LE VOYAGE à SAINT DENIS

LES ROIS EN PROMENADE

Recit de voyage du Schtroumpf du Roi (VR) du 22-12-2001.

 

 

Le chemin pour aller à Saint-Denis est simple : il suffit de suivre l’une des lignes de métro les plus nauséeuses qui mènent dans le neuf-trois. On y voit des choses bizarres, des métissages problématiques, et l’impression s’aggrave encore une fois sur place. Il faisait froid et nous nous arrêtâmes prendre deux cafés et un thé dans la brasserie qui fait face à la basilique, à l’enseigne du Khédive, poste avancé de l’invasion. Mauvaise surprise, c’était le ouique ende annuel de cette grande parade du téléthon dont j’espère chaque année qu’elle se terminera en bazar de la charité. Mais cela n’arrive jamais, le paganisme est de retour et dans ces religions là il y a un dieu pour les voleurs. Et Mahomet est son prophète.

 

        On peut entrer ?

        Pas ici ,il y a le concert pour le téléthon, plus loin…

 

Le côté de la basilique, la petite guérite du plus pur style jackien 2e septennat où l'on paye 35 francs, la lourde porte de bois. On joue des œuvres nullement religieuses et le public est assis dos à l’autel. Je veux dire le vrai, en haut après les tables de bois blanc réglementaires dans le néo-catholicisme. Apparemment on peut écouter puisqu’on a payé aussi l’entrée, derrière les grilles qui nous séparent d’une foule assise, bruyante, toussante, crachottante, dandinante sur ses chaises grinçantes, haineuse aussi d’en voir d’autres profiter de leur musique, de celle pour laquelle ils ont payé avec leur bonne argent. Le petit chef d’orchestre a l’air perdu, là bas, avec sa petite baguette, son petit costume, ses petits cheveux mi-longs qui lui voltigent autour de la tête. Un grand morceau de vitrail porté par le soleil dans le bas-côté opposé achève d’écraser tous ces nabots malfaisants que l’orgue – évidemment muet – toise d’en haut. Dans ce qui sert de chœur à l’évêque actuel, un dais fleurdelisé voisine avec une grande banderole toute en hauteur qui proclame je ne sais quelle ineptie humanitaire extraordinairement vague, et qui sur le coup m’a étrangement fait penser à un dazibao géant échappé d’une révolution culturelle menée dans l’Eglise par des fous trop travaillés par la foi et des traîtres alliés aux démons.

 

Un fois passé l’espèce de serpillière en bronze prétentieusement posée à l’entrée et à côté de laquelle une gardienne se chauffe sous une lampe à infra-rouge, c’est le tour obligé avec M. qui n’était jamais venue : d’abord la crypte, les quelques cercueils et urnes à droite sont toujours là derrière leur grille. Les monuments et les restes de plaques  l’un à Louis XIV, l’autre à Gaston d’Orléans, d’autant plus absurdes qu’il ne correspondent à aucun corps, chacun étiqueté avec une petite légende. Mettre des étiquettes doit rassurer la république, elle a l’impression de ranger tout ça comme des souvenirs de rois nègres ou d’empereurs incas au Musée de l’Homme.

 

Les tombes de marbre noir, où je remarque pour la première fois l’inscription « Marie-Antoinette d’Autriche ». D’Autriche, d’Espagne… cette manie de ne pas appeler nos reines « de France » m’a soudain paru un peu cruelle, même s’il doit y avoir à cela des raisons d’autant plus inattaquables qu’elles sont absurdes.

 

L’ossuaire enfin où les explication circonstanciées du démembrement des cadavres royaux manquent un peu.

 

Retour à la surface, dans la musique qui était assourdie en dessous. Les reliquaires de Saint-Denis et de ses compagnons sont là, recouverts de la même poussière qu’il y a six mois, à peine augmentée. L’étiquette précise avec une charité redoublée que les reliques présumées de Saint-Denis sont renfermées dans les reliquaires en métal doré. Au cas où quelqu’un serait encore tenté de croire que l’Eglise est sainte et riche malgré ses efforts… On a réuni là tout un bric-à-brac de gisants sortis d’à peu près partout où on les a pu trouver. Celui de Jean VI de Lusignan, roi de la Petite Arménie, a échoué ici on ne sait comment de l’église Saint-Germain-des-Prés. Le soleil froid d’hiver brille, les vitraux tachent toute la nef de couleurs éclatantes qui viennent mourir sur le tombeau de Henri II où se tord un cadavre de marbre rendu bleu, rouge et jaune comme de la chair tuméfiée.

 

L’accumulation même du vide finit par donner un vertige : un concert sans signification dans une basilique presque désaffectée qui abritait des tombes saccagées et où la poussière s’accumule, le tout étiqueté par un conservateur de rien du tout au milieu d’une ville indécrottablement communiste et qui n’a plus grand chose d’identifiable, cela finit presque par laisser transpirer quelque chose d’impalpable qui reste obstinément au milieu de ces dérisions accumulées et que l’on sent d’autant mieux au milieu d’elles. Ces noms gravés dans l’ossuaire ou dans la pierre des gisants, cette longue inscription latine sur la colonne élevée en hommage à Henri III par Catherine de Médicis, cette épitaphe de je ne sais plus quelle princesse dans un français qui sent son grand siècle, ces vitraux colorés qui éclatent sur le sol et les murs, à distance, poussés hors d’eux-mêmes par le soleil de l’après-midi, quelque chose se promène encore de ces rois, quelque chose émane encore de ces os et de ces reliques.

 

Quand on ressort dans le froid, dans le soir qui tombe, le noir déjà qui gagne, que l’on passe dans ces espaces improbables dessinés par des architectes fous où déambule dans la crasse une population invraisemblable, on sait pourtant que l’on n’est pas dans une quelconque Gotham city, mais en France quand même. Et ça doit encore drôlement les emmerder.