Un autre Type de Royauté...

Message de Michel SEGUY, 30 novembre 2004

 

Source :

http://www.centredeformation.net/doctrine/royaute.htm

Centre de Formation à l'Action Civique et Culturelle selon le Droit Naturel et Chrétien

Dossiers de doctrine

 

La royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ

 

 

Nous allons fêter le 22 novembre la fête du Christ-Roi. Cette solennité instituée par Pie XI est aujourd'hui pratiquement vide de signification pour la plupart des catholiques français. Nous remercions Denis Ermenric de nous en rappeler ici les grandes lignes qui soulignent à quel point l'état de dissociété dans lequel vivent nos contemporains est la preuve tragique que si Notre seigneur ne règne pas par les bienfaits de sa présence, Il règne néanmoins par les méfaits de son absence.

 

 

 

Le but du "Centre de Formation à l'Action Civique et Culturelle selon le droit naturel et chrétien" est de former des cadres capables d'agir en vue de la renaissance chrétienne de la France dans les domaines politique, social et culturel, autant dire de former des cadres capables de travailler à ce que le Christ règne de nouveau sur notre patrie.

Mais est-ce là une prétention légitime ?

Déjà les adeptes du "ni Dieu, ni maître" contestent que Dieu puisse avoir quelque autorité que ce soit sur l'homme, même considéré comme individu...

Plus nombreux encore sont ceux qui contestent que les domaines familial, économique, politique et culturel soient à soumettre à la loi du Christ.

Et cela, même quand il s'agit de la base de cette loi, à savoir la loi naturelle.

Cela se vérifie d'une façon toute particulière aujourd'hui, dans le cas de l'avortement.

 

"Les opinions les plus radicales en viennent à soutenir que, dans une société moderne et pluraliste, on devrait reconnaître à toute personne la faculté pleinement autonome de disposer de sa vie et de la vie de l'être non encore né; en effet, le choix entre les différentes opinions morales n'appartiendrait pas à la loi et celle-ci pourrait encore moins prétendre imposer l'un de ces choix au détriment des autres.

En tout cas, dans la culture démocratique de notre temps, l'opinion s'est largement répandue que l'ordre juridique d'une société devrait se limiter à enregistrer et à recevoir les convictions de la majorité et que, par conséquent, il ne devrait reposer que sur ce que la majorité elle-même reconnaît et vit comme étant moral. Si alors on estimait que même une vérité commune et objective est de fait inaccessible, le respect de la liberté des citoyens - ceux-ci étant considérés comme les véritables souverains dans un régime démocratique - exigerait que, au niveau de la législation, on reconnaisse l'autonomie de la conscience des individus et que donc, en établissant les normes de toute manière nécessaires à la convivialité dans la société, on se conforme exclusivement à la volonté de la majorité, quelle qu'elle soit. De ce fait, tout homme politique devrait séparer nettement dans son action le domaine de la conscience privée de celui de l'action politique" (1).

 

Ces façons de voir se vérifient chez un certain nombre de nos hommes politiques.

 

Ainsi chez Valéry Giscard d'Estaing, ancien Président de la République, déclarant au sujet de son action en faveur de la légalisation de l'avortement : "Il faut que vous sachiez que je l'ai fait bien que catholique, car je n'ai jamais dissimulé aux Français mes convictions personnelles. Mes convictions personnelles c'est ma règle de vie. Je n'ai pas à imposer ma règle de vie à d'autres catégories de Français" (2).

 

Le député RPR Bruno Bourg-Broc déclarait de son côté : "Si les valeurs spirituelles doivent être reconnues par les Etats, elles n'en doivent pas à mes yeux constituer les fondements officiels (...). N'imposons pas à d'autres dans la vie quotidienne nos convictions (...). La foi est une affaire personnelle et non de constitution. Le décalogue est au coeur de toute vie morale, certes, mais les personnes sont libres (...). L'avortement est toujours signe d'échec ou d'erreur. Il peut parfois s'avérer libération et indispensable à la liberté humaine. Le discours public, les mesures officielles ne doivent pas inciter les femmes à avorter. C'est une solution ultime qui doit être possible néanmoins dans l'égalité et la clarté pour celles qui sont amenées à le pratiquer" (3).

 

Nous trouvons une position semblable chez Philippe Seguin, président du RPR : "Parce que l'homme politique, contrairement au décideur économique, traite de l'intérêt général et donc des affaires de tous : ceci lui interdit d'imposer ses choix éthiques et d'ériger en loi commune des convictions personnelles. Il est en effet des domaines où le sens de l'intérêt général peut ne pas correspondre à des choix éthiques; l'interruption volontaire de grossesse en constitue le plus évident exemple" (4).

 

Alors qu'il était candidat à la présidence de la République, Jacques Chirac a affirmé très clairement : "Personne ne peut s'opposer à ce que des femmes (...) aient recours (à l'avortement), parce que c'est leur choix et leur liberté (...). Non à une loi morale qui primerait la loi civile" (5).

 

 

 

Roi des individus et des sociétés

 

Or le Christ est roi de droit sur les individus comme sur les sociétés.

 

Comme seconde Personne de la Sainte Trinité, le Christ possède en commun avec le Père et le Saint-Esprit l'empire souverain sur le monde.

 

Mais c'est au Christ en tant qu'Il est homme qu'est attribué le titre de Christ-Roi car la notion de royauté est une notion liée à la nature humaine.

 

C'est ce qui ressort de la vision du prophète Daniel : "Je regardais dans les visions de la nuit, et voici que sur les nuées vint comme un Fils d'homme. Il s'avança jusqu'au vieillard et on l'amena devant lui. Et celui-ci lui donna puissance, gloire et règne, et tous les peuples, nations et langues le servirent, sa domination est une domination éternelle qui ne passera point, et son royaume ne sera jamais détruit" (6).

 

Ainsi que des paroles de l'archange Gabriel à la Sainte Vierge Marie : "Tu vas concevoir et tu enfanteras un fils... Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son Père. Il régnera à jamais sur la maison de Jacob, et son règne n'aura pas de fin" (7).

 

A Pilate qui le questionne à ce sujet, Jésus répondit sans hésitation : "Tu l'as dit, je suis roi".

 

A Saint Jean, il apparaît comme le "prince du roi de la terre" (Apocalypse I, 5) et le "Roi des rois et Seigneur des Seigneurs" (id. XIX, 16).

 

Ce pouvoir royal du Christ découle de l'union de sa nature humaine avec sa nature divine à laquelle tout est soumis. Il découle de l'Incarnation.

 

Et cette même union fonde également le second titre que le Christ a à être notre roi, à savoir le droit de conquête.

 

Par son sacrifice rédempteur, Jésus a délivré les hommes de l'esclavage du démon.

 

Le jour des Rameaux, Il avait annoncé : "Le prince de ce monde va être jeté dehors".

 

Ce qui conduit le Pape Pie XI à écrire dans son encyclique sur le Christ-Roi : "Le Christ nous commande non seulement par droit de nature, mais par un droit acquis, le droit de Rédempteur. Que les hommes oublieux se rappellent tous combien nous avons coûté à notre Sauveur : Vous n'avez pas été rachetés au prix de matières périssables comme l'or ou l'argent, mais par le sang précieux du Christ offert comme un agneau sans tache et sans défaut" (8).

 

 

 

Une royauté universelle

 

Puisque par nature et par conquête le Christ possède la royauté sur le monte entier, c'est sur tous les hommes que s'étend sa royauté.

 

"Son empire ne s'étend pas seulement aux nations catholiques ou seulement à ceux qui, purifiés par le saint baptême appartiennent de choix à l'Eglise, (...) il embrasse aussi tout ce qu'il existe d'hommes n'ayant pas la foi chrétienne, de sorte qu'en toute vérité l'universalité du genre humain est soumise à la puissance de Jésus-Christ" (9).

 

De plus, comme le Christ a dit : "Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre" (Mat XXVIII, 18), il possède le triple pouvoir : exécutif, législatif et judiciaire.

 

Du fait que le pouvoir du Verbe incarné est illimité, il ressort également que sa royauté s'exerce non seulement sur l'homme privé ou sur l'homme en tant qu'il possède une dimension religieuse - privée ou publique - mais encore sur l'homme en tant qu'il est animal social dans les domaines familial et politique.

 

Aussi "Sa royauté exige que l'Etat tout entier se règle sur les commandements de Dieu et les principes chrétiens aussi bien dans la législation que dans la façon de rendre la justice et que dans la formation de la jeunesse à une doctrine saine et à une bonne discipline des moeurs" (10).

 

De même, le catéchisme de l'Eglise catholique rappelle l'existence de "la royauté du Christ sur toute la création et en particulier sur les sociétés humaines" (n° 2105).

 

Citant Vatican II, ce catéchisme parle du devoir "d'éclairer et d'orienter toutes les réalités temporelles (...) de telle sorte qu'elles se fassent et prospèrent constamment selon le Christ et soient à la louange du Créateur et Rédempteur" (n° 696) et ajoute encore qu'"aucune activité humaine, fût-elle d'ordre temporel, ne peut être soustraite à l'empire de Dieu" (n° 912).

 

Enfin, la royauté du Christ est de nature telle qu'elle engendre un devoir de culte public de la part des autorités temporelles.

 

"Les gouvernants sont tenus, tout comme les citoyens, de rendre au Christ un culte public et de lui obéir" (11).

 

D'ailleurs, pour les gouvernants, rendre un culte public à Dieu est déjà une exigence d'ordre naturel.

 

En effet, la raison humaine peut découvrir que les sociétés comme les individus sont tributaires de Dieu pour tous les biens dont elles bénéficient. Ce qui implique de leur part un devoir public de louange, de demande, de reconnaissance, voire de réparation, puisque c'est en tant qu'autorités publiques qu'elles dépendent de Dieu pour ses bienfaits.

 

C'est la raison pour laquelle nous voyons les gouvernants des sociétés anciennes rendre un culte public à Dieu.

 

Et certainement qu'à cette réalité peuvent s'appliquer aussi ces lignes de Léon XIII :

 

"Quant à la prétention de faire l'Etat complètement étranger à la religion et pouvant administrer les affaires publiques sans tenir plus compte de Dieu que s'il n'existait pas, c'est une témérité sans exemple, même chez les païens. Ceux-ci portaient si profondément gravées au plus intime de leurs âmes, non seulement une idée vague des dieux, mais la nécessité sociale de la religion, qu'à leur sens il eût été plus aisé à une ville de se tenir debout sans être appuyée au sol que privée de Dieu" (12).

 

 

 

La civilisation de l'amour

 

De plus le Christ ne veut pas exercer seul cette royauté, mais il appelle les fidèles à en partager la gloire par l'exercice des responsabilités qu'il leur confie au service de l'édification d'une civilisation en conformité avec sa loi.

 

L'exercice de cette royauté commence bien sûr par l'action sur soi-même. Les fidèles "vivent la royauté chrétienne tout d'abord par le combat spirituel qu'ils mènent pour détruire en eux le règne du péché (cf Rom VI, 12)" (13).

 

Elle est d'ailleurs une condition sine qua non d'une action efficace au service d'une civilisation chrétienne : "Ne tombez pas dans l'erreur de croire qu'on peut changer la société en changeant simplement les structures externes ou en cherchant avant tout la satisfaction des besoins matériels. Il faut commencer par se changer soi-même, en tendant sincèrement son coeur vers le Dieu vivant, en se rénovant moralement, en détruisant dans son propre coeur les racines du péché et de l'égoïsme. Une personne transformée collabore efficacement à la transformation de la société" (14).

 

Cela dit, il reste certain que le Christ veut associer ses fidèles à l'exercice de sa royauté sur les institutions :

 

"Par leur appartenance au Christ, Seigneur et Roi de l'Univers, les fidèles laïcs participent à son office royal et sont appelés par Lui au service du Royaume de Dieu et à sa diffusion dans l'histoire" ("Christifideles laïci", n° 14), et à "chercher le règne de Dieu précisément à travers la gérance des choses temporelles qu'ils ordonnent selon Dieu (cf Vatican II - Lumen gentium n° 31)" ("Christifideles laïci", n° 15).

 

Ce règne du Christ auquel il associe ses fidèles contribue au bien et au bonheur temporels des hommes : "Depuis deux mille ans vit et persévère dans l'âme de l'Eglise ce sentiment qui a poussé et pousse encore les âmes jusqu'à l'héroïsme charitable des moines agriculteurs, des libérateurs d'esclaves, des guérisseurs de malades, des messagers de foi, de civilisation, de science à toutes les générations et à tous les peuples en vue de créer des conditions sociales capables de rendre à tous possible une vie digne de l'homme et du chrétien" (15).

 

Il bénéficie surtout à ceux qui sont les plus exposés aux funestes conséquences des désordres sociaux, à savoir les plus pauvres : "Les grandeurs humaines revenues à Jésus-Christ parviendront à mettre les pauvres dans les conditions normales pour vivre décemment dans leur famille, faire un travail qui ne les déshumanise pas, trouver des loisirs qui les élèvent. - C'est par amour des pauvres, c'est parce que les pauvres sont les premières victimes dans un monde où les autorités sociales, comme disait Le Play, sont étrangères à la religion chrétienne, c'est pour cela que la sainte Eglise s'adresse aux grandeurs terrestres pour les convertir, les rendre chrétiennes" (16).

 

Ainsi le pape Jean-Paul II écrit-il des fidèles laïcs qu'"ils vivent la royauté chrétienne (...) par le don d'eux-mêmes pour servir, dans la charité et dans la justice, Jésus lui-même, présent en tous ses frères, surtout dans les plus petits (Math. XXV - 40)" (17).

 

C'est ainsi que sainte Jeanne d'Arc concevait sa mission : "Elle disait être envoyée pour la consolation des pauvres et des indigents" (18).

 

La mention d'un tel témoignage évoque l'idée de combat.

 

En effet, le chrétien doit s'opposer aux "structures de péché" : "Les décisions grâce auxquelles se constitue un milieu humain peuvent créer des structures de péché spécifiques qui entravent le plein épanouissement de ceux qu'elles oppriment de différentes manières. Démanteler de telles structures et les remplacer par des formes plus authentiques de convivialité constitue une tâche qui requiert courage et patience" (19).

 

Or, s'opposer à de telles structures suppose un combat. C'est ce que rappelait le pape Jean-Paul II lors de la béatification d'Adolph Kolping : "Le nouveau bienheureux eut l'occasion de dire : "L'Eglise ne peut pas et ne doit pas négliger la question sociale : elle ne doit pas laisser la gestion de la vie civile seulement entre les mains de ses ennemis naturels ou déclarés, elle doit participer à la vie et ne doit pas craindre la bataille sur les adversaires"" (20).

 

Enfin, dans ce combat les fidèles laïcs peuvent trouver des alliés chez des non catholiques : "Appliqués à promouvoir le bien commun (les chrétiens) ne mépriseront pas les autres, qui, du reste, s'ils sont dociles à la lumière de la raison, pourraient et devraient accepter la doctrine chrétienne, au moins ce qui est fondé sur le droit naturel" (21).

 

 

 

La liberté de l'homme

 

Le Christ est donc notre roi de droit, mais l'est-il autant de fait ? En effet, peut-on dire que le Christ règne vraiment lorsque tant d'hommes lui désobéissent, lorsque tant de lois humaines contredisent sa loi ?

 

Et donc faut-il attendre la fin du monde pour voir Jésus régner de fait sur tous les hommes ?

 

Non, car nous dit Saint Paul : "Il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds" (Co, XV, 25) et qu'alors il manifeste sa gloire aux yeux de tous.

 

En vérité tout advient comme le Christ le permet. S'il le voulait, il pourrait manifester sa puissance en réduisant à néant tous ceux qui lui désobéissent ou se révoltent contre lui.

 

C'est ce qu'il a voulu signifier à Saint Pierre lorsque ce dernier avait dégagé l'épée au moment de la Passion au Jardin des Oliviers : "Crois-tu que je ne pourrais pas invoquer mon Père, qui me fournirait immédiatement douze légions d'anges et plus '" (Mat. XXVI, 53).

 

Mais Jésus veut procéder autrement.

 

Dans le gouvernement du monde, il désire respecter le grand bien dont il a doté la nature humaine, à savoir : la liberté.

 

C'est donc une libre réponse que Dieu attend de l'homme à la suite de son appel à organiser le monde selon sa loi. Sans doute l'homme peut faire un mauvais usage du don qui constitue la dignité de sa nature et se soustraire à cette loi, avec les conséquences que cela peut entraîner pour lui-même et pour la société. Mais si le Christ intervenait chaque fois que l'homme usait mal de sa liberté, ce ne serait plus le traiter comme un être libre et responsable.

 

D'autre part, en Bon Pasteur qu'il est par excellence, Jésus sait mieux que personne qu'on ne peut faire évoluer positivement les hommes et les sociétés, surtout après le péché originel, en faisant l'économie du facteur temps.

 

C'est en prenant en compte cet aspect des choses que Dieu a élaboré un plan de salut vis-à-vis de l'humanité en général.

 

"La loi conduisant d'une manière parfaite tous les hommes au Salut n'a pu être donnée qu'après la venue du Christ. Auparavant, il fallait donner au peuple où le Christ devait naître une loi qui préparerait à recevoir le Christ, dans laquelle seraient contenus les rudiments de la justice qui assure le Salut" (22).

 

C'est donc de cette façon de faire que tous ceux qui ont influence sur les lois civiles doivent s'inspirer :

 

"La loi humaine a pour but d'amener les hommes à la vertu, non point d'un seul coup, mais progressivement. C'est pourquoi elle n'impose pas de suite à la foule des gens imparfaits ce qui est l'apanage des hommes déjà parfaits, à savoir de s'abstenir de tout mal. Autrement, les gens imparfaits, n'ayant pas la force d'accomplir des préceptes de ce genre, tomberaient en des maux plus graves, selon ces mots du Livre des Proverbes : "Celui qui se mouche trop fort fait jaillir le sang", et il est dit dans Saint Matthieu que "si le vin nouveau", c'est-à-dire les préceptes d'une vie parfaite, "est mis dans les outres vieilles", c'est-à-dire en des hommes imparfaits, "les outres se rompent et le vin se répand", c'est-à-dire que les préceptes tombent dans le mépris, et par le mépris, les hommes tombent en des maux plus graves" (23).

 

"Celui qui veut, dans la société civile, non seulement la justice, mais toute la justice et tout de suite, celui-là n'a pas le sens politique. Il ne comprend pas que la vie de la cité se développe dans le temps et qu'une certaine durée est indispensable pour corriger et améliorer; surtout, il ne comprend pas l'inévitable intrication de bien et de mal à laquelle, de fait, la cité humaine se trouve condamnée, depuis le bannissement définitif du Paradis de justice et d'allégresse" (24).

 

Cette progression doit respecter un juste sens des priorités : ce qui est premier dans l'ordre ontologique ne l'est pas forcément dans l'ordre chronologique : "C'est tout un monde qu'il faut refaire depuis les fondations; de sauvage, il faut le rendre humain; d'humain, le rendre divin, c'est-à-dire selon le coeur de Dieu" (25).

 

"Pour être roi d'une cité, Jésus-Christ, en effet, demande d'abord la fidélité au droit naturel pris dans son ensemble et non pas seulement un hommage public aux ministres de sa religion et aux Sacrements de son Corps et de son Sang" (26).

 

"Les pouvoirs publics ne peuvent fonctionner sans une adhésion minimale des citoyens, sans un certain consensus social (qui n'est pas nécessairement synonyme d'élection). S'emparer des rênes du pouvoir afin de proclamer ex abrupto la Royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ est une chimère pour nostalgiques coupés de la vie concrète de la société civile.

 

Il a fallu plusieurs siècles longs et douloureux pour que l'Empire romain devienne chrétien, par la conversion de Constantin. L'Eglise primitive a su, avec patience, réalisme et héroïsme, attendre le moment choisi par Dieu" (27).

 

 

 

Echec ou amendement ?

 

Cela dit, Dieu peut permettre l'échec des efforts des meilleurs combattants sans qu'il y ait faute de leur part.

Pour plusieurs raisons.

Peut-être afin de purifier ses fidèles et les rendre plus performants.

 

Ou bien pour leur donner l'occasion d'offrir leur épreuve et de mériter davantage en vue du succès de l'oeuvre envisagée. Sainte Jeanne d'Arc a certainement beaucoup plus obtenu pour le salut de la France par ses souffrances en sa prison et par sa mort que par ses exploits sur les champs de bataille.

 

Ou enfin, parce que Dieu voit que le démantèlement trop rapide des structures de péché n'entraînerait pas une pénitence suffisante de la part des hommes d'une société donnée et donc n'amènerait pas un amendement d'une ampleur telle qu'il puisse permettre durablement la reconstruction d'une cité solidement ordonnée au bien temporel de ses membres.

 

 

 

De la forme donnée à la société...

 

Le moment est venu d'ajouter que l'amendement de vie ne profite pas seulement à la cité terrestre mais aussi à la cité céleste.

 

En effet, les institutions d'une société, selon qu'elles sont des "structures de péché" ou bien qu'elles sont en conformité avec la loi naturelle et évangélique du Christ-Roi, compromettent ou favorisent non seulement le bonheur temporel des hommes mais aussi leur salut éternel :

 

"De la forme donnée à la société, conforme ou non aux lois divines, dépend et découle le bien ou le mal des âmes" (28).

 

"La plupart des hommes, en effet, sont presque exclusivement frappés par les bouleversements temporels, les désastres et les calamités terrestres. Mais à regarder ces choses comme il convient, du point de vue chrétien, qu'est-ce que tout cela comparé à la ruine des âmes ' Car il est exact de dire que telles sont, actuellement, les conditions de la vie économique et sociale, qu'un nombre très considérable d'hommes y trouvent les plus grandes difficultés pour opérer l'oeuvre, seule nécessaire, de leur salut éternel" (29).

 

"Le pouvoir a été donné d'en haut à mes seigneurs sur tous les hommes, pour aider ceux qui veulent faire le bien, pour ouvrir plus largement la voie qui mène au ciel, pour que le royaume terrestre soit au service du royaume des cieux" (30).

 

 

 

La mission propre des laïcs

 

Au cours de ces lignes, il a déjà été mentionné que c'est aux laïcs qu'il revient d'assumer la tâche de conformer la cité temporelle à la loi du Christ.

 

C'est effectivement leur mission propre et première.

 

Citant la Constitution "Lumen Gentium" du Concile Vatican II, le catéchisme de l'Eglise catholique rappelle :

 

"La vocation propre des laïcs consiste à chercher le règne de Dieu précisément à travers la gérance des choses temporelles qu'ils ordonnent selon Dieu (...). C'est à eux qu'il revient, d'une manière particulière, d'éclairer et d'orienter toutes les réalités temporelles auxquelles ils sont étroitement unis, de telle sorte qu'elles se fassent et prospèrent constamment selon le Christ et soient à la louange du Créateur et Rédempteur" (n° 898).

 

"Que les laïcs, en outre, unissant leurs forces, apportent aux institutions et aux conditions de vie dans le monde, quand elles provoquent au péché, les assainissements convenables, pour qu'elles deviennent toutes conformes aux règles de la justice et favorisent l'exercice de la vertu au lieu d'y faire obstacle. En agissant ainsi ils imprègnent de valeur morale la culture et les oeuvres humaines" (n° 90).

 

Cela dit, le pape Jean-Paul II souligne "deux tentations auxquelles (les fidèles laïcs) n'ont pas toujours su échapper" ("Christifideles laïci", n° 2).

 

Le pape mentionne celle, que nous signalons plus haut, "de légitimer l'injustifiable séparation entre la foi et la vie, entre l'accueil de l'Evangile et l'action concrète dans les domaines temporels et terrestres les plus divers" (idem).

 

Cependant, notons au passage que si l'action politique doit s'éclairer à la lumière de la loi naturelle et de la loi évangélique, c'est-à-dire se référer aux enseignements de l'Eglise, lesquels sont transmis par les clercs, cela ne veut pas dire qu'il revienne à ces derniers d'en dicter les applications pratiques.

 

"Il n'appartient pas aux pasteurs de l'Eglise d'intervenir directement dans la construction politique et dans l'organisation de la vie sociale. Cette tâche fait partie de la vocation des fidèles laïcs, agissant de leur propre initiative avec leurs concitoyens. L'action sociale peut impliquer une pluralité de voies concrètes. Elle sera toujours en vue du bien commun et conforme au message évangélique et à l'enseignement de l'Eglise. Il revient aux fidèles laïcs d'animer les réalités temporelles avec un zèle chrétien et de s'y conduire en artisans de paix et de justice" (31).

 

L'autre tentation indiquée par le pape est celle qui consiste à "se consacrer avec un si vif intérêt aux intérêts et aux tâches d'Eglise (que les laïcs) en arrivent parfois à se désengager pratiquement de leurs responsabilités spécifiques au plan professionnel, social, économique, culturel et politique" (32).

 

Céder à cette tentation est d'autre part plus insidieux que "l'ordre politique et la bonne organisation de la Cité conditionnent l'épanouissement normal de la vie de l'Eglise et possèdent, à ce titre, dans la ligne de la causalité matérielle (pour parler avec l'Ecole) une certaine priorité sur le déploiement de la vie religieuse et morale" (33), et qu'il est "ressenti comme une urgence et une responsabilité (que) les fidèles laïcs (portent) témoignage des valeurs humaines et évangéliques qui sont intimement liées avec l'activité politique elle-même" (34).

 

C'est donc en se mettant au service du Christ Roi de la cité temporelle que le fidèle laïc répondra le mieux possible aux exigences propres du sacerdoce commun des fidèles reçu par lui au baptême et développé en lui par la confirmation.

 

Denis ERMENRIC

 

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1 - Jean-Paul II, encyclique "Evangelium vitae", n° 68 et 69.

2 - "Le Monde", 27 mars 1981.

3 - "La Nef", février 1992.

4 - "Panorama", mars 1993.

5 - "Le Journal du Dimanche", 2 avril 1995.

6 - Daniel, VII 13-14.

7 - Luc, I 31 et 33

8 - Encyclique "Quas Primas", I Pi I-18-19.

9 - Léon XIII, encyclique "Annum Sacrum".

10 - Pie XI, encyclique "Quas Primas".

11 - Pie XI, encyclique "Quas Primas".

12 - Encyclique "Humani Generis".

13 - Jean-Paul II, "Christifideles laïci", n° 14.

14 - Jean-Paul II, homélie à Saragosse, 10 octobre 1984.

15 - Pie XII, discours du ler juin 1941, cité par le "Catéchisme de l'Eglise catholique" n° 1942.

16 - Père R.Th. Calmel o.p. "Itinéraires" n° 67, p. 177.

17 - "Christifideles laïci", n°14.

18 - Marguerite La Touroulde - Déposition au procès de réhabilitation - 30 avril 1456.

19 - Jean-Paul II, "Centesimus Annus", n° 38.

20 - Angélus - 27 octobre 1991.

21 - Pie XII, Message de Noël 1955.

22 - Saint Thomas d'Aquin - Ia IIae q91 a5 Ad2.

23 - Saint Thomas d'Aquin, Ia. IIae. q.96 a.2. ad.2.

24 - R.P. R-Th. Calmel o.p. "Sur nos routes d'exil. Les Béatitudes".

25 - Pie XII. Discours du 11 février 1952.

26 - R.P. R-Th. Calmel o.p., op cit. p. 143.

27 - Denis Sureau, "Catholiques face à la politique", in "La Pensée catholique" n° 267, p. 64.

28 - Pie XII. Discours du ler juin 1941.

29 - Pie XI, encyclique "Quadragesimo Anno".

30 - Saint Grégoire le Grand - Lettre à l'empereur Maurice et à son fils Théodore - Regis. III. 61.

31 - "Catéchisme de l'Eglise catholique", n° 2442.

32 - "Christifideles laïci", n° 2.

33 - Cardinal Alfred Ottaviani. Lettre à Jean Ousset, ler avril 1972.

34 - "Christifideles laïci", n° 42.