DE LA RÉVOLUTION DANS LA LOI

 

ou

 

DU RETOUR LÉGAL DE LA BARBARIE.

 

La loi, entendue au sens catholique, est un ordre de la raison édicté pour le bien général d'un peuple, par celui qui a la charge de son gouvernement.

Il suffit de comprendre cette définition, pour en admirer la beauté et la profondeur.

 

1° La loi n'est donc point, dans son sens chrétien, l'enfant de l'orgueil, de la force matérielle, elle n'est point l'œuvre seulement d'une volonté aveugle et hautaine voulant s'imposer sans raison. Le mot de Luther, stet pro ratione voluntas, est la formule d'un despotisme éhonté, et ne peut qu'être flétri avec horreur par toutes les âmes dévouées à la dignité chrétienne. Pour elles, la loi est nécessairement un acte de la raison, l'expression d'une vérité supérieure, une manifestation de l'ordre intellectuel, une disposition harmonieuse que l'esprit conçoit d'abord et dont il propose ensuite l'adoption à la volonté comme nécessaire ou utile. Celle-ci, si elle se rend à la lumière, l'intime aux autres volontés qui lui sont subordonnées, et réalise ainsi dans la société le bien qui n'était qu'une idée dans l'intelligence.

Admirons en passant la richesse de la langue française : la loi est un ordre de la raison.

Ordre signifie : 1° disposition rationnelle, harmonieuse ; 2° commandement.

La loi est donc une disposition harmonieuse, commandée et rendue obligatoire par le législateur.

 

2° En effet, que toute prescription législative doive être élaborée par la raison avant d'être intimée par la volonté, c'est là une condition nécessaire à sa moralité, c'est là un principe supérieur, une règle fondamentale qui s'impose à tout législateur.

Toutefois, c'est l'autorité du législateur qui donne à tout ordre sa force obligatoire, son vrai caractère de loi. Toute loi édictée pour une société ne peut être que l'acte naturel, propre et attributif du pouvoir légitime qui la régit, et il n'y a que la force du droit proprement dit, ou d'un pouvoir moral véritable qui puisse donner à la plus belle et à la plus nécessaire des prescriptions le caractère et la force de la loi. Dès lors, tout ordre émanant d'un usurpateur, est nul de soi par le fait même de son origine. Comme il ne découle pas d'une autorité véritable, il ne peut que s'appuyer sur la force matérielle pour contraindre les corps ; impossible qu'il soit une force spirituelle, morale, qui oblige les consciences, lie les âmes.

La loi ne tient donc point sa force de la terreur des baïonnettes, de la puissance du nombre, du fait d'une majorité. Expression de la puissance du droit et de la justice, elle commande aux armées, aux majorités, aux peuples. Elle peut être méconnue et opprimée un instant par la rébellion triomphante ; elle survit aux coups de la violence; elle ne peut être abrogée que par l'autorité qui l'a établie.

 

3° Quel est le but visé par la loi ? La loi, avons-nous dit, est l'acte propre et attributif du pouvoir social. Mais le pouvoir social est un droit souverain que le Créateur a conféré à la société pour son bien, pour sa prospérité et son bonheur. Le législateur ne peut donc user du pouvoir suprême d'un peuple que dans l'intérêt général de ce peuple.

De même elle manquerait aussi totalement du caractère obligatoire de la loi, la prescription qui, sans troubler l'ordre naturel des droits mutuels des citoyens entre eux, renverserait l'ordre naturel de leurs facultés, de leurs aspirations et de leurs besoins, la prescription qui serait en opposition manifeste avec les principes éternels du vrai, du juste et de l'honnête, avec les préceptes positifs de Dieu et les droits surnaturels de l'Église catholique. Car le Créateur n'a pas donné le pouvoir aux peuples et à leurs gouvernements pour favoriser l'injustice et le désordre, mais pour proscrire l'un et l'autre et établir la paix dans les sociétés sur les bases immuables de la vérité et de l'équité. A personne il n'a conféré le droit impossible de s'insurger contre les institutions qu'il a faites et de substituer aux lois pleines de sagesse qu'il a portées les rêves insensés d'une imagination en délire ; à personne, il n'a confié une part de sa puissance pour exterminer le bien et commettre le mal. De là, chez les théologiens catholiques, ce principe universel qu'une loi injuste n'oblige jamais en conscience par elle-même ; si parfois on est tenu d'observer ses dispositions, ce n'est pas en vertu d'une force qu'elle n'a pas, mais en raison d'une loi supérieure d'ordre public.

Ainsi comprise au sens catholique, la loi est bien belle ; la soumission qu'elle réclame est bien honorable et avantageuse. C'est la fidélité exacte à des lois justes qui fait dans les sociétés l'ordre et la paix, le progrès et la civilisation. Il n'y a jamais de peuples forts et prospères que les peuples disciplinés, respectueux envers l'autorité et religieusement soumis à ses lois.

 

Mais qu'arrive-t-il ? Les lois qui doivent régner sur les sociétés, les diriger dans les voies de la vérité et de la justice et les façonner au moule de la civilisation, subissent étrangement la domination de l'esprit public, et souvent sont torturées et annihilées longtemps avant d'être abrogées, officiellement par le législateur. On connaît la maxime des anciens : «Quid proficiunt leges sine moribus ?[1]» Ajoutons : et que peuvent les mœurs sans la vérité dans les idées ? Dans la masse des hommes, dans les sociétés, la pureté ou la corruption des mœurs publiques est toujours le fruit naturel, l'écho fidèle de la sagesse ou de la folie des idées, et les lois elles-mêmes sont, suivant le cas, ou des règles respectées qui écartent le mal, maintiennent et augmentent le bien, ou bien des fantômes impuissants qui ne servent qu'à couvrir les progrès insidieux du vice, ou encore, ce qui est pire, des agents actifs de corruption et de démoralisation.

En effet, nulle loi, même sous le gouvernement le plus fort, ne peut résister longtemps à la puissance de l'opinion publique, surtout dans les pays agités et surmenés par une presse sans respect et sans frein. Que la plus sage et la plus nécessaire soit battue par le courant rongeur d'idées contraires, l'auréole de considération qui l'environnait pâlit, son prestige tombe ; elle n'a plus qu'une autorité incertaine devant la conscience de beaucoup et parfois même des juges.

Bientôt elle paraît à la foule intéressée, ou ridicule et méprisable, ou vexatoire et odieuse. Les transgressions se multiplient sans honte pour les coupables devant l'opinion et sans châtiment devant la justice énervée, paralysée ; des habitudes opposées s'établissent et se généralisent peu à peu.

La loi est condamnée : la société ne se fera pas à elle-même son procès pour lui rendre la vie et la force perdues. Il ne reste plus qu'à l'abolir formellement pour que la désuétude dont elle est frappée ne déteigne pas sur les lois qui sont encore en vigueur.

 

Mais aux lois tombées sous les coups des idées dominantes succèdent d'autres lois inspirées par les doctrines et les mœurs triomphantes. Dans les pays soumis au régime de la monarchie absolue, la législation offre une plus longue résistance aux variations de l'opinion et aux transformations des habitudes. Mais chez les peuples démocratiques où le législateur est choisi par la foule dans son propre sein, la législation subit le contrecoup de tous les changements qui s'opèrent dans les idées et les mœurs ; elle est une peinture directe et fidèle de l'état des esprits et des cœurs, un écho retentissant des mouvements de l'opinion, une expression exacte et éclatante des croyances, des vertus, des vices, des besoins et des aspirations de la société.

Ne comprend-on pas, dès lors, ce que serait la loi dans une nation dont les idées seraient complètement faussées et les mœurs radicalement corrompues ? Supposez que la raison soit égarée et surtout renversée par des sophismes foncièrement opposés à ses axiomes les plus fondamentaux et que ce soit la volonté la plus dépravée qui lui dicte ce qu'elle doit affirmer ou nier ; supposez que la régularité et la stabilité de l'ordre soient devenues fastidieuses comme la monotonie, et odieuse comme une espèce de servitude ; supposez que les citoyens d'un pays se croient tous souverains et, comme tels, prétendent au droit de le gouverner, que la loi soit regardée comme un moyen régulier et légitime pour la majorité de voler, d'abaisser, d'humilier et d'opprimer la minorité, enfin d'assurer le triomphe pacifique des théories les plus impies, les plus injustes et les plus dégradantes ; que sera la loi ? que deviendra la société ? La société sera replongée dans le chaos de la barbarie, et la loi ne sera qu'un instrument puissant pour l'y maintenir, l'y étouffer et l'y dissoudre.

 

Eh bien, si horrible que soit cette hypothèse, elle n'est point imaginaire. Quels souvenirs rappelle l'antique société païenne ? A côté de quelques éclairs d'esprit et même de génie sillonnant ça et là les épaisses ténèbres d'une ignorance inconcevable des vérités les plus nécessaires, quel pervertissement du sens humain ! Quel prodigieux renversement de la raison ! On y voit les plus abominables erreurs érigées en dogmes et en lois, le vrai Dieu méconnu et blasphémé ! des autels dressés à toutes les passions et à tous les vices, le droit tout entier dans les puissants, et le devoir tout entier dans les faibles, les deux tiers du genre humain, en un mot, courbés sous l'empire de la force brutale, et n'ayant pas même de personnalité devant la loi. Et ces temps maudits que l'on pouvait croire passés pour toujours, menacent de revenir plus horribles encore, comme pour se venger du long triomphe de la vérité et du droit. La Révolution travaille à les ramener avec un surcroît de corruption et d'avilissement.

 

La Révolution ! Que d'hommes n'en soupçonnent ni l'origine, ni la nature, ni les progrès, ni le terme final ! Commencée dans le ciel par la révolte de Lucifer, elle a continué sur la terre par la rébellion du premier homme contre son Auteur, et elle s'est propagée dans l'humanité par la victoire de l'erreur sur la vérité, du vice sur la vertu, de la violence sur le droit, de la chair sur l'esprit, de l'idolâtrie sur la vraie religion.

 

Après quatre mille ans de progrès incessants, le prince du monde fut jugé, condamné, vaincu par la mort du Sauveur ; de ce moment, il commença à voir le monde échapper à son empire. Toutefois, durant trois cents ans, il en disputa encore la possession par les tortures et dans le sang à l'Esprit de Dieu qui s'en emparait. Enfin, réduit à une longue impuissance par le triomphe définitif de la Croix, il ne fit plus d'opposition éclatante qu'à l'époque de la grande révolution religieuse du XVIè siècle. Au XVIIIè, il put, au nom de la philosophie et de la science, nier Dieu et Sa providence, Jésus-Christ et Ses mystères, la vérité et la nécessité de la religion. Rejetant l'existence objective et la réalité substantielle des lois éternelles et immuables, il s'essaya à déifier l'homme et à tout faire reposer sur son génie, ses penchants et sa souveraineté. Le principe supérieur d'autorité, déjà ruiné par la révolte de Luther contre l'Église, s'effondra avec un fracas effrayant dans la société civile sous les coups répétés du philosophisme et des passions politiques; la révolution de 89 était le développement logique de celle du XVIè siècle.

C'est surtout à cette époque qu'enhardie par ses victoires la révolution universelle essaya de pénétrer notre législation de son esprit et de se donner une existence légale qu'elle s'assit même au pouvoir et qu'elle affirma sa prétention de reprendre de nouveau le gouvernement du monde. Jésus-Christ fut à peu près complètement banni de nos codes et de nos institutions ; les droits de son Eglise y furent souvent foulés aux pieds sans pudeur. Le grand Dieu de la nature n'y occupa plus que par grâce une place secondaire et peu à peu, trouvé encore trop gênant, il en fut expulsé comme étant d'un autre âge. Le gouvernement de la France dut n'avoir aucune religion sous le fallacieux prétexte de ne favoriser avec partialité aucun des cultes admis au préjudice de ses rivaux. La charité devint suspecte et odieuse, les œuvres qui s'accomplissaient sous son nom proscrit durent se cacher ou s'abriter sous le manteau de la philanthropie pour n'être pas persécutées ou même violemment supprimées.

La loi reconnut officiellement des droits égaux à l'erreur et à la vérité, et, à tous les citoyens, la liberté de tout penser, de tout dire et de tout écrire.

Le moment approchait ou, sous le nom de morale indépendante, on réclamerait le droit de tout faire. Du reste, le mariage, la famille et la propriété avaient déjà reçu de graves atteintes et demeuraient sous le coup de menaces plus effrayantes encore. L'idée du droit était chaque jour de plus en plus exaltée, et l'idée du devoir de plus en plus obscurcie, affaiblie. A mesure que la connaissance et le respect de Dieu et des lois éternelles s'éteignaient davantage, la majesté de l'humanité et l'inviolabilité du citoyen étaient proclamées avec plus de retentissement. Dès lors, toute loi restrictive de la liberté était aux yeux de beaucoup un attentat aux droits imprescriptibles de l'humanité ; les lois pénales revêtaient une apparence odieuse d'injustice et de cruauté. Le législateur, pénétré, dominé par l'esprit de la révolution, cédait à ses tendances, adoucissait les rigueurs de la justice, mitigeait les châtiments dus au crime, et sacrifiait de plus en plus les principes tutélaires de la société au culte superstitieux du citoyen inviolable. La peine de mort était abolie en matière politique, et la même faveur était sans cesse réclamée au bénéfice des criminels de droit commun. En attendant, les verdicts du jury, le plus souvent disposé à prendre le parti des coupables contre la loi traitée en ennemi commun, se chargeaient de tempérer sa sévérité, paralysaient son action et annulaient ses effets.

 

Ainsi, déjà la carrière s'ouvrait presque libre et grande aux ambitieux sans conscience et à tous les hommes emportés par des passions violentes. La société était préparée à entendre formuler les théories révolutionnaires dans leur sauvage nudité et à en expérimenter à ses dépens une plus large application.

Longtemps, on n'a semblé faire que des révolutions locales contre tel ou tel gouvernement. Ruse de l'ennemi. Combien croient encore que toute la révolution est dans la lutte de l'idée républicaine contre la monarchie, et que le triomphe définitif de la première assurera une paix éternelle à tous les peuples de la terre. Singulière simplicité ! Beaucoup comprennent que la lutte entre la république et la monarchie n'est que la lutte ardente du prolétariat contre le capital, de celui qui n'a pas contre celui qui possède. Ceux-là n'ont pas encore tout le sens de ce mot «Révolution». Ce mot prestigieux, infernal, il faut le prendre simplement, sans restriction, dans toute son étendue et toute sa profondeur. Ainsi, comme nous l'allons voir, l'entendent et le pratiquent les esprits qui lui ont dévoué leur vie ; impossible qu'ils se bornent à un bouleversement, à un renversement partiel de l'ordre ; sur la pente fatale des négations et des destructions, ils ne peuvent trouver le repos que dans le néant: nécessité irrésistible qu'impose l'impitoyable logique. Quiconque est dans la voie de la vérité et de la justice marche, monte sans cesse; il ne peut s'arrêter sans avoir atteint la plénitude de la vérité et du bien.

De même, quiconque est sur le chemin de l'erreur et du mal, ne peut se fixer dans les premiers mensonges qui l'ont séduit ; il faut qu'il glisse, qu'il tombe aux dernières limites du faux. «Vous violez un point de la loi, dit saint Jacques donc vous violez la loi tout entière». Comment ? répondez-vous. Le voici : en méconnaissant l'autorité de Dieu sur un point, vous la méconnaissez en elle-même et vous la détruisez relativement à tous les autres

Pareillement, dans votre passion pour la libre-pensée vous rejetez le joug de toute autorité sur vos conviction religieuses, philosophiques et politiques, impossible que vous puissiez logiquement accepter pour vos affections, vos déterminations et vos satisfactions le frein gênant et humiliant d'une régie supérieure dont vous ne seriez pas vous même le principe. Si votre esprit a le droit de proclamer son indépendance, il n'y a point de raison pour que votre cœur, votre volonté et vos penchants ne revendiquent pas aussi légitimement un droit égal. Encore un exemple. Vous altérez la notion du pouvoir social, vous en méconnaissez l'origine, vous en méprisez l'inviolabilité, pourquoi respecteriez-vous le pouvoir paternel, le pouvoir marital, les droits de tout citoyen ? Tous les droits, tous les pouvoirs ont une même origine, une même nature, une même force. Ainsi, par la nature même des choses, toute révolte particulière, toute révolution partielle tend nécessairement à devenir radicale, universelle. Il n'est pas de puissance au monde qui contienne, renfermées dans leur principe, les conséquences qui en découlent logiquement. On ferait plutôt remonter un fleuve à sa source qu'on arrêterait l'esprit humain lancé sur la pente irrésistible de déductions fatales. Encore une fois, il faut qu'il aille jusqu'au néant.

 

Tant que la révolution n'a été qu'une infime minorité dans le pays, elle ne s'est assise au pouvoir, elle ne s'est glissée dans nos lois qu'avec ménagement sous le manteau de l'hypocrisie. Aujourd'hui, elle se croit assez forte pour se démasquer et déclarer ouvertement ce qu'elle veut. Quand elle s'adresse aux classes riches, elle ne dédaigne pas encore de s'adoucir, de ramper même, en tout cas, de se couvrir d'une peau de brebis ; elle fait assez à ses propres yeux, si elle parvient à exciter l'orgueil et la passion de jouir contre Dieu, contre le clergé et tout ce qu'il y a d'honnête. Mais parle-t-elle aux classes conquises, aux masses dévouées, elle jette au grand jour, dans un brutal langage, le fond horrible de ses plus affreuses pensées.

Or, c'est dans l'abomination de sa monstrueuse nudité qu'elle aspire désormais à s'emparer du pouvoir et à gouverner le monde. Déjà elle se croit sûre de la victoire. Et qui pourrait arrêter sa marche triomphante ! Elle a su mettre à son service une presse puissante, de grosses sommes d'argent, l'ignorance des foules, leur haine de tout maître et de tout frein, leurs passions violentes et insatiables et, en plusieurs pays, jusqu'aux représentants des pouvoirs publics. Des milliers d'apôtres ardents dévouent à sa cause leurs talents, leurs veilles, leur fortune, leur vie. Par l'Internationale et par toutes les sociétés coopératives des travailleurs, elle a pris possession de l'atelier et de la fabrique dans les deux mondes ; elle pénètre, elle envahit de plus en plus toutes les couches sociales. Chaque mouvement populaire vient lui révéler de nouveaux succès. Fait-elle une manœuvre hasardée, éprouve-t-elle un échec, elle ne perd jamais tout le terrain conquis ; elle se replie passagèrement dans ses retranchements, la franc-maçonnerie, qui est maîtresse d'une grande partie de la bourgeoisie et d'une portion considérable de la noblesse et qui inspire presque tous les gouvernements du monde.

 

Et qui donc, encore une fois, pourrait l'arrêter ? Est-ce l'habileté de quelques politiques effrayés, de quelques ambitieux rêvant au rôle de sauveur de la société ? Mais jusqu'ici tous leurs efforts, marqués au cachet de l'inconséquence, n'ont abouti qu'à exciter l'esprit d'opposition et qu'à rendre le monstre plus intéressant et plus populaire. Ils se croient habiles ! Mais leur habileté se heurte à une habileté non moins profonde que la leur. Ruse contre ruse, stratagème contre stratagème ; hélas ! à ce simple point de vue, les chances de victoire pour la cause de l'ordre sont bien peu nombreuses. Mais voici ce qui assure la défaite de ces roués de la politique louche ; ils ont contre eux le torrent débordé des cupidités et des passions populaires ; or, ce torrent-là ne se contient pas dans les digues de sable mouvant que peut élever contre ces flots rongeurs la prudence humaine. Et puis ces habiles veulent vaincre la révolution, en restant dans la révolution, en demeurant sur le terrain où la révolution est maîtresse toute-puissante. Inconcevable simplicité, si ce n'est une perfidie satanique ! Imbus de l'esprit de la révolution, dominés à divers degrés par son idée et ses principes, comment pourraient-ils porter à leur mère et à leur propre sein le coup mortel ? Leur lutte ne sera jamais qu'un jeu entre gens du même parti. Enfin, emportés logiquement dans le tourbillon infernal de ses doctrines, ils feront comme les plus illustres de leurs devanciers sur cette voie, ils proclameront la pente révolutionnaire irrésistible, et en s'y abandonnant, ils tenteront d'y entraîner tout leur pays.

Non, aucune puissance humaine ne peut arrêter les progrès de la révolution.

 

La révolution, nous l'avons dit, c'est la négation de Dieu, de la vérité révélée, de toute autorité supérieure à l'homme. Donc elle ne peut être vaincue que par l'affirmation énergique de Dieu et de ses droits, et par la pleine et entière soumission de l'homme à la vérité et à l'autorité surnaturelle.

Et encore, la révolution est une force irrésistible : Pourquoi ? parce qu'elle est excitée, attisée comme une flamme, par un souffle mystérieux, étranger à l'homme ; parce que l'homme, isolé de son principe et de sa fin, abandonné à lui-même, est sans résistance contre l'attraction du néant d'où il est tiré, sans défense contre la tyrannie de Satan qui exploite le ferment du mal demeuré au fond de son cœur. Or, l'esprit du mal ne peut être vaincu et enchaîné que par l'esprit du bien. Par conséquent, la société n'échappera à la dissolution que si l'Esprit de Dieu en reprend possession avec force et lui communique de nouveau la vie divine dont il est le principe.

 

Mais si dans la société pervertie il ne se trouve plus un nombre suffisant d'âmes droites et généreuses, intelligentes et fortes qui sachent et veuillent croire et pratiquer, affirmer et annoncer hautement, courageusement, partout la vérité révélée, dans sa pureté et son intégrité, qui sachent et veuillent se soumettre sans réserve au règne de Dieu sur toutes leurs facultés et devenir des foyers vivants et embrasés d'où l'esprit de sainteté rayonne sur le monde et répande au loin lumière et chaleur, enfin, si le nombre des vérités divines continue à diminuer dans le monde parce que le nombre des saints y diminue encore, si l'élément surnaturel introduit par Jésus-Christ dans l'humanité en est de plus en plus expulsé par l'élément satanique, qu'arrivera-t-il ? La révolution triomphera dans l'humanité ; elle deviendra la majorité dans les sociétés, et, s'asseyant au pouvoir dans toute l'horreur de ses théories, elle établira par la loi le règne de la plus affreuse barbarie qui fût jamais.

Grand Dieu ! s'imagine-t-on un peuple façonné suivant les principes de la révolution ! La loi n'y est plus un acte de la raison, un ordre harmonieux conforme aux institutions du Créateur; elle n'est plus l'acte naturel d'un pouvoir légitime établi pour protéger les droits de tous les citoyens. Raison, ordre, morale, droits, tout cela est nié, renversé dans les doctrines de la révolution. Pour elle, la loi ne peut être que le fait brutal d'une volonté aveugle, révoltes contre l'ordre et toutes les œuvres de la Sagesse infinie, s'ingéniant à détruire tout ce qui vient de Dieu pour créer à son image une nouvelle humanité, un monde nouveau. Que dis-je créer ? La révolution est la négation systématique de tous les principes constitutifs des sociétés, de toutes les bases essentielles aux États. Elle peut anéantir, mais créer ? Jamais. Les lois, qui font l'ordre et la stabilité dans les nations civilisées, ne seront entre ses mains que des moyens ordinaires pour opprimer tous les droits et toutes les libertés, que les instruments naturels de la tyrannie du nombre et de la force matérielle. Conçoit-on ce que serait une société dans laquelle la majesté du droit et de la loi tirerait toute sa raison d'être du fait accidentel et brutal d'une majorité, naîtrait et s'évanouirait avec elle, et où cette majorité se constituerait par un accord fortuit et passager des intérêts, pour écraser une minorité sous le despotisme de sa volonté triomphante ? Conçoit-on l'anarchie et le chaos d'une multitude humaine dont tous les individus seraient libres et souverains et ne reconnaîtraient d'autres règles que leurs penchants, dont toutes les passions réhabilitées s'entrechoqueraient avec une égale raison, en un mot qui serait ainsi livrée à tous les caprices de l'astuce, de la scélératesse et de la violence ?

La révolution se déclare l'ennemie de la famille et du mariage, elle en proclame l'abolition. Ses théories, d'autre part, sont la dissolution forcée de toute société civile. Appliquées radicalement à l'homme individuel, elle jettent un tel trouble, un tel désordre, une telle opposition entre ses facultés et tous ses penchants, que la vie n'est plus pour lui qu'une lutte pénible, qu'une tempête insupportable, qu'un enchaînement de dégoûts et de déchirements douloureux. Ainsi la révolution exalte l'homme et l'enivre d'orgueil pour le pousser à la haine et à la destruction de lui-même.

 

C'est bien là, selon les saints Livres, le but final que se propose dans toutes ses machinations l'éternel maudit, l'ennemi jaloux et implacable de l'humanité.

 

J. CROZAT,

Curé de Saint-Martin d'Uriage (Isère).

 

(Revue catholique des institutions et du droit. Août - Septembre 1874)

 

Transmis par S. de B. le 25-06-2002.

 

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[1] A quoi servent les lois sans les mœurs ?