problème posé. Elle n'est inacceptable qu'en vertu d'une moralité extérieure à ce problème.

Dès lors pourquoi attendre du capitalisme qu'il soit moral spontanément ? le rôle de la monarchie serait justement de dire le droit. Ce n'est pas pour rien que la justice est la vertu monarchique par excellence et que le roi est avant tout justicier.

Mais cela posé, ce résultat peut très bien être atteint dans une société techno-capitaliste d'aujourd'hui, pourquoi croire que ce ne pourrait être le cas que dans une société d'un type centralisé étatiste en diable, dont nous voyons où elles nous ont mené ? Et qui ont trouvé leur réalisation caricaturale dans les régimes totalitaires du siècle passé ?

Il se trouve même - ô surprise - que si l'on regarde le monde aujourd'hui, les sociétés techno-capitalistes ont une certaine propension maintenant à remettre en cause la démocratie et le vote au profit du droit. Ces sociétés remettent en cause le principe selon lequel le vote permet de se donner n'importe quelle règle, et reposent l'idée de règles intangibles en dehors du démocratisme totalitaire. Il me semble que c'est une évolution qui condamne les idées issues des lumières (où l'on peut se donner par le vote n'importe quelle règle même contraire à toute morale ou à toute justice transcendantes, puisque c'est le vote qui dans ces systèmes prétend dire le moral et le juste), et que cette évolution réhabilite une conception où la monarchie pourrait s'inscrire naturellement.

 

Laurent :

…Tout d'abord, je ne pense pas qu'un catholique doive être absolument réactionnaire ; seulement, moi, je le suis. C'est vrai que je ne cours pas non plus après le rationnel ou le matériel ; ma prière favorite, après le Pater, reste celle du Légionnaire.

Je ne crois qu'en une seule liberté : celle de suivre Dieu ou de s'en écarter. Toutes les autres me semblent dériver de ce principe. D'où une importante responsabilité pour l'homme. Bref, je ne crois pas que l'on puisse utiliser sa liberté (quelle qu'elle soit - divine ou "terrestre") sans assumer la responsabilité qui va avec. Et c'est là que j'ai peut-être tort : mais je ne connais pas beaucoup de mes contemporains capables d'assumer leurs responsabilités. Je les vois plutôt essayer de courir après cet hypothétique "droit au bonheur" garanti par la constitution démocratique des Etats-Unis d'Amérique. Je vous rassure, je ne pense pas valoir beaucoup mieux. C'est pourquoi je prends l'exemple de la chevalerie. J'ai bien conscience de trop l'idéaliser, et d'oublier qu'à quelques exceptions, ce ne fut pas une armée de saints. Mais je crois quand même sa valeur, ses valeurs éternelles. Seulement, ce sont les personnes capables d'incarner ces valeurs qu'il nous manque, aujourd'hui. Mais où sont-ils, ceux qui devraient, sans rejeter le matériel, le transcender ? Pas aux rênes du pouvoir, en tout cas. Enfin, je n'ai pas cru le remarquer. C'est vrai, je relie le capitalisme à la nécessité d'un Etat omnipotent parce que je fais l'association démocratie / bourgeoisie / révolution / capitalisme. Parce que je crois que le doublon politique du techno-capitalisme est l'anarchie ("rien n'est vrai, tout est possible : tout est permis"). Et que par conséquent, face à un capitalisme déraisonnable et amoral, et dans la situation démocratique, il n'y a qu'un Etat fort pour l'empêcher de nuire au plus grand nombre (ce qui n'empêche pas d'ailleurs ce même Etat d'occasionner nombre de nuisances à son tour).Votre vision du capitalisme est réaliste : nous ne pouvons pas faire grand chose pour nous y opposer. Malgré toute notre bonne volonté, si le mal doit se faire, il se fera, avec ou sans nous. Certes. Mais de là à se rendre complice des techniciens, des gens du marketing qui jouent avec la vie...

Non, décidément, même si je ne remets pas en cause votre analyse de "l'ordre" capitaliste, ni le risque de simplement disparaître si nous ne montons pas dans le train de la mondialisation, c'est quelque chose que j'ai quand même du mal à avaler.

De même, lorsque vous citez les errements des écologistes., je ne peux que vous suivre. Mais, d'un autre côté, si le capitalisme avait pour but le bien-être des gens qui participent à son fonctionnement, cela se saurait. Non, le principe capitaliste est l'accumulation de profits. Laquelle, si je me rappelle bien mes cours sur Weber (oui, vous le voyez, mes références ont un peu de mal à dépasser le cap de 1913), devrait permettre de nouveaux investissement, favorisant de nouveau la production, le tout dans la logique d'un cercle "vertueux", le but principal de la manoeuvre étant de désigner les "élus" de Dieu - du moins au début, chez quelques hérétiques américains.

Donc, attendre en espérant que la technique et la recherche du profit réussiront à infléchir le cours de la situation me semble une attitude assez téméraire. Car des inventions rationnelles qui facilitent la vie sans la mettre en péril, il s'en créent tous les jours. Où sont-elles ? Alors, le capitalisme comme une chance pour le royalisme ? L'idée est séduisante. Mais je reste dubitatif. Je pense néanmoins que nous tombons d'accord sur un point : J'approuve votre vision d'un Roy justicier, garant du droit et capable de se faire respecter unanimement.

S'il faut jouer sur les mots, je vous accorde bien volontiers "réguler" plutôt que "brider" et "ordonner" (au sens de mettre de l'ordre) à la place de "contrôler". Oui au retour des coutumes, des corporations, des usages : ce sont des freins qui ont été dévorés par le capitalisme naissant. Qu'ils remplacent l'influence exagérée de l'Etat dans la vie publique, qu'ils combattent celle des syndicats. Et que le Roy règne alors sur un royaume de France prospère et influent.

 

Nicolas :

…Vous êtes réactionnaire. Et vous les dites. Voilà qui n'est pas rien. D'autant que vous aimez la prière du Légionnaire (récemment diffusée ici si je ne me trompe, vous ne serez donc pas dépaysé). (Confidence pour confidence, je confesse moi une préférence pour l'invocation à la Très Sainte Trinité.)

Vous dites : "Bref, je ne crois pas que l'on puisse utiliser sa liberté (quelle qu'elle soit - divine ou "terrestre") sans assumer la responsabilité qui va avec. Et c'est là que j'ai peut-être tort : mais je ne connais pas beaucoup de mes contemporains capables d'assumer leurs responsabilités. Je les vois plutôt essayer de courir après cet hypothétique "droit au bonheur" garantit par la constitution démocratique des Etats-Unis d'Amérique."

Nous sommes d'accord sur le principe de la liberté et de la responsabilité qui en découle. Mais je crois au contraire que de nombreux contemporains savent assumer cette responsabilité. Certes pas les contemporains auxquels vous pensez (encore qu'il n'est pas très chrétien de juger en groupe -tentation à laquelle nous cédons tous - idéalement un chrétien ne devrait jamais s'intéresser qu'aux hommes, aux personnes, pas aux groupes humains ou aux généralisations abusives.) Il y a de nombreux contemporains responsables, puisque nous sommes dans le siècle qui a connu le plus de martyrs. Ils ne peuvent être morts pour rien, ni pour apporter un vague "témoignage", mot fort à la mode chez nos... - pardon, chez les curés progressistes. Le péché abonde, la grâce surabonde, les uns détruisent et s'acharnent, les autres réparent : on me permettra de dire qu'il n'y a là rien que de chrétiennement très banal.

La constitution américaine est un texte souvent bien meilleur que les mêmes textes sortis des cervelles européennes à la même époque. Remarque-t-on assez qu'à l'inverse des constitutions européenne qui abolissent les privilèges, la constitution américaine a accordé à tous les privilèges aristocratiques, et en premier lieu celui de posséder et porter des armes ? Or elle ne parle pas de droit au bonheur, mais de "droit à la poursuite du bonheur". (1) La nuance est importante, puisqu'en aucune manière cela ne peut légitimer une action de l'Etat qui se mêlerait de faire le bonheur - défini, impératif et le même pour tous - de ses citoyens (ce qui en général finit par les faire massacrer en masse).

Mais il est vrai qu'il existe une sorte de course à un idéal fallacieux, baptisé "bonheur" et qui recouvre en fait des formes particulièrement sordides d'aliénation. Je pense que c'est à cela que vous faites allusion, plus qu'à la lettre de la constitution américaine.

Mais en quoi cela est-il lié à la civilisation présente ? il faudrait examiner si cette course effrénée qui débouche sur la pornographie, la consommation de masse, l'abaissement de toutes formes culturelles, etc. est liée à la nature capitaliste de nos sociétés (techno-capitaliste, j'y tiens, non par pure coquetterie mais parce que ce sont les deux faces du même phénomène).

Les sociétés communistes en ont-elles été exemptes ? certainement pas : de la misère morale abrutissante des masses soviétiques jusqu'aux collections de casettes porno de Brejnev.

Les sociétés "républicaines-vertueuses" (j'entends celles qui se prétendaient vertueuses, qui se pensaient encore vaguement sur le modèle romain dans la lignée de la révolution française) en étaient elles exemptes ? Il suffit de rappeler pêle-mêle la Terreur, le directoire, de manière plus lointaine de la référence à la vertu, la IIIe république et son cortège de financiers véreux, de demi-monde et de misère exploitée cyniquement pour s'en convaincre, sans même parler des attaques contre l'Eglise.

Les sociétés d'ancien régime alors ? Pas même ! A-t-on assez dit l'avilissement extraordinaire de la noblesse au Grand-Siècle, la misère qui le marqua en grande partie, le pourrissement lent de tout le règne de Louis XV...

Où faudra-t-il donc remonter ? même pas au moyen-age ! Imagine-t-on assez le cortège de misères, de pestes, de superstitions, de naufrage moral qui ont accompagné cette époque pour la majorité pauvre et silencieuse de cette époque ?

Qu'on ne se trompe pas, il exista, à chacune de ces époques des gens admirables. Il est vraisemblable que ces gens admirables avaient plus de poids dans l'europe médiévale que dans celle d'aujourd'hui. Mais aucune époque n'est exempte de ce phénomène : un bonheur mal compris est posé en absolu au mépris du véritable absolu. Cela à des degrés divers, devant des sociétés plus ou moins bien organisées pour lui résister - aujourd'hui sciemment désorganisées pour ne pas résister. Je ne crois donc pas à l'association "démocratie/bourgeoisie/révolution/capitalisme" que vous dites. Les phénomènes pernicieux ont sans doute été exacerbés par le capitalisme, puisqu'il se présente comme une simple technique, comme quelque chose qui n'a pas à avoir de but moral en lui-même. Mais ces phénomènes qui étaient contrariés plus ou moins fortement dans les sociétés traditionnelles
n'y étaient pas moins présents.

Je laisse de côté la question de savoir si le Bien est dans le plaisir ou dans la vertu : nous sommes catholiques, nous avons je pense la même vue sur ce point. Economisons donc pour l'instant la vieille question du Philèbe (qu'il faudra cependant bien reposer tôt ou tard à notre société). Ce préalable laissé sciemment de côté, la question est donc celle ci : n'y a-t-il de politique acceptable pour un chrétien et pour un royaliste que celle qui consiste à réprimer (légalement, culturellement, violemment...) des tendances mauvaises présentes dans toute société humaine ? J'avoue que je ne sais pas. A première vue, ça m'a l'air un peu court. Nous examinerons la question si vous souscrivez au raisonnement par lequel je me la pose. J'avoue qu'une élite moralement parfaite qui n'aurait d'autre but que de réprimer les tendances affreuses de ce qu'elle a sous elle n'est pas une image très agréable du monde.

" Rien n'est vrai, tout est possible : tout est permis" dites vous encore pour résumer. Certes, tout est permis tant qu'on ne se donne pas de règle morale. Or il y a deux manières de se donner une règle morale : reconnaître de grands principes intangibles (d'origine divine ou autre, ce n'est pas la question), ou croire qu'il n'existe aucun principe qui ne doive plier devant le caprice, l'envie, la facilité, bref disons devant le vote pour résumer. Mais le fait qu'il n'existe pas de principe avant que l'on en donne ou qu'on en reconnaisse, cela ne signifie pas que cette absence de principes est un mal : c'est un vide, une possibilité ouverte qui peut être remplie pour le bien ou pour le mal. A nous de tout faire afin de la remplir pour le bien !

"Mais, d'un autre côté, si le capitalisme avait pour but le bien-être des gens qui participent à son fonctionnement, cela se saurait." dites vous encore. Mais le capitalisme n'a pas de but. Demande-t-on si la bicyclette a pour but le bien être de l'humanité ? Si l'économie médiévale avait pour but le bien être ? Il y a un système efficace, plus efficace que tous les autres pour créer de la richesse et faire en sorte que l'on vive moins difficilement qu'auparavant. Ce système est le système techno-capitalisme, que ses fruits soient bien ou mal répartis, employés à des buts mauvais ou louables, que même les points par où il pèche soient corrigés de diverses manières ou non, cela lui est extérieur.

L'économie féodale était à l'époque le meilleur système possible, dans les conditions techniques et culturelles du temps, pour produire. Il faisait des pauvres en grand nombre, que l'Eglise soulageait (ou devait soulager) elle même et en incitant à la charité. Cela ne rendait ce système économique féodal ni bon ni mauvais : il était celui adapté aux conditions techniques et culturelles de son temps. Quant à Weber, vous me permettrez de ne pas penser en me cantonnant à un auteur protestant. Il a pensé le capitalisme avec les outils de son époque, en ayant une thèse à démontrer : le capitalisme et le protestantisme seraient consubstantiels. Bien, il a fait son petit boulot. Malheureusement le capitalisme est bien né du commerce vénitien, des grandes dynasties florentines, des mines d'argent de Bohème, tous contextes parfaitement catholiques.

Je ne préconise pas d'attendre en ayant confiance dans le progrès, mais d'investir ces phénomènes qui ne me semblent ni bons ni mauvais en eux-mêmes pour leur donner une orientation bonne, conforme au Christ - et pas à la "doctrine sociale de l'Eglise", lourd compendium assez poussif et toujours en retard d'au moins 25 ans : ce n'est pas le boulot de l'Eglise de dire comment il faut agir, mais seulement de donner les principes d'action conformes : le magistère de l'Eglise est du domaine de la morale (générale), pas de l'éthique (appliquée à un objet particulier, où, a priori, l'Eglise ne possède aucune compétence particulière)

Encore une fois, il ne faut pas se leurrer : coutumes, corporations sont mortes. Elles ne reviendront pas sous la forme où nous les connaissions. Mais l'espace de liberté que promet la mort des Etats diplodocus et touche-à-tout permet des libertés où de telles formes d'organisation sont possibles. Pourquoi se bloquer sur les formes anciennes alors que des formes nouvelles semblent prêtes à émerger en jouant le même rôle. Peu importe qu'il s'agisse de corporation, de coutumes... on peut imaginer que des structures modernes jouent le même rôle. Savez vous qu'au Etats-Unis la plupart des diocèses et des institutions religieuses sont organisés comme des sociétés ? On voit fréquemment  "les franciscains de San Diego, Inc" ou le "diocèse de Chicago, Inc." Ce sont des sociétés. Qu'y a-t-il de mal à cela si cela peut servir le Christ infiniment mieux que nos associations diocésaines sorties d'une loi vieille d'un siècle et complètement inadaptée ? (Encore un sujet sur lequel nos évêques gardent obstinément un profil très très bas.)

Lorsque les conditions étaient aux monastères féodaux, c'était très bien. Puis on a connu les Missions, la Compagnie de Jésus... aujourd'hui les outils ne sont plus ceux-là. Utilisons les outils d'aujourd'hui, avec leur efficacité et leur adaptation au monde contemporain, cela au service des buts de toujours !

 

Intervention du Lieutenant et réponses de Nicolas :

Lt : Voila un des plus intéressants échanges de ces derniers jours sur V.R. Merci à Laurent et Nicolas pour leurs idées et leur ton : réflexion et politesse et du choc des idées naît la richesse et non l'invective.

De coeur je partage fort le point de vue de Laurent, de raison, je suis bien Nicolas. Un tour des Etats Unis de 3 semaines l'année passée, axé sur l'ouverture des marchés de l'énergie et passant du Vermont à la Californie par le Texas et de nombreux autres états, des rencontres avec de nombreux hommes d'affaires et associations de citoyens américains donnent une autre vision que celle des excès et du nivellement de goûts et de mode de vie que l'on prête au capitalisme (souvent à raison, il est vrai).

Nicolas a raison de dire que la constitution américaine a en fait accordé les privilèges de la noblesse à tous les citoyens. Beaucoup d'américains rencontrés ont ce comportement à la fois démocratique et aristocratique (là bas cela ne semble pas incompatible) qui leur donne la conviction d'être les maîtres et les serviteurs conscients de leur pays et de leur destin. Pour eux démocratie signifie que chacun contribue à la construction de leur pays et qu'ils en sont responsables. Cela implique droits et devoirs intimement liés et Dieu comme référence est évoqué sans honte.

Je suis moins Nicolas quand, il laisse entendre que le passé est révolu et ne peut revenir. Si les sociétés et les institutions sont des réalisations de leur temps et prennent des formes pragmatiques liées à une époque bien définie, les principes qui les sous-tendent et le concept qui a présidé à leur réalisation, ne sont pas usés parce qu'ils ont servi. Ils peuvent répondre à nouveau à des besoins qui de génération en génération évoluent plus en apparence que dans le fond qui reste lié à la nature humaine qui a fort peu changé, tout compte fait.

Nicolas :Il s'agit bien d'utiliser les nouveau outils pour répondre aux mêmes besoins, et aux mêmes principes, ou du moins aux développements de ces principes compris comme des développements fidèles à la lignée d'où ils sont issus.

Lt : La société médiévale n'a pas été ni une longue période d'obscurantisme ni un une chanson de geste idyllique. Dans les périodes de paix, elle a été toutefois une période de grandes vertus et de grands développements techniques et culturels qui a vu par exemple le développement de l'agriculture, de l'artisanat et des monastères, et connu une prospérité du petit peuple bien meilleure que lors de siècles plus récents. Le moyen-age avait deux grandes vertus : une forte homogénéité liée à la culture chrétienne et à une structure terrienne, et une hiérarchisation très marquée. La combinaison des deux a crée une société consciente de ses devoirs et de son interdépendance entre castes et entre générations.

Nicolas : Mais à supposer que ce soit possible, qui d'entre nous accepterait un retour à cette société là ?

Lt :  Il n'y avait pas un seigneur ayant droit de vie et de mort sur une masse de cerfs abêtie et sans aucun droits, mais un ensemble d'états, tous assortis de devoirs les uns vis-à vis des autres. Chacun, seigneur, chevalier, homme noble sans terres, homme d'église, homme libre ou serf (ce denier était lié à ses terres et devait au seigneur une part de son produit, mais cela signifiait le seigneur lui devait en échange protection et ne pouvait le chasser : s'il les vendait ces terres, l'acheteur reprenait les mêmes droits et devoirs vis-à-vis du serf.) Chacun avait plus qu'à aucune autre époque, le même sentiment d'occuper une place spécifique dans une structure voulue par Dieu, et un rôle à remplir où droits et devoirs étaient différents mais complémentaires.

Nicolas : La reconstruction du Lieutenant est un peu idéale... Tout aurait dû se passer ainsi. De plus ce modèle féodal "classique" reste cantonné à une faible étendue de temps et à une aire géographique particulière : l'Europe médiévale ne répondait à ce schéma ni en Bohème, ni en Italie, ni en Espagne, ni en Allemagne, ni dans le sud de la France, ni en Irlande... Les greffes de cet ordre féodal "classique" sur des parties qui l'ignoraient n'ont jamais pris : on peut citer en exemple les normands en Sicile. Le poids financier du système féodal importé a débouché sur les vêpres Siciliennes, vrai prototype de révolte fiscale médiévale puisque les paysans qui devaient être protégés par les seigneurs en étaient en fait pressurés d'impôts au point qu'ils ont découpé lesdits seigneurs en rondelles. En petites rondelles.

(Je me permets de conseiller "La grande dépression médiévale, le précédent d'un crise systémique" de Guy Bois, aux PUF. Il est contestable dans ses choix idéologiques, mais c'est quand même un très bon historien de la période, et l'ouvrage inclut toute une partie très convaincante je crois qui vise à réévaluer plus précisément les conceptions habituelles sur l'économie médiévale, des mérovingiens jusqu'au XIVe siècle.)

Lt.: Une restauration du sentiment de hiérarchie, une organisation reprenant des concepts de corporations, une référence à Dieu sont des expériences qui ont été faites en notre siècle et si les pressions d'autres pays et de la guerre y ont mis fin, elles n'en ont pas moins été très positives parfois. J'ai eu la chance de vivre, enfant encore, celle du Portugal de Salazar : une société de mentalité encore terrienne où chacun mérite le respect s'il tient sa place avec dignité, un gros propriétaire terrien (ou même, dans une moindre mesure, un patron d'entreprise) y était perçu d'avantage comme un maître à qui on venait demander conseil et aide que comme un exploiteur et il se sentait tenu de répondre à ces sollicitations.

On observe actuellement un renouveau de l'intérêt pour le compagnonnage. De nombreux métiers manuels traditionnels voient un renouveau par cette voie typique du moyen-age qui attire à nouveau nombre de jeunes qui y voient un avenir possible. C'est une autre voie que les filières d'études intellectuelles et livresques qui ne conviennent pas à certains et ne garantissent plus leur avenir.

On ne refera plus le passé, c'est vrai et le présent a apporté beaucoup, mais il y a beaucoup à améliorer ou à réorienter pour que l'homme d'aujourd'hui puisse pleinement se réaliser. Soyons toutefois conscients que le passé est la seule chose que nous savons et que rien n'est inventé à partir de rien. L'homme évolue toujours du connu vers l'inconnu. Notre avenir est devant nous mais le brouillard qui le cache s'épaissit plus on regarde loin et nous ne pouvons nous guider que par ce que nous voyons dans le rétroviseur…

P.S. : sur le moyen-age, une lecture agréable, sans prétention, mais fort instructive est celle de romans policiers d'Ellis Peters de la série "Frère Cadfael" (un ancien croisé qui a beaucoup bourlingué et devenu moine  aux frontières du pays de Galles résout des énigmes en un XIIème siècle troublé par les luttes pour le pouvoir royal), collection 10/18.

 

Laurent :

…Tout d'abord, il est vrai que je me suis égaré entre le "droit à la poursuite du bonheur", le "droit au bonheur", la Constitution américaine et la Déclaration d'Indépendance.

Mais en faisant ce lapsus, je crois bien avoir résumé un des problèmes que je rencontre au quotidien dans ma région et plus particulièrement dans l'établissement où je travaille. Vous avez raison de remarquer qu'en traversant l'Atlantique, il s'est produit un glissement, du droit à la poursuite du bonheur (nous ne sommes pas masochistes) au droit d'être heureux. Cette dérive est-elle la conséquence de cinquante ans de sur-assistanat étatique socialisant ou de la poudre aux yeux spectaculaire-capitaliste ? J'aurais tendance à les renvoyer dos à dos. Mais ce que je vois, ce sont les valeurs qui sont attaquées, littéralement corrodées par l'acide d'un hédonisme nihiliste qui sert maintenant de lien social. Le travail ? Aux oubliettes - trop fatiguant, trop salissant. La famille ? Même les pédés la défendent...dans leur novlangue. Je ne parlerai même pas de l'autorité, mot qui fâche, encore moins de la Patrie : nous nous comprenons, je pense.

Avant de poursuivre, je tiens à préciser que j'habite sur la Côte d'Azur, à quelques kilomètres dans les terres. Mon jugement à l'emporte-pièce sur un certain manque de valeurs, peu chrétien il est vrai, vient sans doute de là. Pour citer Deneuve, "vous avez raison, c'est un préjugé, et les préjugés c'est très con" (il me semble que la faute est d'origine). Mais après deux ans de quiétude brestoise, le retour à la jungle est assez difficile : d'où une certaine dureté dans mes propos. Tout cela pour dire que, oui, les gens que je rencontre, même si je peux les trouver formidables, me désespèrent, - et même si cela peut paraître ridicule - parce que nous n'avons bien souvent plus la même échelle de valeurs, voire plus la moindre valeur commune. Et que la situation se creuse avec les plus jeunes. Je peux très rarement discuter avec un gamin de quatorze ans : j'ai l'impression que trois ou quatre générations nous séparent. Le premier mot qui me vient à l'esprit est "barbares". Je peux discuter avec un opposant, pas avec un barbare, car nous ne parlons pas la même langue.

Même si je me trouve bien embêté de l'admettre, je suis évidemment d'accord avec votre analyse historique : l'homme est homme, et les sociétés qu'il a bâties jusqu'à présent ne sont pas parfaites. Il n'était pas question pour moi de tomber dans l'angélisme. Bien entendu, je ne veux pas me transformer en donneur de leçons : je crois plus à la force de l'exemple, en ce qui concerne la transmission de la vertu. Comme vous, il me semble qu'une répression féroce du péché n'aurait guère de sens. Il est des "martyrs" dont nous nous passerons bien.

Même si je comprend parfaitement votre position, je vais encore faire preuve d'irrationalité. Même si je suis loin d'en être exempt, j'ai beaucoup de mal à tolérer la mesquinerie. J'ai un peu de mal avec les rapports entre l'Eglise et l'argent. Il y a déjà tant de petits chefs et de "pratiquants-non croyants" dans nos rangs...Bref, je n'admire qu'un seul comptable ecclésiastique, et c'est mon saint patron (je place la barre assez haut).Ce qui me dérange dans le capitalisme, c'est la destruction de la gratuité, du don sans arrière pensée. Très souvent , quand je reçois un "cadeau gratuit" (la formule est rentrée dans les moeurs), j'ai l'impression de me retrouver dans la situation du fameux "donne-moi ta montre, je te donnerai l'heure". Que tout ait un coût, je peux l'admettre. Que tout se monnaye, jusqu'au droit de vivre, ce n'est pas quelque chose que j'ai envie de défendre. S'emparer des structures du capitalisme pour le mettre au service d'une société de droit, l'infléchir dans le sens du service de la vertu ? L'idée me séduit -d'autant plus, je le répète, que je n'ai pas grand chose à proposer en échange - mais je ne vois tout simplement pas comment la mettre en pratique. Je crois que nous approchons d'un point qui mériterait une rediscution. La simple appropriation des moyens technologiques au service du Christ ne me convient pas, car même en tenant compte de la présence de Dieu à nos côtés, nous ne sommes pas seuls sur la brèche.

 

Intervention de Paul Turbier (VR)

Bravo à Nicolas et Laurent pour la densité et la qualité de leur réflexion. On hésite à y ajouter quoi que ce soit, cependant, je m'y risque.

Nicolas dit quelque part qu'il n'est pas chrétien de juger les hommes par paquets, par bloc, puisque chacun est unique. On peut étendre son observation au domaine économique en observant un peu plus finement à quoi correspond une type d'économie avant d'en fourrer les composantes dans un même sac (saquer?) . L'économie médiévale connaissait en gros deux catégories d'activités : la production (surtout agricole)  et le négoce qui étaient actionnées respectivement par les paysans et les marchands. Les artisans étaient un peu à cheval entre les deux secteurs lorsqu'ils vendaient directement le produit de leur art. Les autres acteurs, sociaux pour parler un langage actuel, c'est à dire les clercs et les guerriers (chevaliers) n'intervenaient pas dans ces circuits et se payaient sur la bête.  Cette situation a perduré en gros jusqu'au début du 19 éme siècle. Les temps modernes en ont amené une activité de troisième type : la spéculation qui est une sorte d'usure.  Elle était certes discernable dans le commerce de type Vénitien (Epices, soieries) mais sans commune mesure avec ce que les usines à haut rendement que sont les places boursières modernes . Certains  y gagnent beaucoup et rapidement et beaucoup y perdent non moins rapidement. Ce qu'on peut distinguer de celle-ci par rapport à celles-là est intéressant.  Produire ou vendre apporte une valeur ajoutée en terme de produit ou de service. Spéculer n'en amène aucune. C'est seulement un jeu complexe et sûrement excitant mais c'est un jeu, une sorte de SuperLoto. L'épargnant modeste n'a rien a y faire du moins directement et la seule approche qui lui permette de ne pas être plumé est d'accepter un intermédiaire compétent qui se taillera la part du lion et lui laissera les miettes d'un festin. Mais tout deux seront un jour ou l'autre confrontés à l'éclatement de la bulle et certains pleureront. Qui? vous avez deviné. Un caramel pour monsieur. La république avec ses moeurs financières particulièrement malodorantes est évidement mal placée pour faire que les choses s'arrangent.

C'est là que la monarchie (je sens que le patron des Templiers va me faire un amphi, un de ces prochains soirs) a un rôle indirect mais important à jouer en donnant  de façon crédible l'exemple de valeurs primordiales :  honnêteté, altruisme par exemple. Elle peut également user de son influence pour que ces valeurs se répandent dans les rouages éducatifs que sont la famille et l'école. De là viendrait pour le capitalisme une autre allure et une autre odeur et qui couperait l'herbe sous les pied des marxistes .

" Nul de peut servir deux maîtres à la fois, dit l'Evangile. Dieu et Mammon " ( ou  Le Roi et la Bourse etc.)

 

 

Nicolas : (n.d.r. : à Laurent)

Un hédonisme nihiliste qui sert maintenant de lien social, dites vous. C'est toute la question.

Qu'il me soit permis de revenir quelques instants au Philèbe. Le tout début, lorsque sont définies les deux amphibologies, celle de la notion de plaisir et celle de la notion de sagesse. Il y a des plaisirs divers, voire opposés entre eux, comme des sagesses diverses, elles aussi à l'occasion opposées entre elles. Le mot d'amphibologies est traditionnel pour désigner ces deux passages symétriques qui ouvrent le dialogue. Et c'est bien une question de logos. Je veux dire, la conformité au Bien du plaisir ou de la sagesse n'est évidente qu'autant qu'on n'en parle pas (les mutismes ne sont jamais vains chez Platon, et si Philèbe se tait et laisse défendre sa thèse ("le plaisir est le souverain Bien") par Protarque, tout en déclarant définitivement que pour lui le plaisir à la palme, ce n'est pas en vain.) Autrement dit, ce n'est que lorsqu'on renonce au logos, à la parole argumentée, que l'on peut défendre sans paradoxes la conclusion que le plaisir est le Bien (il en est de même pour la sagesse, mais cet excès là n'a pas l'air d'être au goût du jour). En ce sens, c'est bien à une "barbarie" que nous sommes affrontés, comme vous le remarquez, à un refus de la parole, de l'examen, de la pensée. Toute une partie de notre société semble comme Philèbe dire : "le plaisir est le souverain Bien, et je refuse de discuter plus avant pour examiner la chose".

Et comment pourraient-ils l'examiner, je veux dire avoir idée de l'examiner, alors que de partout c'est le même discours complaisant avec leur position qui est tenu ? Je ne sais plus qui a dit que la philosophie n'étaient finalement que des marginalia infinies mises aux oeuvres de Platon... avis donc, au investisseurs : le Philèbe est le texte de l'avenir, achetez du Platon, hausse vertigineuse des cours inéluctable à terme !

Il est vrai que l'argent tend à combler le vide laissé par cette absence de discussion sur le Bien : le plaisir ne propose aucune valeur - il est lui même souvent contradictoire-, si bien que l'argent, pur signe vide de sens (et à ce titre omnivalant : s'il peut prendre toutes les valeurs et s'affecter à tout c'est parce qu'il est vide précisément), règne dans une économie qui tourne un peu à vide.

Mais encore une fois, faire de ce vide un mal est trompeur je pense : le problème ne vient pas de l'argent, du capital, de je ne sais quoi de cette sorte : il vient de l'absence de toute discussion (allez, je lâche le mot : de toute "dialectique") qui seule permet de hiérarchiser les valeurs et de mettre le plaisir à sa vraie place (car il n'est pas mauvais en lui-même et peut bien concourir au Bien, ce qui est mauvais c'est d'en faire la seule mesure du Bien.) La pensée est verrouillée par la bêtise, par la mode, par le conformisme. Je dirais que la démocratie n'a peur que d'une chose : que le peuple pense. Pace qu'alors il n'est plus le peuple, précisément, il n'est plus une masse. Or la démocratie dans une nation a besoin des masses en tant qu'elles sont masses, c'est à dire bêtes, suiveuses de celui qui crie le plus fort.

Bref il me semble que le capitalisme traduit les valeurs de son temps, mais sans entretenir de lien essentiel avec ces valeurs, puisque cela ne permettrait plus de le comprendre en tant que signe vide ("décodage" dirait Deleuze). Or le comprendre en tant qu'un signe vide est essentiel si l'on veut penser en quoi il est si différent des autres systèmes économiques et l'emporte si facilement sur eux.

Si bien que c'est la question des "valeurs" qu'il faut reposer en préalable. Et singulièrement qu'il faut reposer à notre société (même si rien ne nous empêche je crois d'utiliser les outils économiques modernes à des fins bonnes, puisque cette question des valeurs est pour nous à peu près entendue; d'aucuns diraient même que c'est une nécessité pour survivre et pouvoir poser la question des "valeurs".)

"Valeurs" que je n'entends pas au sens de retour à quelques vieilles lunes, mais plus fondamentalement, car sinon la démarche apparaîtrait comme une pure et simple réaction. Je retombe là sur votre mot de barbarie : on n'y échappera pas autrement je crois qu'on y a échappé après la chute de Rome, ou après l'anarchie féodale, ou aux grands bouleversements de la Renaissance : il y faudra une renaissance, un retour à l'antique. Je veux dire au questions essentielles de l'antiquité, celles de l'excellence, de la juste proportion géométrique ("à chacun selon son dû") et non arithmétique ("à chacun la même chose"), de la limite et de l'illimité, bref, derrière toutes celles là, à la question du Bien : qu'est-ce qui est Bien ? L'Eglise elle même ne sait plus y répondre, elle se condamne elle-même à ne pas savoir le faire, et condamne ceux qui voudraient se poser la question à camper fermement (ce qui est certes indispensable) sur des positions trop anciennes dans leurs formes pour être largement acceptées aujourd'hui. D'une certaine manière la philosophie fait de même aujourd'hui, s'épuisant dans des subtilités vaines qui tentent de justifier la perte de tout au lieu de poser les questions essentielles.

L'impression de ces pages de "Sous l'Oeil des Barbares" de Barrès où le Serapeum est assiégé et détruit ; si ce n'est qu'en face, ils ne sont certes pas chrétiens... c'est pas gai...

 

Laurent :

…j'aimerais revenir sur votre dernier envoi, et plus particulièrement sur la partie concernant la disparition actuelle de la discussion, que je vais essayer de compléter par diverses remarques.

Pour commencer, il faut bien se rendre compte que l'arme principale des démocrates est le discours, et que cela n'est pas pur hasard. En effet, la démocratie est passée maîtresse dans l'art de manier vrai et faux (les résultats ont été particulièrement troublant en France et en Italie), de faire que dans le monde réel, le vrai soit un moment du faux (pour pasticher Hegel). Et les résultats, que l'on peut résumer par un "fusionner pour régner", ne tardent pas à se noter dans la vie quotidienne. On nous enlève le franc pour le remplacer par une monnaie artificielle, on s'attaque au nom, qui est une des choses les plus précieuses que nous ayons, puisqu'il permet de se repérer dans la chronologie et l'histoire. Mais il faut supprimer l'histoire, la mémoire, balayer la réflexion... sans cela, comment faire croire que la démocratie c'est la liberté, que l'égalité est conjointe à la fraternité (dévaluant celle-ci et évacuant par la même occasion la notion du Père), que le droit de vote est indissociable de la liberté d'expression ou que la famille, c'est bien autre chose que la descendance d'un homme et d'une femme ?Dans la série britannique "The Prisonner", l'agent secret joué par MacGoohan se bat pour fuir "The Village", prison ultra-moderne destinée à le rompre. Une de ses manières de résister passe par le refus du numéro qu'il porte ("I'm not a number, I'm a free man").

Chez les peuples primitifs (et cela est également valable chez les Hébreux, dans la Bible), quelle est la principale science, sinon la généalogie ? Et c'est normal, puisque celle-ci permet de se placer dans un contexte non choisi, mais assumé (de gré ou de force). Je crois que chez nombre de peuples primitifs (au sens technologique du terme), une façon courante de pratiquer la médecine (outre l'emploi de plantes, sélectionnées de manière empirique) consiste à "remonter" jusqu'à la genèse (quelle que soit la forme qu'elle peut prendre localement) en remontant les générations, les unes après les autres, jusqu'à l'ancêtre primordial (permettant ainsi de retrouver la "pureté" - selon notre point de vue occidental - originelle). D'ailleurs, il me semble qu'un des premiers actes de Dieu, sitôt qu'une chose est créée, est de la nommer. Cette notion de médecine me permet de repartir sur un autre point : il existe apparemment une maladie mentale, qui n'existait pas il y a seulement quarante ans, et qui semble se limiter au cercle des nations favorisées. Je suis incapable d'en retenir le nom, mais son principe est tout simple : c'est l'incapacité pour un malade de dire de quoi il souffre. Une sorte de refoulement absolu de la maladie qui fait des ravages au niveau du terrain morbide, favorisant l'apparition de nouvelles maladies psychosomatiques (du rhume au cancer, en passant par le sida). Je trouve que c'est une maladie tout simplement incroyable, mais terriblement d'époque.

Je vais maintenant vous infliger une longue citation de Houellebecq (ce n'est pas de gaieté de coeur, mais il a écrit une fois quelque chose d'intéressant, avec ce qu'il appelle "la logique du supermarché") :

 "La logique du supermarché induit nécessairement un éparpillement des désirs ; l'homme du supermarché ne peut organiquement être l'homme d'une seule volonté, d'un seul désir. D'où une certaine dépression du vouloir chez l'homme contemporain ; non que les individus désirent moins, mais ils désirent au contraire de plus en plus ; mais leurs désirs ont acquis quelque chose d'un peu criard et piaillant : sans être de purs simulacres, ils sont pour une large part le produit de déterminations externes - nous dirons publicitaires au sens large. Rien en eux n'évoque cette force organique et totale, tournée avec obstination vers son accomplissement, que suggère le mot de « volonté ». D'où un certain manque de personnalité, perceptible chez chacun. (...) L'introduction massive dans les représentations de références, de dérision, de second degré, d'humour a rapidement miné l'activité artistique et philosophique en la transformant en rhétorique généralisée. Tout art, toute science, est un moyen de communication entre les hommes. Il est évident que l'efficacité et l'intensité de la communication diminuent et tendent à s'annuler dès l'instant qu'un doute s'installe sur la véracité de ce qui est dit, sur la sincérité de ce qui est exprimé (imagine-t-on, par exemple, une science au second degré ?) L'effritement tendanciel de la créativité dans les arts n'est ainsi qu'une autre face de l'impossibilité toute contemporaine de la conversation. Tout se passe en effet, dans la conversation courante, comme si l'expression directe d'un sentiment, d'une émotion, d'une idée était devenue impossible parce que trop vulgaire. Tout doit passer par le filtre déformant de l'humour, humour qui finit bien entendu par tourner à vide et par se muer en mutité tragique. Telle est l'histoire de la célèbre « incommunicabilité ». (...) Le tragique intervient exactement à ce moment où le dérisoire ne parvient plus à être perçu comme fun. ... La publicité n'évite ce phénomène contraire à son objectif que par un renouvellement incessant de ses simulacres (...) Minés par la lâche hantise du « politically correct », éberlués par un flot de pseudo-informations qui leur donne l'illusion d'une modification permanente des catégories de l'existence (on ne peut plus penser ce qui était pensé il y a dix, cent ou mille ans), les Occidentaux contemporains ne parviennent plus à satisfaire cette humble demande d'un livre posé devant eux : être simplement des êtres humains, pensant et ressentant par eux-mêmes. À plus forte raison, ils ne peuvent jouer ce rôle face à un autre

être. Il le faudrait pourtant : car cette dissolution de l'être est une dissolution tragique ; et chacun continue, mû par une nostalgie douloureuse, à demander à l'autre ce qu'il ne peut plus être ; à chercher, comme un fantôme aveuglé, ce poids d'être qu'il ne trouve plus en lui-même. Cette résistance, cette permanence, cette profondeur. Bien entendu chacun échoue, et la solitude est atroce. (...) La publicité constitue la dernière en date de ces tentatives [pour promettre à l'individu un minimum d'être]. Bien qu'elle vise à susciter, à provoquer, à être le désir, ses méthodes sont au fond assez proches de celles qui caractérisaient l'ancienne morale. Elle met en effet en place un Surmoi terrifiant et dur, beaucoup plus impitoyable qu'aucun impératif ayant jamais existé, qui se colle à la peau de l'individu et lui répète sans cesse : « Tu dois désirer. Tu dois être désirable. Tu dois participer à la compétition, à la lutte, à la vie du monde. Si tu t'arrêtes, tu n'existes plus. Si tu restes en arrière, tu es mort. » Niant toute notion d'éternité, se définissant elle-même comme processus de renouvellement permanent, la publicité vise à vaporiser le sujet pour le transformer en fantôme obéissant du devenir. Et cette participation épidermique, superficielle à la vie du monde est supposée prendre la place du désir d'être. La publicité échoue, les dépressions se multiplient, le désarroi s'accentue ; la publicité continue cependant de bâtir les infrastructures de réception de ses messages. Elle continue à perfectionner des moyens de déplacement pour des être qui n'ont nulle part où aller, parce qu'ils ne sont nulle part chez eux ; à développer des moyens de communication pour des êtres qui n'ont plus rien à dire ; à faciliter les possibilités d'interaction entre des êtres qui n'ont plus envie d'entrer en relation avec quiconque. "

Votre idée de Renaissance me plaît, et ce retour de l'exigence aussi (un ami séminariste me faisait remarquer que le XIXème siècle avait été, religieusement, le siècle du Tout-Enfer et que le XXème avait sombré dans l'excès inverse, le Tout-Miséricorde). Je pense que l'Eglise tente de répondre encore aujourd'hui à la question du Bien et du Mal, mais qu'elle n'ose plus trop se faire entendre, qu'elle n'ose plus prendre la parole. Dans mon village, par exemple, la transition s'est très mal effectuée, et le lien social créé par la Messe du dimanche a été largement remplacé par la sortie au marché, où tout le village se retrouve. Mais je ne désespère pas  de l'Eglise : la tendance soixante-huitarde-calice-en-terre-cuite-sandale-et-guitare commence à s'étioler et les quelques jeunes qui fréquentent encore ma paroisse (la moyenne d'âge de celle-ci explosant largement les soixante-cinq ans) montrent certains signes d'agacement face au n'importe quoi engendré par les progros... de nouvelles démarches apparaissent.

J'aurais donc tendance à vous dire, pour conclure, pourquoi pas ?

 

Nicolas :

Je crois surtout que l'arme principale des démocrates (et autres sous-espèces nuisibles) est un discours perverti. Un discours qui non seulement ne vise plus à dire le vrai (Homère ne dit pas le vrai) mais qui vise à dire le faux pour manipuler, pour faire tomber dans des pièges rhétoriques, bref une sophistique. Au sens de Gorgias, qui peut aussi bien faire l'éloge d'Hélène que son blâme, suivant ce qu'on lui commande.

Nos journalistes sont de petits (tout petits) Gorgias. Edwy Plenel, c'est le Gorgias du pauvre (d'esprit), qui fait l'éloge des khmers rouges ou le blâme des mêmes selon ce qu'on lui commande, ou ce qu'il se figure qu'on lui commande, ce qui est encore pire.

Bref, c'est essentiellement une remise en cause de la vérité. Car sans vérité il n'est pas immoral de tromper les hommes, puisque même celui qui prétend les conduire selon la vérité est alors un menteur.

On retrouve d'ailleurs ce sophisme à tous les étages, le génie de la sophistique ancienne en moins. Nos journalistes qui prétendent tout savoir sur tout et épuiser une question d'une complexité effrayante en trente secondes au nom de quelques principes bébêtes font-ils autre chose, à leur petite mesure, que répercuter la prétention d'Hippias au savoir universel, à une rhétorique universelle pour répondre à toute question ? La dictature des sondages est-elle autre chose que le triomphe de l'opinion sur le savoir (l'opinion qui s'ordonne à l'opportunité alors que le savoir s'ordonne au vrai) ?

Et tout cela s'appuie finalement sur une ontologie vide car la rhétorique n'est rien d'autre : on fait comme s'il y avait de l'être alors qu'il n'y a que du langage. Il faudrait d'ailleurs chercher dans quelle mesure et sous quelles formes on retrouve aujourd'hui le concept de kairos, de moment opportun, qui fait la cohérence de la sophistique...

Je crois que Houllebecq a donc raison en parlant de rhétorique, en demandant ce qu'est "une science au second degré".

"Le tragique intervient exactement à ce moment où le dérisoire ne parvient plus à être perçu comme fun. ... La publicité n'évite ce phénomène contraire à son objectif que par un renouvellement incessant de ses simulacres " dit-il. C'est précisément tout le concept du moment opportun, de l'occasion, tel qu'il sort de la tragédie pour être mis en oeuvre de manière dévoyée par les sophistes. Il faudra décidément y revenir, demain si vous voulez bien, je ne saurais pas le faire de manière argumentée sans reprendre quelques notes et je n'ai pas le courage ce soir.

Alors oui, il faudra bien une renaissance, un retour à Aristote et à la logique, un retour à Platon et à la métaphysique. Combien de philosophes novateurs se sont reposé le vieux problème de la métaphysique, de l'être, dans le siècle dernier ? Je veux dire de manière essentielle, en le mettant au coeur de leur pensée ? Je ne vois guère qu'Heidegger (d'ailleurs métaphysicien problématique et  prestement enterré sous un fatras jargonnant qui l'a éloigné de toute influence réelle sur le public). Où sont les autres métaphysiciens d'envergure ? Il n'y a personne. On a même vu triompher ce monstre mou qui s'appelle "phénoménologie" et qui est précisément le contraire de toute interrogation sur l'être et son rapport avec le langage, alors que c'est sans doute la seule question philosophique qui vaille, précisément celle de Platon et d'Aristote.

Ce retour est inévitable, il a toujours eu lieu quand la pensée s'est perdue dans des sables stériles. Qu'on se souvienne de la crise de nominalisme où s'est perdue la scolastique (ce qu'on vit aujourd'hui ressemble aussi beaucoup par certains côtés à une poussée tous azimuts de nominalisme). Non seulement retour à la philosophie antique, mais de manière plus large à des questions antiques : l'excellence par exemple. Qu'est-ce qu' "exceller" ? C'est une question antique "par excellence", précisément, et on ne peut plus contraire au bruit ambiant... Je suis persuadé que ce sera l'une des grandes questions de demain. Si toutefois la pensée ne revient pas trop tard et si on ne se retrouve pas à râbacher l'Alcoran comme des petits talibans obligatoires... car le risque que triomphe finalement le système le plus bête et le plus rétrograde est réel.

Quant à l'Eglise je doute qu'elle cherche à répondre... ça ne l'intéresse plus. Ou pas encore, pour les optimistes. Sauf personnalités brillantes, mais l'Eglise en tant qu'institution ne répond plus à cela : elle se laisse porter au grès du discours prémâché qui est déversé sur elle. Sous elle.

Je suis d'accord avec vous qu'il ne faut pas désespérer : c'est précisément de la sophistique que sont sortis Platon et Aristote. C'est précisément sur les débris du nominalisme que s'est en partie effectué le retour à l'antiquité qui nous a quand même donné quelques très belles choses. Mais ça devient urgent...

 

Nicolas reprend la longue citation de Houellebecq faite par Laurent pour développer un peu précisément ce qu'il avait déjà indiqué :

Texte de Laurent : "Tout se passe en effet, dans la conversation courante, comme si l'expression directe d'un sentiment, d'une émotion, d'une idée était devenue impossible parce que trop vulgaire. Tout doit passer par le filtre déformant de l'humour, humour qui finit bien entendu par tourner à vide et par se muer en mutité tragique. Telle est l'histoire de la célèbre « incommunicabilité ". (...) : C'est un point sur lequel je ne suis pas tout à fait d'accord. Que serait une communication où tout ne serait que vérité, une sorte de parfaite transparence de la langue, sans humour, sans second degré ? Ce serait ni plus ni moins que la langue dont usent entre eux les anges, question qui a occupé de nombreux penseurs médiévaux. Jean-Louis Chrétien a bien examiné cela dans son remarquable ouvrage "la voix nue" aux éditions de Minuit : ce langage là n'est pas humain, ne saurait l'être. Il doit rester le référent, puisqu'on ne peut penser la vérité de notre langage, de notre communication avec les autres hommes, qu'en fonction de ce qui l'écarte de cette communication angélique idéale (de la même façon que nous ne pouvons concevoir notre mortalité qu'en rapport avec l'immortalité, sinon nous ne la percevrions pas comme mortalité, justement).

Mais je crois qu'on peut infléchir un peu ce que dit Houellebecq dans le sens d'une crise du langage et de la pensée qu'il exprime, d'une sophistique moderne, qui est la soeur un peu bébête de l'ancienne : comme je l'ai dit en répondant une première fois à ce message, on en retrouve des traces nombreuses. Bref alors que nous devrions nous approcher autant que possible, avec nos outils imparfaits, de la communication angélique, nous lui tournons délibérément le dos. L'effort se fait vers le moins et pas vers le plus, et ce sens contraire de l'effort est assez préoccupant.

Texte de laurent  :" le tragique intervient exactement à ce moment où le dérisoire ne parvient plus à être perçu comme fun. ... La publicité n'évite ce phénomène contraire à son objectif que par un renouvellement incessant de ses simulacres (...) Minés par la lâche hantise du « politically correct », éberlués par un flot de pseudo-informations qui leur donne l'illusion d'une modification permanente des catégories de l'existence (on ne peut plus penser ce qui était pensé il y a dix, cent ou mille ans), les Occidentaux contemporains ne parviennent plus à satisfaire cette humble demande d'un livre posé devant eux : être simplement des êtres humains, pensant et ressentant par eux-mêmes." : On se souvient que l'un des ressorts essentiels de la tragédie antique, c'est l'occasion manquée, ou plutôt l'occasion nécessairement manquée : on attend un moment propice qui ne vient pas, qui ne viendra pas, qui ne peut pas venir. Or cette occasion toujours manquée proprement tragique est assez proche d'un concept sophistique, celui du moment opportun. Proche d'une manière paradoxale, comme si la sophistique viciait et retournait l'occasion manquée ; de manquée, elle devient perpétuelle : dans un cas l'occasion n'est jamais là, dans l'autre elle sera toujours là, on y veillera.

Faisons un détour au moment où la sophistique constate, en gros, qu'il n'y a pas de vérité, que l'être est instable et changeant de telle manière qu'on ne peut l'aborder définitivement ("l'illusion d'une modification permanente des catégories de l'existence" dit justement Houellebecq)  : puisqu'on ne peut plus s'orienter sur l'être qui change dans le temps, il y aura des moments dans le temps où l'être changeant va se trouver plus ou moins en rapport avec ce que l'on désire faire ou dire de lui. Ou lui faire dire. Du point de vue de l'action, où se place la sophistique, la variabilité de l'être débouche sur le concept d'occasion à saisir, de moment opportun (kairos). La connaissance de l'être c'est donc la connaissance de l'occasion, de ce moment où l'être toujours inégal à lui-même rencontre les exigences de la pratique humaine. La norme de la pratique humaine n'est donc plus le bien, le juste ou quelque concept de cette sorte : c'est la prudence (phronèsis). Il s'ensuit que l'action n'a pas à être appréciée comme conformité au bien ou au juste, mais seulement comme saisie de l'occasion. L'efficacité est la seule mesure.

Dans le domaine politique, il va s'agir, non de dire le vrai, mais de persuader. Autrement dit, de faire naître les condition dans lesquelles on saisira l'occasion. Est-ce tromper le peuple qu'on cherche à convaincre, au besoin par des raisonnements tortueux ou purement verbaux ? Non, puisqu'il n'existe pas de vérité et que le seul critère possible de la moralité d'une action c'est qu'elle s'ordonne à l'opportunité. Or en politique, on peut faire naître cette opportunité à l'aide de la rhétorique, qui n'a d'autre but que de convaincre les hommes. C'est le sacre de l'opinion, et de ceux qui la font. C'est aussi le naufrage de tout discours vrai. Bien plus, cette rhétorique trompeuse est ce sans quoi les sociétés seraient ingouvernables et instables, disent les sophistes. Bref, la tromperie est nécessaire sous la forme du règne de l'opinion, nous disent-ils.

Toute ressemblance avec une situation présente serait bien entendu fortuite.

D'un tragique où le moment opportun n'existe pas bien qu'on en ait un cruel besoin, on passe à un monde anti-tragique (publicitaire, fun est un bon mot, on pourrait dire cool) où l'occasion est omniprésente puisqu'il suffit d'utiliser quelque artifice de langage pour entraîner l'opinion du peuple et l'occasion avec elle. Et pour le peuple qui pourrait être en proie au tragique, il suffit de s'abandonner à l'illusion que l'occasion est toujours présente en adoptant la rhétorique qu'on lui sert avec complaisance. toute ressemblance, etc.

[Le problème pourrait être de se frotter à la réalité. On a tendance à se dire que l'opinion s'y heurtera tôt ou tard. Mais c'est mal connaître les hommes. Petite histoire : quand Parménide prétendait que le mouvement ne pouvait pas être, Empédocle se leva et marcha. Mais ce n'est pas une réfutation de Parménide. Ce qui est en cause n'est pas l'existence actuelle, empirique, du mouvement, c'est son intelligibilité (dans le discours). De la même façon, l'opinion ne se heurte jamais aux réalités, ou plutôt même quand elle s'y heurte, elle n'est pas battue en brèche par elle, puisqu'elle se place sur un autre terrain. De fait on trouve encore aujourd'hui des communistes... c'est tout dire sur la toute puissance de l'opinion soutenue par la rhétorique et ses enfants (propagande, publicité) qu'aucune réalité n'arrive vraiment à écraser. D'ailleurs quand un fait un peu trop têtu vient contrarier l'opinion que l'on a fait naître, on change d'argument rhétorique, on "renouvelle les simulacre", comme le dit Houellebecq.]

Texte de laurent  : "À plus forte raison, ils ne peuvent jouer ce rôle face à un autre

être. Il le faudrait pourtant : car cette dissolution de l'être est une dissolution tragique ; et chacun continue, mû par une nostalgie douloureuse, à demander à l'autre ce qu'il ne peut plus être ; à chercher, comme un fantôme aveuglé, ce poids d'être qu'il ne trouve plus en lui-même. Cette résistance, cette permanence, cette profondeur. Bien entendu chacun échoue, et la solitude est atroce." : D'où le retour paradoxal au tragique que note Houellebecq : à avoir toujours la possibilité de saisir une occasion perpétuellement entretenue grâce à la rhétorique, non seulement on n'a plus d'occasion authentique (mais on n'en avait pas de toutes façons), mais encore on n'a plus l'idée d'en chercher ou d'avoir la conscience tragique qu'il n'y a pas d'occasion. Autrement dit, ces occasions incessantes ne sont occasion qu'en tant que la rhétorique soutient l'édifice, mais quant à l'être véritable (que nie la sophistique) il ne trouve pas plus d'occasions que dans la tragédie ;et le recours tragique au sacré, le recours au sacré qu'est la tragédie même, née dans le cadre des mystères et des cultes de Dionysos, n'est plus possible puisque la sophistique nie précisément ce cadre. On ne peut résoudre dans l'être fallacieux de la rhétorique les problèmes que pose l'être au sens plein du terme. La conclusion est bien que tout échoue et que la solitude est atroce dans cet écart entre la rhétorique qui singe l'être et l'être.

Si bien que le retour à Platon (à Aristote, à l'antiquité, au christianisme... mais Platon est l'essentiel face à la sophistique) est effectivement urgent contre ces nouveaux barbares, menés par le bout du nez par les nouveaux sophistes. Et les sophistes, on s'en souvient, se glorifiaient de ce qu'ils tiraient des revenus substantiels de leurs raisonnements et de leurs méthodes. Là aussi toute ressemblance, etc.

 

Laurent :

Je suis pour ma part très impressionné par les tentatives actives de museler économiquement ou juridiquement tous les "mal-pensants". Le refus de la discussion, qui pourrait justement faire apparaître le mensonge, ou l'absurdité d'une démonstration, est donc une arme. On ne discute plus, on condamne. Et quand cela ne suffit plus, on étrangle. L'offensive actuelle des tenants du droit d'auteur (et ses dérivés, le droit à l'image...) me semble assez caractéristique : on prétend lutter contre la piraterie, on en profite pour détruire les réseaux de distribution "alternatifs" (j'entends par là hors du système commercial "mainstream"). …

En muselant, ou simplement en discréditant les sources d'informations un peu fouillées, on se retrouve avec certains stéréotypes de type "nazi-pédophile" (visant tous les gens de droite) ou "curé-pédophile" (de la part des ennemis de l'Eglise, qui ont beau jeu d'exploiter les récentes et trop nombreuses affaires). Essayez de construire des formules comme "communiste-pédophile" ou "maghrébin-pédophile"... ça "marche" déjà beaucoup moins bien. D'ailleurs, je prends l'exemple du "pédophile" comme leitmotiv social. Il n'est pas étonnant que le pédophile soit montré comme un monstre, un salaud, un ogre ; après tout, c'est ce qu'il est. L'étonnant, c'est d'être abreuvé dans le même temps de publicités vantant les charmes de gamines et de gamins (des bébés nus aux très jeunes filles)... apparemment, l'innocence se vend bien.

Mais d'où vient l'importance de censurer, d'interdire, d'abattre tous les discours contradictoires ? C'est que dans un monde où le suprême bien passe pour être virtuel, le "dit" est aussi menaçant que le "fait". Par exemple, je ne sais pas si le livre de Spinrad, "Rêve de Fer" est encore disponible dans les librairies (ses premières pages ouvertes, on y découvre "Les chevaliers du S_w_a_t_i_k_a", oeuvre de l'auteur et illustrateur de science-fiction Adolf Hitler, émigré aux Etats-Unis après la Grande Guerre...), mais je ne pense pas qu'il reste très longtemps disponible - malgré son propos strictement anti-nazi.

D'ailleurs, quelle est la nature actuelle de l'argent, si ce n'est la virtualité ?

Il me semble qu'un des slogans de mai 1968 était "l'imagination au pouvoir"... La déréalisation y puise toute sa force. De fait, la démocratie n'empêche pas de penser (ce qui serait un comportement de régime totalitaire), mais veut empêcher de penser mal, pour finalement remplacer cette pensée "unique" (pour reprendre un terme à la mode il y a quelques années) par de la bouillie qui variera dans sa forme, pas dans le fond.

On retrouve une conséquence de cette déréalisation dans les formes de violences qui sont commises par la racaille : irresponsabilité, infantilisation de la violence (je lisais dernièrement la recension de viols commis par des gamins de... douze ans !), mépris de la vie... Que je résumerai par l'expression "trois vies par pièce", comme dans les jeux vidéos.

Un conseil que me répétait sans cesse mon professeur de philosophie, au Lycée, était le classique "ce qui se conçoit bien s'énonce clairement". Et c'est la langue française qui est menacée, aujourd'hui. Je m'avoue incapable de lire un roman français d'aujourd'hui. J'ai tout de suite l'impression d'ouvrir le Nouvel Observateur ou Nice-Matin en format poche. Ce néant se retrouve chez les publicitaires, bien sûr, amplifié. Je ne parle bien sûr plus des fautes d'orthographe, comme ce pauvre son "é" qui peut maintenant s'écrire indifféremment "é", "er", "ez", "ai"... même dans les journaux réputés sérieux. Qui n'a jamais entendu une meute de collégiens citant toute les réclames qu'ils pu entendre la veille ne connaît pas le désespoir. On est au-delà de la simple référence : on en arrive à une culture éphémère mais totale. Ce qui est forcément désagréable lorsque l'on doit le subir quarante minutes dans un bus devient atterrant lorsqu'on doit relire un rapport de stage conçu comme un message pour téléphone portable (cinquante mots, en phonétique, sans syntaxe). Je crois que la palme du slogan novlangue revient à Sfr, avec un "T'AS 1 QI D'8TRE" entraperçu sur un abribus. Certains se félicitent que l'oral revienne en force dans notre société, permettant à celle-ci de remonter à certaines de ses racines. Mais est-ce bien du même oral que nous parlons ? Je ne suis pas certain que "l'oralité" actuelle, toute d'anarchie et de contre-vérité soit un terreau fertile pour une civilisation digne de ce nom (car c'est bien connu, "la terre, elle, ne ment pas").

Mais je crois que nous sommes convaincus de ce fait. Pour en revenir au problème de la "propagande", je suis tout à fait d'accord avec vous, lorsque vous parlez de l'importance des amis des bêtes. (Nicolas a également écrit un manuel de tactique électorale amusant (voir "Altitudes" en rubrique politique) sur la façon de séduire un public, par exemple de concierges, en s'intéressant aux chats. Si les royalistes aiment les bêtes, ils ne peuvent être mauvais.) Mais d'une discussion avec un novice dominicain je suis sorti convaincu de l'importance d'une certaine "visibilité" (pour employer un mot à la mode dans certain milieu... qui le confond avec "orgueil"). C'est ainsi que je me plais à attiser discrètement les tendances réactionnaires de mes collègues de travail (bien cachées, dans l'éducation nationale...) et en particulier, je me félicite de bientôt parvenir à faire sauter "l'activité hip-hop" de l'emploi du temps de mon Collège. Leur parler du Roi devrait s'imposer assez facilement. La force de l'exemple n'est pas un vain mot ; et cela marche également de manière imprévue : je peux me promener avec mon othala au col de mon caban - elle impose au mieux la sympathie, au pire la peur.

 

Nicolas :

Je ne sais pas jusqu'à quel point le refus de la discussion est une arme. Ou plutôt c'en est une, mais j'y vois aussi quelque chose de plus essentiel au système qui nous opprime : il n'écarte pas tant la discussion parce qu'elle pourrait faire éclater la vérité me semble-t-il, que parce qu'il n'est plus dans son fonctionnement normal de chercher la vérité.

Pour reprendre la terminologie du dernier message, un barbare refuse la discussion parce qu'il ne sait pas parler le grec d'abord, et ensuite peut-être, s'il savait parler le grec, il la refuserait par peur de la vérité. Or il faut savoir parler le grec pour chercher la vérité. Ou du moins ne pas être enfermé dans une langue qui ne sait que dire "bar-bar"...

L'utilisation du discrédit pour refuser la discussion est en effet générale. (Je m'étonne seulement que les pédophiles n'aient pas encore fait de procès à ceux qui les assimilent à des nazis tant il est infiniment plus grave d'être soupçonné de nazisme que coupable de pédophilie  :o)

Pour ce qui est du virtuel, est-ce si nouveau ? Hobbes remarquait déjà que le pouvoir est l'un des rares domaines où apparence et essence se confondent : avoir l'apparence d'avoir un pouvoir c'est déjà détenir un pouvoir. La nouveauté est à mon avis une sorte de repli de cette "virtualité" sur elle-même. L'argent n'est pas seulement virtuel. Il est la virtualité même, ce qui peut être converti en tout parce qu'il est un signe rigoureusement vide. De la même façon les stratèges qui pensent le monde actuel en termes de réseau ne décrivent pas un simple réseau, même très performant,  mais une organisation qui se pense comme la réticularité même ( voir Le réseau et l'infini, P. Forget / G. Polycarpe, coédition Economica et Institut d'Etudes Stratégiques de Paris IV, je l'ai déjà vanté ici je crois, c'est un ouvrage très éclairant). De la même façon, pour revenir à l'origine de notre dialogue, le capitalisme n'est pas une manière de faire circuler de la richesse, ni même de l'argent, il est cette circulation de richesse repliée sur elle-même, sans autre but qu'elle (et à ce titre plus efficace que toute autre circulation de richesse qui viserait autre chose qu'elle même, d'où la force du capitalisme).

Cette "virtualité" pour désigner quoi finalement ? je ne sais pas très bien, il faudrait y regarder de près ; disons une abstraction que l'on prendrait pour la réalité... ce qui une fois de plus nous ramène au problème du langage et de la sophistique : on fait toujours comme s'il y avait de l'être là où il n'y a que des mots, cela va d'ailleurs dans le sens d'une crise de nominalisme que j'évoquais dans un précédent message : le nominalisme aussi prend les mots pour de l'être (allez, raffinons à l'usage des germanistes : pour de l'étant). D'où peut-être ce que vous pointez : cette "déréalisation" qui fait prendre la vie pour un grand jeu vidéo... avec tout ce que cela comporte et en particulier que les règles deviennent arbitraires (pur nomos, pure convention entre les hommes qui n'a plus rien à voir avec la nature) ; fonctionnement très démocratique, puisque la démocratie aussi prétend se donner pour règles ultimes ce qui est du domaine de la convention changeante et pas du domaine de la nature. Tous ces problèmes sont solidaires, et il serait temps de les penser comme tels (chose plus facile à dire qu'à faire hélas).

Si bien que la démocratie comme vous dites n'empêche pas de penser. Elle fait penser ; le fait de parler, de penser, de raisonner lui est nécessaire. Mais de penser faux. Elle pense sans vouloir examiner les conditions d'une pensée conforme à la vérité déclarée douteuse, changeante, impossible... (ce qui conduit la démocratie au paradoxe du sceptique qui doute de tout sauf du bien fondé de son propre doute... ou qui déclare que "la vérité n'existe pas" et prétend dire avec cette phrase la vérité définitive).

Ce qui est interdit, c'est d'évaluer la pensée, de la soumettre à un examen qui permettrait de déterminer si c'est une pensée juste. (Si l'on veut un exemple, il suffit de voir l'immense production "holocaustique" dont on interdit par ailleurs tout examen critique : on pense, on ne fait même que ça, mais en interdisant par la loi de demander si cette pensée a le moindre rapport avec la vérité... ce qui pour un historien devrait quand même être un peu gênant...)

En poussant les choses, on peut effectivement arriver à une conception où le contenu de cette "pensée" et du langage est indifférent (comme l'est le contenu réel de l'argent qui circule). Peu importe alors que ce contenu soit l'Odyssée ou la publicité du jour, comme vous le remarquez...

Mais ce qui valait pour l'argent vaut-il pour la pensée ? peut-on replier la pensée sur elle-même au nom de l'efficience pour en faire une sorte de pensée elle-même abstraite, indifférente à son contenu ? Question platonicienne s'il en est, et même antérieure : "Quelles sont donc les seules et concevables voies ? [...] la première à savoir qu'il est et qu'il ne peut non-être, c'est la voie de la persuasion, chemin digne de foi qui suit la vérité ; la seconde, à savoir qu'il n'est pas et qu'il est nécessaire qu'existe le non-être, c'est là je te l'assure un sentier incertain et qui ne mène à rien." On a reconnu Parménide. On pourrait même remonter aux physiciens ioniens : y a-t-il un substrat à l'être où n'est il qu'un prédicat vide ?

On est certes loin des questions pratiques ou politiques, mais je crois qu'on n'économisera pas de poser ces questions essentielles pour terrasser la bête, car c'est de cela qu'elle se nourrit et qu'elle renaît.

 

 

(1) Lom (VR) a précisé : …il s'agit bien de la recherche du bonheur en tant que droit venant de Dieu et non pas des hommes. La phrase se trouve dans le texte de la "Declaration of Independence"(July 4th, 1776): "...that they (all men) are endowed by their Creator with certain unalienable Rights, that among these are Life, Liberty and the Pursuit of Happiness...", ce texte est de Thomas Jefferson… La Constitution des Etats Unis(1781) est un autre document, qui définit la forme du gouvernement, auquel furent ajoutés les dix premiers "amendments" en 1791. Ce sont eux qui garantissent la liberté de religion, la liberté d'expression, celle de posséder et de porter des armes etc...