Les aspects positifs de la colonisation

 

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  Valeurs Actuelles n° 3610 paru le 3 Février 2006

France

 

 

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Suppression de l’article sur les aspects positifs de la colonisation, commémoration de l’abolition de l’esclavage : les décisions de Jacques Chirac ne provoqueront sans doute pas l’apaisement recherché.

 

Pacification, mise en valeur des territoires, diffusion de l’enseignement, fondation d’une médecine moderne, création d’institutions administratives et juridiques, voilà autant de traces de cette œuvre incontestable à laquelle la présence française a contribué non seulement en Afrique du Nord, mais aussi sur tous les continents.

De qui cette citation célébrant l’action de la France dans ses anciennes colonies ? Du maréchal Lyautey ? Non. Du général de Gaulle ? Pas plus – mais de l’un de ses successeurs : Jacques Chirac, inaugurant, en 1996, à Paris, un monument à la mémoire des victimes civiles et militaires tombées pendant la guerre d’Algérie.

À l’époque, le chef de l’État faisait un éloge appuyé de la générosité de la France outre-mer : « À cet hommage que nous dictent le respect, l’admiration et la reconnaissance, nous joindrons aussi celui que nous devons à tous ceux et à toutes celles qui ont contribué à la grandeur de notre pays en incarnant l’œuvre civilisatrice de la France, déclarait-il. Nous ne saurions oublier que ces soldats furent aussi des pionniers, des bâtisseurs, des administrateurs de talent qui mirent leur courage, leur capacité et leur cœur à construire des routes et des villages, à ouvrir des écoles, des dispensaires, des hôpitaux, à faire produire à la terre ce qu’elle avait de meilleur ; en un mot, à lutter contre la maladie, la faim, la misère et la violence et, par l’introduction du progrès, à favoriser pour ces peuples l’accès à de plus hauts destins. »

C’est pourtant Jacques Chirac qui a souhaité, cette semaine, la suppression de l’article 4, alinéa 2, de la loi du 23 février 2005 portant reconnaissance de la nation aux Français rapatriés. La gauche, des associations antillaises et le président algérien en réclamaient l’abrogation, refusant que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer ». Saisi sur proposition de Jean-Louis Debré, le Conseil constitutionnel a déclassé l’article contesté, décision nécessaire à sa suppression. « Ce n’est pas au législateur de fixer le contenu des programmes scolaires », estime le président de l’Assemblée nationale. « Dans la République, il n’y a pas d’histoire officielle. Ce n’est pas à la loi d’écrire l’Histoire. L’écriture de l’Histoire, c’est l’affaire des historiens », avait déclaré Jacques Chirac le 9 décembre.

Cet argument, qui vaut pour un texte, ne vaudrait-il pas pour tous ? Car, dans le même temps, le président de la République a choisi, pour commémorer chaque année l’abolition de l’esclavage, le 10 mai, date anniversaire de l’adoption de la loi Taubira faisant de la traite négrière un crime contre l’humanité. Or cette loi prétend dicter aux historiens une histoire officielle, et l’enseigner aux enfants en accordant à l’esclavage une « place conséquente » dans les manuels scolaires. Histoire au demeurant très contestable car ce texte, voté le 10 mai 2001 et promulgué aussitôt le 21 mai 2001, dénonce la traite transatlantique pratiquée par les nations occidentales, mais oublie de condamner les traites interafricaines et l’esclavage qui a duré plusieurs siècles en terre d’islam !

Les grands historiens (Jean-Pierre Azéma, Pierre Milza, Jean-Jacques Becker, Marc Ferro…) qui ont réclamé récemment « la liberté pour l’histoire » dénoncent, dans leur manifeste, ces interventions du pouvoir politique dans le domaine historique : « L’Histoire n’est pas un objet juridique. Dans un État libre, il n’appartient ni au Parlement, ni à l’autorité judiciaire de

définir la vérité historique. La politique de l’État, même animée des meilleures intentions, n’est pas la politique de l’Histoire. » Cette réflexion les a conduits à réclamer l’abrogation de dispositions législatives « indignes d’un régime démocratique » : loi sur le rôle positif

de la colonisation, loi Taubira sur l’esclavage, loi Gayssot réprimant la négation de crime contre l’humanité, loi sur le génocide arménien. Six cents historiens ont signé leur pétition, six semaines après sa publication.

La loi « entrave la recherche de la vérité et fait obstacle à sa diffusion. La crainte de poursuites judiciaires conduira à déserter les sujets à r sques et à se censurer. Des pages entières de l’Histoire resteront donc blanches, ou plutôt le vide sera comblé par des vérités d’État », redoute René Rémond dans le mensuel l’Histoire (février 2006). La loi peut édicter des prescriptions, mais « elle ne saurait dire le vrai. L’expérience de l’Union soviétique devrait suffire en ce domaine », prévenait l’historienne Madeleine Rebérioux en 1990. Seize ans plus tard, c’est en France qu’est traduit en justice l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau dont le livre, les Traites négrières (Gallimard), a été primé par l’Académie française et par le Sénat. Il y rappelle que la traite fut aussi pratiquée en Afrique par les Africains, et en terre d’islam. Le Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais s’est fondé sur la loi Taubira pour l’accuser de “contestation de crimes contre l’humanité”, après la parution d’un entretien dans le Journal du dimanche. L’affaire devrait être jugée ce mois-ci. L’écrivain Françoise Chandernagor y voit « une atteinte à la liberté d’expression », qu’elle dénonce avec talent dans l’Histoire.

Mais l’appel des historiens n’a pas été entendu. « Les directives du président de la République tendant à ce que l’esclavage et la traite, qui sont une des sources historiques des idéologies racistes, trouvent leur juste place dans les programmes scolaires seront mises en œuvre dès cette année », a dit Dominique de Villepin lundi dernier, à l’issue d’un comité interministériel de lutte contre le racisme.

En choisissant le 10 mai pour célébrer la fin de l’esclavage, Jacques Chirac a satisfait les revendications des associations antillaises. Il aurait pu choisir le 27 avril : c’est la date anniversaire du décret d’abolition de l’esclavage, en 1848. Mais le Comité pour la mémoire de l’esclavage, présidé par l’écrivain Maryse Condé, n’en voulait pas car ce décret, s’il mit fin à l’esclavage, « maintint le statut colonial. Nous ne souhaitions pas non plus que la date de commémoration annuelle de l’abolition de l’esclavage soit une nouvelle fois prétexte à une célébration unilatérale d’une France “bonne et généreuse” en donnant à la République tout le bénéfice de cet acte. Nous souhaitions rappeler que l’abolition de l’esclavage fut l’aboutissement de luttes et de résistances », écrit-elle dans un rapport remis au premier ministre en 2005.

En se prononçant pour la suppression de l’article 4 de la loi du 23 février, le chef de l’État a, là encore, fait droit aux associations noires, dont les membres se présentent comme “descendants d’esclaves”. « Le texte actuel divise les Français », estimait-il le 4 janvier. Pourtant, 60 % des Français approuvaient cet article : 53 % à gauche et 70 % à droite, selon un sondage CSA. En revanche, des manifestations assez peu fournies (1 000 personnes à Fort-de-France le 7 décembre) ont eu lieu contre ce texte outre-mer, obligeant Nicolas Sarkozy à reporter son voyage aux Antilles.

Le retrait de cet article satisfait aussi le président algérien. Abdelaziz Bouteflika – qui vient se faire soigner à Paris – n’a pas cessé de dénoncer la « cécité mentale (des) nostalgiques d’une Algérie colonisée » qu’il accuse de « négationnisme et de révisionnisme ». « Pour la société algérienne, la colonisation française a été massivement une entreprise de décivilisation », a-t-il osé dire l’an dernier.

 

Ne pas vouer la France à une “pénitence perpétuelle”.

 

« Les accusations portées contre l’œuvre coloniale française sont particulièrement récurrentes en Algérie car elles servent aux gouvernements islamo-socialistes de la Ville blanche pour masquer ses très nombreux échecs politiques et économiques », explique Jean-Pierre Péroncel-Hugoz dans l’excellente Nouvelle Revue d’Histoire dirigée par Dominique Venner. Mais Paris et Alger négocient en ce moment un traité d’amitié que Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika voudraient signer cette année… « Si certains Français considèrent que par ses entreprises coloniales la France, et elle seule au milieu des nations saintes et pures, est en état de péché historique, ils doivent s’offrir eux-mêmes à l’expiation, a écrit Albert Camus dans ses Chroniques algériennes (…) Il est bon que notre nation soit assez forte de tradition et d’honneur pour trouver le courage de dénoncer ses propres erreurs. Mais elle ne doit pas oublier les raisons qu’elle peut encore avoir de s’estimer elle-même. Il est dangereux en tout cas de lui demander de s’avouer seule coupable et de la vouer à une pénitence perpétuelle. »

Fabrice Madouas

 

Transmis par Nicole le 4-02-2006.