Les communautés : sept questions posées à la France

Texte transmis par Bertrand Lambert, le 20 mars 2005.

Comme la crise de foie, la dénonciation du communautarisme est une spécialité française. Ici, nous interrogerons moins le phénomène communautaire, que la France.
On soupçonnera alors que les rejets et les dénis dont le fait communautaire est l'objet en France sont probablement moins dus à je ne sais quel danger qu'il ferait courir à notre société, qu'au caractère gênant des questions qu'il pose à nos institutions et à notre idéologie dominante.

1 - Est-il raisonnable d'ignorer la réalité sociale ?

Pour connaître le fonctionnement d'une institution, le mieux n'est-il pas de l'éprouver ? Il y a quelques années, dans le cadre de I'Association pour une Maison des Communautés, nous avions organisé à Grenoble, un colloque sur «le fait communautaire et les institutions françaises ». Je précise que rien dans le programme ne présentait le fait communautaire autrement qu'en tant qu'objet d'étude. C'est à cette occasion que j'ai mesuré l'importance du tabou auquel cette question se heurte en France.

Nous avions demandé une subvention au F.A. S. (Fonds d'action sociale pour les travailleurs immigrés et leurs familles). Le chargé de mission de la délégation Rhône-Alpes de cet organisme officiel refusait indigné en précisant que « la politique d'intégration menée en France et constamment réaffirmée par l'Etat a résolument choisi de permettre à chaque individu de s'intégrer dans la société française dans le cadre des valeurs de la république et non pas de s'intégrer dans une communauté enfermante qui cohabiterait avec d'autres communautés, locales, régionales, culturelles, sociales, religieuses, etc... Ce choix original fait par l'Etat français nous apparaît clairement comme étant le meilleur au regard d'autres Etats ayant fait le choix du communautarisme et de l'émergence de leaders représentant les communautés immigrées ».

Nous avions prévu une journée de témoignage des responsables des institutions locales (responsable de la Caisse d'Allocations familiales, gestionnaire d'H.L.M., commissaire de Police, représentant du Rectorat, etc.). Chacun d'entre eux, dans les contacts préliminaires, marquaient leur intérêt pour le sujet et était capable de mobiliser de nombreuses anecdotes illustrant la façon dont ils entraient en relations avec des membres de différentes communautés. Mais une fois à la tribune, dans leur position officielle et publique, presque tous se sont crus obligés de se restreindre à la langue de bois en parlant abstraitement des étrangers ou des immigrés en général.

En outre, dans les semaines qui ont suivi ce colloque, une rumeur s'est répandue dans l'Université que ces rencontres avaient été soutenues par le FIS ou quelque autre organisation islamiste.

Alors que les Québécois pour qui l'enjeu est que les immigrants deviennent francophones plutôt qu'anglophones, organisent des programmes scolaires différents pour les enfants d'Asiatiques et pour les enfants d'Africains, en France, les chercheurs de l'INSEE ou de l'INED n'ont aucun moyen d'apprécier la réalité multicommunautaire en France.

Aussi, lorsqu'en 1998, Michèle TRIBALAT brise le tabou en tentant, avec les moyens du bord, selon des techniques forcément contestables, (De l'immigration à l'assimilation La Découverte INED 1996 ) d'aborder concrètement la démographie des immigrés en France, distinguant les « Français de souche » des « Français nés d'une mère d'origine étrangère », elle se fait accuser par Hervé Le Bras (Le démon des origines. Démographie et extrême-droite L'Aube 1998) et quelques autres de servir les desseins du Front National.

Pourtant Michèle TRIBALAT semble plutôt vouloir prendre la défense du « modèle français d'intégration », et c'est pour mettre en évidence les discriminations ethniques qu'elle a entrepris cette recherche. Mais ces bonnes intentions ne suffisent pas à la mettre à l'abri des foudres des gardiens du dogme.

Est-il pertinent que pour des raisons idéologiques on organise l'ignorance de la réalité au risque de laisser le champ libre aux interprétations et aux rumeurs les moins fondées ? Que cela plaise ou non, les communautés ethniques, religieuses, linguistiques sont des réalités. Fou serait celui qui croirait parvenir à supprimer une réalité en se crevant les yeux pour ne pas la voir.


2 - Peut-on bâtir une politique d'immigration en ignorant l'identité culturelle des immigrés ?

Or, ce qui résulte de cette étude de Michèle Tribalat, comme des innombrables études menées dans les pays qui ne sont pas soumis au tabou, c'est que les questions d'immigration ne sont pas, en tout cas pas totalement réductibles à la problématique des classes sociales. Qu'elles confirment ou qu'elles corrigent les croyances du sens commun, les études qui acceptent d'examiner cette dimension montrent que le fait culturel ou ethnique n'est pas indifférent aux modes d'acculturation et à la trajectoire des immigrés et de leurs enfants.

Quelles que soient les options de politique d'immigration pour lesquelles on peut pencher, tous devraient pouvoir converger sur la nécessité de se donner les instruments de connaissance qui permettraient d'apprécier la pertinence de ces options.

Il est vrai que de telles études pourraient remettre en question un certain nombre de croyances sur lesquelles sont fondées notre politique d'immigration.

Ainsi à emploi et niveau de vie analogue, les turcs sunnites, d'origine rurale, apparaissent comme moins « intégrés » que les kabyles également sunnites et d'origine rurale. Ils pratiquent moins les mariages mixtes, cultivent plus l'idée du retour au pays, les enfant connaissent mieux la langue d'origine, etc. Pour autant, posent-ils plus de difficultés aux institutions françaises ? Manifesteraient plus de symptômes de malaise ou de rejet de la société française ? Il ne semble pas que ce soit le cas.

Peut-être l'état d'anomie, la perte de repères où sont plongés certains groupes est-il beaucoup plus dangereux pour eux d'abord, et par ricochet pour la société d'accueil, que les sas culturels qui permettent à des migrants de s'acclimater. Encore une fois, il serait peut-être utile de pouvoir mener ce type d'étude.

3 - Est-il légitime ou même simplement pertinent de jeter le soupçon sur tout ce qui relève du communautaire ?

A une époque de déracinement massif , de contestation floue mais profondément ancrée de la « mondialisation », peut-être par compensation, les attachement identitaires deviennent d'autant plus forts qu'ils sont frustrés ou déniés. On ne désire que ce qui manque. Plus les hommes seront déracinés, plus ils tiennent au peu d'enracinement qui leur reste ; le déni d'un désir fondamental est dangereux. Et en tout cas il risque d'être interprété comme un rejet.

N'est-il pas injurieux ou en tout cas vexant pour toute personne simplement attachée à une identité particulière de constater que l'idéologie française officielle va parfois ouvertement et très systématiquement soupçonner ce qui donne du sens à sa vie.

Pourquoi ce mépris pour le « provincialisme » culturel ? Pourquoi toute conviction religieuse ferme devrait-elle être assimilée à l'intégrisme et l'intégrisme au terrorisme ? Pourquoi chanter victoire médiatique quand un enfant de prince Peul se déguise en rappeur ?

Il est possible que certaines communautés soient dangereuses pour la France.

Mais si quelque communauté présentait un danger pour la France, il faudrait l'identifier et ne pas faire retomber l'opprobre sur toute communauté.

Il faudrait aussi préciser la nature du danger.

Je comprends la crainte des souverainistes à l'heure où la dissolution du lien politique peut exciter la revanche de toutes les ambitions légitimes ou non, jusqu'ici bridées par le jacobinisme français. Par son caractère encore informe « l'Europe » est en mesure de capter toutes les projections. Même si c'est un leurre, car la « constitution » abstraite et idéologique de l'Euroland risque d'être à l'usage encore plus ignorante des réalités historiques et des identités communautaires que le plus jacobin des états nationaux.

L'autonomisme Corse est probablement un danger pour la France, mais il se retournera d'autant plus « contre » la France que les Corses percevront que ce à quoi ils tiennent - des mours, une langue, ou le magnifique hymne à la Vierge qui est leur chant de ralliement - est impertinent, contradictoire avec l'idéologie et les institutions qu'on leur présente comme caractérisant la France.

Si le danger existe de voir les forces centrifuges démanteler l'unité de la France, ne vaudrait-il pas mieux , plutôt que de chercher à dévitaliser les communautés, viser à renforcer l'Etat fédérateur.


4 - L'individualisme est-il l'expression du génie de la France ou la manifestation de sa pathologie ?

Encore ne faudrait-il pas confondre la France avec l'idéologie jacobine et/ou cosmopolite qui ont pu la conquérir un temps . C'est un travers des idéologues de vouloir confondre la Russie avec « la patrie soviétique ».

Naguère Régis Debray proposait de partager la scène idéologique française en deux pôles :
. les « démocrates », cosmopolites , partisans du laisser faire, laisser couler ; libéraux-libertaires, « anti-racistes » défenseurs de toute « différence », à condition toutefois que ces différences restent assez abstraites. Les « démocrates » espèrent que tous les problèmes de société puissent être régulés sur le modèle du « libre-marché ».
. Les « républicains », jacobins, partisans de l'ordre formel et de l'égalité que produit un Etat mettant chacun sous une toise commune. Les « républicains » espèrent que tous les problèmes de société pourront être régulés par la loi qu'une volonté générale pourra déterminer rationnellement.

Ces deux courants vont spontanément se conforter pour verrouiller l'émergence de tout ce qui sous-tend les aspirations communautaires : des coutumes qui brident la liberté de l'individu pour les uns et qui rappellent les privilèges pour les autres ; des traditions qui sont fondées antérieurement à tout contrat marchand, à tout contrat social. Comment accepter une régulation par les mours qui pour les uns briderait l'initiative des acteurs économiques, artistiques ou libidinaux, et dont le caractère contingent choquerait l'esprit de géométrie des autres ?

Or ces deux modes de pensée sont elles mêmes les résurgences actuelles de la vieille philosophie des lumières conçue dans les salons du XVIIIe siècle selon laquelle pour se libérer et retrouver sa vraie nature, pour atteindre l'Universel et le Rationnel, l'homme doit lutter contre les déterminations de sa propre histoire.

L'idéologie dominante efficace est celle qui vous enferme dans un dilemme ; celle qui vous maintient dans l'illusion de la liberté, tout en vous obligeant à vous situer dans l'un des deux pôles de l'alternative.

Pour autant, la France doit-elle être confondue avec cette problèmatique binaire, aussi dominante soit-elle ? Est-elle l'expression de la France ou sa pathologie ?

Les Portugais, Russes, Irlandais, Allemands, Italiens ou Helvètes chantent , et même lorsqu'ils ont bu un peu trop, le chour reste harmonieux. Les Français, eux, ne chantent pas, et en tout cas, pas ensemble. Ou alors, même à jeun, ils braillent, comme si chacun faisait de grands efforts pour ne pas s'accorder aux autres. C'est pourquoi, quand on les sollicite, ils protestent que ce serait un désastre pour le temps.

Lors des fêtes de la tribu d'Astérix, le barde est bâillonné et attaché à l'arbre : on mange ensemble, mais on ne chante pas.

Pourquoi cette inaptitude à l'harmonie des Français ? On invoquera l'individualisme qui serait constitutif de la « nature » des Français, la division des tribus gauloises bien connue depuis Jules César .. Mais peut-être faut-il rapporter cette « nature » française à une histoire, et une histoire plus récente qu'on ne l'imagine.

Paradoxalement, cette histoire française particulière apparaît comme une protestation contre l'histoire. Cette philosophie envahit d'abord les salons du XVIIIe siècle, puis s'incarna dans les institutions jacobines épargnant relativement le reste de l'Europe. Par la suite, elle entretiendra des rapports plus ou moins incestueux avec sa cousine, l'économie politique anglaise qui triomphe dans le reste du monde depuis la chute des idéologies du Progrès.

Cette idéo-pathologie française se construit autour d'une étrange croyance : on serait d'autant plus homme, dans la nature originelle de l'homme universel, qu'on serait moins enraciné dans une histoire particulière, dans une culture spécifique.

La « volonté générale » de Rousseau est d'abord une volonté du général et la vertu de «l'homme vertueux » consiste à s'arracher à « l'aliénation » de la particularité. C'est pour réaliser cette curieuse utopie que furent supprimés les « états » lors de la nuit du 4 août), interdits les corporations et les syndicats (loi Le Chapelier), démantelées les Provinces (l'abbé constituant Siéyès avait sérieusement imaginé de subdiviser la nation en départements carrés). C'est au nom de cette prétention si singulière à l'Universel que les « hussards de la République » ont puni durant des générations les enfants qui pratiquaient leur langue locale maternelle.

La Loi contre les coutumes, la République contre les corps intermédiaires, le pays légal contre le pays réel, la puissance publique, à force d'ignorer ce qui dans la société civile ne se réduit pas au citoyen abstrait ou à la rigueur à l'usager, au consommateur, à l'électeur et au spectateur, la puissance publique est-elle parvenue à réduire les Français à l'abstraction du bon sauvage ?

Pas vraiment car ce schéma étrange ne saurait être partagé ni par les immigrés ni même au fond par la majorité des autochtones. On peut d'ailleurs soupçonner que si cette croyance idéologique garde encore quelques forces, c'est parce qu'elle sert de justification aux « communautaristes franchouillards » qui malgré le mépris dont ils sont les premières victimes, espèrent naïvement que sous ce masque ils pourront limiter la présence des communautés allogènes ou minoritaires.

En réalité comme naguère on avait pu proclamer « nous sommes tous des enfants d'immigrés », ne pourrait-on montrer que nous sommes tous liés à des communautés particulières, même si certains en ont plus ou moins perdu conscience.

L'harmonie - pour les pythagoriciens, le fondement de l'ordre de l'Univers et de la Cité, l'harmonie suppose la conscience d'un « nous », que le tout surplombe les parties qui le constituent. Cette quasi-transcendance de la communauté est-elle tolérable dans un contexte institutionnel qui affirme l'absolue souveraineté de l'individu et la seule légitimité des règles fondées sur le contrat volontaire ?

On constate d'ailleurs que les Français qui pensent leur identité en termes de communauté continuent à chanter: les Basques, les Corses, les Bretons, les Alsaciens et les Flamands. Ces Français-là seraient-ils moins Français que ceux se pensent dans les catégories de leur papiers administratifs : cartes de sécurité sociale, d'électeur, ou d'identité ?...

En outre, la résistance à la désidentification n'est pas seulement le fait de la France de la périphérie, elle est aussi le fait des Français d'origine immigrée comme en témoignent le raïl, les écoles juives, polonaises ou turques : là encore le discours officiel est très ambigu : ces minorités doivent-elles être reconnues comme pleinement françaises ou seraient-elles d'autant plus françaises qu'elles auraient renoncé à leur identité ?

Jadis, un de mes amis avait imaginé de réunir les autonomistes bretons, basques, corses, savoyards, alsaciens, normands et flamands sous le prétexte de mieux coordonner leurs actions, en espérant les amener à reconnaître ainsi, qu'ils incarnent la réalité de la France bien mieux que l'Etat qu'ils prétendent combattre.

A l'heure où la mondialisation et le processus volontariste d'une Europe aux contours mal définis mettent à mal la souveraineté française tout en réveillant les nostalgies identitaires, il importe que la représentation de la France ne soit pas seulement associée à l'imaginaire nostalgique de la « citoyenneté » ni trop dépendante des institutions moribondes du jacobinisme (le service militaire, le collège unique, une Loi nationale qui d'ailleurs, s'incline toujours devant celle de Bruxelles).

L'attachement à la France ne perdurera qu'autant qu'on saura ne pas l'opposer aux communautés les plus anciennes et les plus récentes qui constituent sa chair. La France n'est pas une ethnie, et l'Etat a toujours été le fédérateur indispensable de la diversité française, mais cette union n'aura de chance de se perpétuer que si les institutions reconnaissent et servent cette société civile -qui n'est pas seulement économique- au lieu de l'ignorer, de la considérer comme une menace et de tenter de la réduire.

5 - Peut-on réconcilier la France avec les communautés ?

Oui si l'on retrouve les vertus fédératives de la France.

Cette réconciliation est facilitée par le fait que la France n'est pas une nation ethnique.

La France n'est même pas une langue ; même si le français est le bien commun des Français. D'abord parce que ce bien commun, les Français le partagent avec bien d'autres peuples plus ou moins partiellement francophones. D'autre part, l'unification linguistique n'est qu'une réalisation tardive, due en partie à l'Etat jacobin qui s'acharna méthodiquement contre les langues provinciales, qu'il jugeait menaçantes pour l'unité d'une nation qui avait perdu son fédérateur historique. Or ces langues provinciales, breton, occitan, flamand, corse ou catalan, c'est aussi le patrimoine de la France..

La France n'est pas une unité ethnolinguistique; elle ressemble par ce trait à la Suisse, fédération de peuples et de cultures. Dans ces deux cas, il s'agit d'un rassemblement politique dont la cause réside dans un fédérateur. Fédérateur externe pour la Suisse, -il s'agit d'échapper à l'emprise des Habsbourg-, fédérateur interne pour la France : l'état capétien.

Si la France est une communauté, c'est plutôt une communauté de destin historique et une communauté de voisinage. Ce qui unit les Français, c'est d'abord un territoire, je n'ose dire un terroir partagé. Notre prospérité et notre gloire, de Bouvines à Valmy, résulte de notre tendance à nous porter aux frontières pour assurer l'intégrité du Pré carré. Quand les Français s'aventurent dans des contrées lointaines, c'est avec l'idée de retour. Henri III roi élu de Pologne abandonne sans hésitation sa charge dès que le trône de France est vacant; les "barcelonnettes" ou les basques, fortune faite, au Mexique ou ailleurs, rentrent au pays. Les Français émigrent peu et même dans les colonies de peuplement, comme au Canada ou en Algérie, ils restent beaucoup plus attachés à la Métropole que les colons anglo-saxons. Le petit de Fanny n'est pas vieux lorsque Marius revient à Marseille après une bien courte fugue. "Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage... et puis est revenu plein d'usage et raison vivre entre ses parents le reste de son âge" Et l'on pourrait multiplier les chansons du répertoire populaire qui font écho aux vers de Joachim du Bellay des falaises de Paimpol et des paimpolaises que murmure le pêcheur breton sombrant au large de l'Islande à Revoir Paris d'Edith Piaf. Certes tous les exilés ont chanté la nostalgie de leur pays d'origine, mais le Français semble avoir le mal du pays avant même d'en être parti.

Dans son essai Analyse spectrale de l'Europe parue en 1928, Hermann Von Keyserling l'avait bien compris, le Français est un jardinier; il arpente son domaine avec trop d'intérêt pour accepter de l'abandonner. Comme un paysan il est soucieux des bornes de sa propriété. Au point même de se persuader que les frontières de ce pays artificiellement (c'est-à-dire par art) rassemblé par un Etat étaient des frontières naturelles. La Pologne, l'Allemagne ont pu au cours de l'histoire errer sur des aires géographiques aléatoires, se translatant au hasard des guerres sur plusieurs centaines de kilomètres, la France n'a pas pu supporter l'amputation de l'Alsace et du nord de la Lorraine et pendant quarante ans, après 1870, les Français sont restés obsédés par la ligne bleue des Vosges. comme un amputé sur son membre fantôme. Les frontières de la France ont une importance imaginaire sans mesure avec les limes d'un empire, zones incertaines où s'atténue et s'éteint la puissance de l'état, territoires confiés aux barbares pour contenir d'autres barbares, états vaguement vassaux, peuplades assujetties au tribut lorsqu'on possède suffisamment d'énergie pour aller l'exiger... Aussi n'est-il pas étonnant que, malgré les accords de Schengen, la France accepte mal de renoncer aux contrôles de ses frontières.

Le Pré carré est curieusement devenu Hexagone, mais, quoi qu'il en soit, la France reste associée à une figure fermée, au caractère archétypal. En France, le droit du sol a prévalu sur le droit du sang. C'est cette terre bien délimitée, sacrée, c'est-à-dire coupée par des frontières du monde profane, c'est cette terre qui fait le français.

Les Compagnons du Devoir et les coureurs cyclistes font leur Tour de France, c'était également le cas des rois capétiens jusqu'à Louis XIV, et l'opinion reprocha beaucoup à Louis XV et à Louis XVI de ne pas accomplir ce rite. Le Tour de France, comme on fait le tour du propriétaire,- et, même s'il arrive de faire quelques incursions dans les contrées voisines, c'est comme, pour mieux définir les contours des frontières de notre pays. Si la terre est l'objet d'une passion secrète, - on connaît le goût des Français pour la propriété immobilière, la maison de famille à la campagne, la pratique du jardinage -, c'est que la terre est mesurée dans une géométrie qui l'unit ainsi à quelque raison céleste. "Il faut cultiver son jardin" conclut Candide. Cette sagesse n'est peut-être pas si courte, pour peu que l'on comprenne que ce programme de renonciation à découvrir extensivement le monde est la contrepartie d'une connaissance intellective; connaissance au sens biblique du terme, à la fois amour, maîtrise et savoir, dont l'abstraction mentale n'est qu'une caricature.

L'état-nation français, dont nous avions abusivement prétendu répandre le modèle au monde entier, apparaît au contraire comme une exception subtile dans le monde, fruit d'une histoire unique.

La France est une communauté mais une communauté non ethnique . C'est pourquoi cette communauté fondée sur une histoire commune peut s'accorder avec des ethnies sans rivalité, pourvu que ces ethnies soient entraînées dans le flot de cette histoire, acceptent loyalement la souveraineté de cet Etat.

Sans doute, la France n'est pas qu'un Etat, c'est aussi une Nation, un ensemble de peuples que des siècles d'histoire commune, plutôt heureuse, ont transformé en une communauté de destin. Plutôt que de parler du peuple français, ne pourrait-on parler des peuples de France celtes, gallo-romains, germaniques, catalans, basques, corses, arvernes, ligures ou flamands ? Mais aussi, comme un jardin longuement amendé devient différent des terres qui I'environnent, ces peuples rassemblés et modelés par une longue histoire finissent par partager une identité englobante.

Dans ce jardin de France ouvre d'art politique de la dynastie capétienne, plus ou moins bien poursuivie par les régimes qui lui ont succédé, il n'y a pas de raison pour penser qu'a priori la diversité des essences puisse nuire.

Certes, il y a au composé français une base que je me garderai bien de mépriser et dont l'identité ethno-culturelle doit elle aussi, être respectée: Pour caricaturer celle des Franchouillards à béret basque et à baguette de pain sous le bras qui peuvent dire sans rire : nos ancêtres les gaulois. Mais prendre conscience de la riche diversité de cette base éviterait certainement des réactions de défense trop naïves. Dans une telle représentation d'identités diversifiées pourront plus facilement s'insérer, - parfois dans la douleur - ceux que les vicissitudes de l'histoire ont amené sur notre sol : arméniens, juifs, sujets des anciennes colonies, réfugiés de toute sorte.

On a pu affirmer que si Marseille n'a pas connu les émeutes urbaines des autres grandes villes de France, c'est que cette cité avait pu conserver une identité suffisamment forte et différentiée, pour que les immigrés maghrébins puissent à leur tour se sentir marseillais.

L'intégration de ces minorités dépend de nombreux facteurs dont le moindre n'est pas la santé des communautés préexistantes qui forment la société française et l'existence d'une identité englobante française nette qui ne saurait se maintenir en l'absence d'un état souverain.

Faute de vraies communautés historiques de référence, il y a fort à parier que dans un magma indifférencié, les plus démunis ne chercheront leur salut que dans les identifications les plus frustes. Faute d'être Béarnais Séfarade, Mzabite ou même Français, on se retrouvera comme aux U.S.A.. Blacks, Beurs, Chinois ou comme on dit là-bas, Caucasiens.


6 - Faut-il accorder quelque reconnaissance institutionnelle aux communautés ?


C'est une question qui fâchera les jacobins et que je me contenterai d'esquisser.

Je constaterai que la porte est déjà entrouverte : malgré les principes de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, les églises sont organiquement liées à nos institutions, l'Alsace-Lorraine est dotée du privilège d'un statut spécial, et le souci de discrimination positive met à mal plus d'une des règles d'égalité entre citoyens.

Pourtant, en tant que sociologue, je suis a priori réticent à une telle reconnaissance.

Non pas que je tremble pour la pureté des grands principes de la République. Dans l'état actuel ce seraient plutôt les communautés qui risqueraient d'être contaminées par la faiblesse de nos institutions. Jadis, Alice Saunier-Seïté, alors en charge des Universités, avait imaginé, pour valoriser l'image du travail manuel, de créer une Université compagnonnique. Les obédiences contactées après un long examen du projet avaient fini par décliner la proposition, pensant que le compagnonnage avait plus à perdre qu'à gagner à frayer avec l'Université.

Plus sérieusement, les réalités sociales sont complexes, subtiles, et leurs frontières impalpables. Je craindrais que les passions législatives ne leur fassent violence pour les faire entrer dans leurs catégories si tranchantes.

Cependant au nom de quoi interdirait-on d'aller étudier dans d'autres pays les mesures institutionnelles qui auraient été expérimentées pour prendre en compte les communautés ? Certaines parmi celles qui auraient montré des effets bénéfiques se révèleraient peut-être transposables.

Il n'est pas nécessaire d'être anglo-saxon pour être pragmatique, et il me semble qu'il vaut mieux appliquer la raison théorique à rendre compte des expériences heureuses qu'à en éviter l'examen.

7 - Quant à la septième question, j'ose timidement la formuler, tant elle me semble provocatrice : la prétention française à dire l'universel n'est- elle pas le comble de l'ethnocentrisme ?

Il n'est pas sans conséquences que la Sorbonne ait été pendant des siècles le lieu où se définissait la vérité catholique. Cette habitude donne à la pensée française une allure plus rigoureuse, une tendance à plus systématiquement théoriser qui parfois vire au dogmatisme. Partout dans le monde les psychanalystes de différentes obédiences se rencontrent ou écrivent dans des revues communes. En France les champs d'expression des freudiens classiques, des lacaniens ou des jungiens sont rigoureusement ségrégés.

Nos docteurs de la Loi ne dénoncent pas telle ou telle communauté comme une menace pour notre propre identité, mais toute communauté spécifique au nom d'une Raison Universelle.

Mais cette prétention est-elle différente de celle des ethnies qui se désignent comme « les vrais hommes » et relèguent ainsi les autres hommes dans un statut infra-humain ? Encore ces « sauvages » ne prétendent-ils pas imposer leur « raison » aux autres hommes.

La catholicité de la Sorbonne parisienne s'appuyait au moins sur une Révélation transcendante qui justifiait le dépassement des catégories de l'homme différentié (« il n'y a ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu'un dans le Christ-Jésus » St. Paul Epitre aux Galates). La Pentecôte abolissait la séparation des langues d'après Babel. La vraie nature humaine n'est pas l'état déchu et doit être restaurée.

Mais si l'on sort de cette perspective d'un catholicisme transcendant, ne faut-il pas reconnaître qu'il n'y a pas d'universalité si elle ne s'incarne pas dans chaque particularité. Dans un cadre de pensée laïque, opposer la raison universelle aux variations des coutumes communautaires est une absurdité.

Michel MICHEL, maître de conférence en sociologie à l'Université des sciences sociales de Grenoble, le 19 mars 2005.