Il s'agit de savoir si nous sommes chez nous en France ou si nous n'y sommes plus ; si notre sol nous appartient ou si nous allons perdre avec lui notre fer, notre houille et notre pain : si, avec les champs et la mer, les canaux et les fleuves, nous allons aliéner les habitations de nos pères, depuis le monument où se glorifie la cité jusqu'aux humbles maisons de nos particuliers. Devant un cas de cette taille, il est ridicule de demander si la France renoncera aux traditions hospitalières d'un grand peuple civilisé. Avant d'hospitaliser, il faut être. Avant de rendre hommage aux supériorités littéraires ou scientifiques étrangères, il faut avoir gardé la qualité de nation française. Or il est parfaitement clair que nous n'existerons bientôt plus si nous continuons d'aller de ce train. Comme l'a dit dans une ferme réponse Henri de Varigny, « les étrangers tiennent déjà beaucoup de place - et de places - dans le monde scientifique, il ne faut pas en augmenter le nombre. » Voilà le bon sens même. Ce pays-ci n'est pas un terrain vague. Nous ne sommes pas des bohémiens nés par hasard au bord d'un chemin. Notre sol est approprié depuis vingt siècles par les races dont le sang coule dans nos veines. La génération qui se sacrifiera pour le préserver des barbares et de la barbarie aura vécu une bonne vie. Pour notre part, voilà vingt ans que nous ne servons pas d'autre cause, en littérature et en politique.

 

Les deux questions se tiennent de très près pour les hommes de notre formation. En général, d'ailleurs, la crise nationaliste débute souvent par une crise professionnelle. Le jeune médecin s'aperçoit que tout est pris, conquis par des étrangers. Le jeune ouvrier, le jeune employé prennent garde que l'Allemand, l'Italien, le Suisse, le Belge, le Polonais, le Juif leur font la guerre économique dans les rues de Paris, ou sur les chantiers de Marseille, dans les campagnes du Nord ou dans les usines de l'Est, tantôt en travaillant à des salaires de famine inabordables pour eux, et tantôt, au contraire, en occupant les sinécures les plus grassement rétribuées. Par en haut, par en bas, le Français est bloqué. Il ne perd plus beaucoup de temps à se plaindre, car si haut que puisse monter sa réclamation, il voit qu'elle est soumise, avant d'être écoutée, à quelques délégués des quatre États confédérés, - juif, protestant, maçon, métèque - avec qui s'identifie nécessairement le pouvoir réel.

 

Eh bien ! ce qui se voit partout, aujourd'hui, se voyait déjà, il y a vingt ans, dans les Lettres. Mais plus encore que les intérêts de carrière, les idées, le goût, l'esprit français étaient compromis. Certes, l'étranger savait déjà prendre notre bon compatriote par la faim : Institut, Université, Revue des Deux Mondes, maisons d'édition, toutes les portes étaient soigneusement gardées et surveillées par les hommes de confiance de la barbarie et de la météquerie. Des directeurs et des libraires qui se croyaient et se disaient loyaux patriotes avaient autour d'eux une bonne garde de secrétaires et de « lecteurs » devant qui rien d'un peu national ne pouvait circuler en paix. Un professeur d'histoire devait passer sous la férule de Gabriel Monod et des tudesques ou se résigner à moisir dans les bas grades. Un professeur de philosophie subissait un contrôle analogue exercé par des juifs étrangers ou des protestants dénationalisés, mais tout cela aurait compté pour peu de chose si la tyrannie du barbare n'avait tenté de pousser jusqu'à cette âme de notre âme qui est l'architecte et l'ouvrière de l'idée, de l'art, de l'action. Là, barbares et métèques ne se bornèrent plus à nous dépouiller et à régner sur nous. Ils voulurent régner en nous, et ce fut leur perte. Nous frémîmes de voir utiliser leurs grandeurs insolentes pour imposer et propager un mépris brutal ou une indulgence ironique à l'égard de notre héritage. Des milliers de jeunes Français sans défense étaient littéralement abrutis d'esthétique wagnérienne, de morale ibsénienne, de politique tolstoïte, et c'est la vue de ces massacres d'innocents qui nous irrita et qui nous arma. Mais qu'elles qu'aient été nos campagnes des années 1892-1900, il était trop tard. L'essence du toxique put donner son effet. On eut la génération lamentable des intellectuels de l'Affaire Dreyfus, arrière-faix du romantisme et de la Révolution.

 

La jeune France d'aujourd'hui est en réaction complète et profonde contre ce double mal. Elle rentre chez elle. Ses pénates intellectuels, ses pénates matériels seront reconquis. Il faut que l'ouvrier français, le savant, l'écrivain français soient privilégiés en France. Il faut que les importations intellectuelles et morales soient mises à leur rang et à leur mérite, non au-dessus de leur mérite et de leur rang. L'étiquette étrangère recommande un produit à la confiance publique : c'est à la défiance du pays que doit correspondre au contraire la vue de tout pavillon non français. Qu'une bonne marque étrangère triomphe par la suite de cette défiance, nous y consentons volontiers, n'ayant aucun intérêt à nous diminuer par l'ignorance ou le refus des avantages de dehors, mais l'intérêt primordial est de développer nos produits en soutenant nos producteurs. Le temps de la badauderie à la gauloise est finie. Nous redevenons des Français conscients d'une histoire incomparable, d'un territoire sans rival, d'un génie littéraire et scientifique dont les merveilles se confondent avec celles du genre humain.

 

Si nous avons le goût d'être modestes, soyons-le pour notre compte personnel. Nous n'avons pas à l'être sur le dos de nos frères et de nos aïeux. Ce n'est pas ce juste orgueil d'être nés Français qui nous empêchera d'imiter, quand il le faudra, nos pères romains que Montesquieu loue très justement d'avoir changé d'épée « quand ils connurent l'épée espagnole », qui « n'oublièrent rien pour avoir des chevaux numides, des archers crétois, des frondeurs baléares et des archers rhodiens ». La bonne internationale est celle qui est mise au service de la nation. Mais la nation commence à examiner si l'on n'a pas mieux ou tout aussi bien sur le territoire de la patrie c'est ainsi qu'on accueille Mazarin ou les Broglie, c'est ainsi qu'on se délivre des Concini. La valeur de la sélection dépend de son principe. Il ne faut pas qu'elle soit livrée au hasard. Il ne faut pas non plus qu'elle dépende d'un principe antinational comme le gouvernement de nos Quatre États confédérés. Avec le principe nationaliste de l'intérêt public, l'hospitalité est féconde. Sans quoi c'est la dépossession.

 

Charles Maurras, L'Action Française, 6 juillet 1912

 

Texte transmis par le Schtroumpf du Roi, 05-06-2002.