Cro-Magnon : Maman !*

 

Extrait de Science et avenir AVRIL 2001 -- N° 650 transmis par S. de B.(VR) le 23-05-2001.

 

La nouvelle généalogie ADN

 

Sur la piste des Eve européennes

 

Il vous fait " cracher " votre histoire ou plutôt votre préhistoire... Quelques cellules de votre joue, un filet de salive et le généticien britannique Bryan Sykes opère une vertigineuse plongée dans le temps, pulvérisant tous les records de la généalogie. Votre ADN (acide désoxyribonucléique) ainsi recueilli, c'est sur la trace de vos ancêtres Cro-Magnon qu'il vous emmène. Sur la piste de ces chasseurs-cueilleurs qui ont, il y a 50 000 ans, abordé en conquérants le Vieux Continent.

 

A près de 50 ans, le Pr Sykes, de l'Institut de médecine moléculaire d'Oxford (Royaume-Uni), est l'un des pionniers de la généalogie génétique. Son laboratoire, le premier à extraire de l'ADN d'os anciens dans les années 80, a mené l'expertise sur Ötzi, l'homme préhistorique sorti des glaces à la frontière italo-autrichienne (voir carte p. 58). Il est aussi connu pour avoir enquêté sur les origines controversées des premiers peuples de Polynésie, comme sur les restes énigmatiques de la famille impériale russe.

 

C'est brillamment que ce généticien use de l'ADN, la molécule de la vie, comme d'une formidable machine à remonter le temps. La génétique des populations permet en effet d'escalader l'arbre généalogique humain. Ce qui fait dire joliment à Luca Cavalli-Sforza, de l'université de Stanford (Etats-Unis), une autre autorité en la matière, qu'" Adam et Eve sont aujourd'hui au jardin de l'ADN " (1)... L'ADN des mitochondries - transmis exclusivement par la mère - et le chromosome Y - légué de père en fils - permettent en effet de remonter l'un les lignées maternelles, l'autre les lignées paternelles (lire p. 66). Et ce, jusqu'à pointer " La " femme ou " L "'homme qui sont nos ancêtres à tous. Dans les années 80, des généticiens ont ainsi désigné une Africaine, âgée d'environ 150 000 ans, comme la mère de l'humanité moderne et donc de tous les Homo sapiens sapiens.

Vingt ans plus tard, Bryan Sykes a approfondi l'investigation. C'est sur les filles de cette " Eve africaine " qu'il a décidé de lever le voile... concentrant sa recherche sur celles d'entre elles qui, venues d'Afrique, ont un jour fondé la vieille Europe (2).

Tout commence il y a quatre ans. Bryan Sykes déniche dans le Somerset, au sud-ouest de l'Angleterre, un parent vivant de l'homme de Cheddar, une célébrité fossile d'outre-Manche dont il est parvenu à extraire de l'ADN (lire p. 57). A 9000 ans de distance, et à une lettre près, les deux hommes ont exactement le même ADN !

Avec ce résultat, le généticien d'Oxford confirme une première intuition. " Les Britanniques d'aujourd'hui - et pourquoi pas tous les Européens - descendent majoritairement des tout premiers hommes préhistoriques arrivés sur le continent : les chasseurs-cueilleurs Cro-Magnon ", imagine-t-il, non sans audace. Seul le préhistorien Marcel Otte, de l'université de Liège (Belgique) (lire p. 60), défend cette idée. Pour la majorité des archéologues, nos ancêtres directs seraient plutôt des agriculteurs, venus tardivement du Moyen-Orient pour domestiquer peu à peu une nature rebelle.

Selon le modèle de Bryan Sykes, les peuples de cultivateurs et d'éleveurs ne se sont pas massivement déployés à travers les steppes européennes. C'est plutôt leur savoir-faire, leurs techniques agricoles qui ont gagné, jusque dans les recoins les plus inhospitaliers, les communautés déjà installées. A l'ère de l'Internet, où les idées circulent plus vite que les personnes, cela semble évident. Mais quid de la préhistoire ?

Ruminant son hypothèse, Bryan Sykes s'est employé à la démontrer à grande échelle. Il a collecté puis analysé l'ADN des mitochondries (ADNmt) de quelque 6000 Européens contemporains, de la France à la Russie et de Norvège en Italie. C'est ainsi qu'il a découvert l'existence de sept souches différentes, soit sept " clans ", dont les signatures génétiques revenaient obstinément parmi les échantillons. Conclusion du chercheur : 99 % de la population européenne descendrait d'une poignée de femmes, soit sept " Eve européennes ". Six d'entre elles vivaient à l'âge des cavernes, à la fin du paléolithique, entre 50 000 et 10 000 ans av. J.-C. Une seule à l'âge de la domestication des blés et des chèvres, le néolithique, entre 9000 et 3000 ans av. J.-C.

Ce " tableau " préhistorique ressemble fort à celui qu'a brossé récemment une autre équipe, internationale celle-là, dans la revue américaine Science (3). Cette fois, les chercheurs se sont intéressés au chromosome Y et à ses mutations à travers les âges. Pour constater que le gros du bataillon des ancêtres mâles de l'Europe - huit sur dix - était bel et bien des chasseurs-cueilleurs et non pas des agriculteurs (lire l'encadré p. 63 ).

Ursula, Xénia, Tara et les autres

Les sept " mères fondatrices " de l'Europe ont reçu chacune un prénom et une histoire. Ursula, la doyenne des Cro-Magnon, affiche 45 000 ans d'âge. Xénia vient du Caucase et sème ses petits jusqu'en Amérique. Tara conquiert l'Irlande. Héléna la Pyrénéenne, la plus prolifique de toutes, répand ses gènes avec un succès foudroyant à travers toute l'Europe. Katrine, la pêcheuse, voit les siens quitter les rives accueillantes de la Méditerranée pour gagner la mer du Nord. Velda et son clan se lancent à la conquête des terres inhospitalières de l'Europe du Grand Nord. Jasmine enfin, la cadette venue du Proche-Orient, il y a huit mille ans, ferme la marche, apportant l'agriculture avec elle (voir carte p. 58).

On se prend à rêver lorsqu'on lit, sous la plume des généticiens d'Oxford, la description de ces héroïnes de l'âge des cavernes. Morceaux choisis : " Ursula était longiligne et gracieuse" ; " Xenia se gardait du loup " ; " Katrine se nourrissait des crabes et des poissons du lagon ", ou encore : " Pendant que les autres enduraient les rigueurs de l'Europe de l'âge des glaces, Jasmine jouissait de la douceur de la savane syrienne. " L'ADN permet-il réellement une telle précision, une telle inquisition ? Force est de reconnaître à Bryan Sykes un certain talent de conteur... doublé d'assez bonnes connaissances en archéologie et paléogéographie. C'est auprès d'archéologues tel Colin Renfrew, de l'université de Cambridge (Royaume-Uni), ou de préhistoriens comme Marcel Otte qu'il a puisé ses informations... de quoi replacer chacune de ses créatures préhistoriques dans un contexte environnemental et culturel plutôt convaincant (lire p. 58-59). Rien de tout cela n'est en effet inscrit dans les gènes.

Ce que le chercheur y a découvert, ce sont sept séquences différentes et très fréquentes au sein du patrimoine génétique européen. Et lorsqu'il dépeint chacune des " Eve des mitochondries européennes ", il désigne chaque fois la première porteuse de l'un de ces sept bagages génétiques particuliers aux Européens. Pour évaluer l'âge de ses " héroïnes ", il s'est ensuite servi de l'horloge moléculaire (lire p. 66). " Comme tous les gènes, l'ADN des mitochondries est en effet affecté par des mutations. Pour dater l'apparition de nos Eve mitochondriales européennes, nous avons donc évalué le rythme moyen auquel les mutations observées sont intervenues, soit grosso modo une mutation tous les 10 000 ans ", explique-t-il. La suite est un simple calcul : on additionne le nombre de mutations qui se sont accumulées dans chaque clan et on les divise par le taux de mutations. " Ursula serait ainsi la plus âgée parce que son clan est celui qui a accumulé le plus de mutations ", précise le généticien.

Pour les localiser dans l'espace, Bryan Sykes s'est ensuite intéressé à la distribution géographique actuelle des différents marqueurs génétiques. Elle permet de retracer les voies de migrations des populations au cours de la préhistoire : schématiquement, une mutation génétique est ainsi particulièrement abondante dans la région où elle est apparue, puis de moins en moins le long des axes de déplacements (lire p. 66). C'est ainsi que l'on voit Tara cheminer des côtes italiennes, son berceau, jusqu'en Irlande.

Tout cela est terriblement séduisant. Pourtant, Bryan Sykes n'a décrypté que 400 paires de bases sur les 16500 que comprend l'ADN des mitochondries. Et cet ADNmt, s'il permet de remonter notre lignée maternelle, ne représente lui-même qu'une petite partie de notre génome. " 400 paires de bases sur les 3 milliards du génome, c'est seulement un dix-millionième de notre patrimoine ", souligne ainsi Evelyne Heyer, du Laboratoire d'anthropologie biologique du musée de l'Homme (Paris). Un travail comme celui de Bryan Sykes ne rendra évidemment jamais compte de la diversité des gènes que nous héritons de multiples parents. " Pour un dix-millionième de votre génome, vous pouvez avoir, par voie maternelle, une ascendance qui vient plutôt de tel ou tel pays d'Europe. Mais si l'on regarde une autre portion du génome, il est certain que l'on trouvera une autre ascendance. " Autrement dit, si votre ADNmt vous vient bien de votre lignée maternelle, votre chevelure poil de carotte peut parfaitement provenir d'un grand-oncle d'Ouzbékistan.

Qu'importe, une Ursula, une Tara... c'est bien plus sexy qu'un haplotype ou une famille de mutations ! Ce n'est pas la science qui est spectaculaire dans l'affaire, mais plutôt son retentissement dans notre imaginaire. Bryan Sykes avait pu le mesurer lorsqu'il avait sorti de l'anonymat un professeur d'histoire du Somerset pour en faire

 

" Le " descendant de l'homme de Cheddar. L'information avait fait le tour du monde et provoqué un réel émoi parmi les Britanniques, qui trouvaient à la fois excitant et chocking cette parenté incongrue. Le généticien a donc saisi très vite l'intérêt commercial des " sept Eve européennes ", et breveté sa découverte sous forme d'un test, le MatriLine Trade. Il offre aujourd'hui pour 120 livres (1150 F) de déterminer à laquelle de ces lignées vous appartenez. Dans la foulée, il a fondé, avec l'université d'Oxford, Oxford Ancestors, une entreprise mixte qui emploie six personnes, et se flatte d'avoir créé " la première organisation au monde à offrir un service fondé sur la génétique pour la généalogie ". S'il se refuse à divulguer son chiffre d'affaires, il avoue déjà plusieurs milliers de clients. Les tests qui permettent à chacun de retrouver ses origines maternelles préhistoriques sont encore chers, mais on se les arrache.

Pourtant, seule une publicité discrète vante les services d'Oxford Ancestors sur son site Internet (4). Encore faut-il en connaître l'adresse... que les internautes férus de généalogie ont eu tôt fait de s'échanger. Et la surprise peut être au bout du clic... Paul Cuni, un Italo-Américain du Connecticut, a ainsi connu, au début de cette année, un petit séisme familial. Cet étudiant de 23 ans avait patiemment retracé l'histoire de sa famille paternelle jusqu'à Bergame, en Italie, poursuivant ses recherches sur l'origine probablement germanique de son nom. Côté maternel, sa plus vieille ancêtre connue était une femme d'origine mexicaine vivant en Arizona dans les années 1820. Mais au-delà, les archives sont inexistantes. Pourquoi ne pas avoir recours à l'ADN ? Paul Cuni se bâtit alors un château en Espagne : le clan maternel ne porte-t-il pas le nom basque d'Yrigoyen ? Sans compter que beaucoup de Mexicains ont du sang mêlé à celui des conquistadors venus d'Europe... Il commande donc le test, gratte quelques cellules de ses joues à l'aide d'une petite brosse, et envoie le tout de l'autre côté de l'Atlantique. Un mois plus tard, le verdict lui fait entrevoir de tout autres horizons.

" L'analyse de mon ADN mitochondrial a révélé qu'il était plutôt semblable à celui que l'on retrouve au Nigeria et en Côte d'Ivoire, explique-t-il. La surprise passée, je me suis plongé dans de nouvelles recherches. Pour découvrir que Mexico, tout comme les Etats-Unis, importait un grand nombre d'esclaves en provenance de cette partie de l'Afrique. Je suppose donc que l'une des ancêtres de ma mère était une esclave africaine qui vivait il y a 500 ans."

Le jeune homme s'est ensuite empressé de commander une seconde analyse, portant cette fois sur son chromosome Y et ses lignées paternelles, à une autre compagnie de généalogie génétique, américaine cette fois. Mordu, le jeune Paul ? Son engouement annonce peut-être une révolution dans les cercles de généalogie. Le Britannique Alain Savin, spécialiste de renom, et auteur de l'ADN au service des historiens des familles, prédit ainsi " un brillant avenir à la généalogie génétique... dès lors que les expertises deviendront plus abordables " (lire p. 70.).

Bryan Sykes a parfaitement flairé le marché, qu'il souhaite aujourd'hui élargir. Sa base de données compte désormais 14000 séquences d'ADNmt et il travaille dur pour préciser l'identité des 33 filles d'Eve mondiales qu'il aurait identifiées au total. Il espère ainsi être bientôt en mesure de fournir ses prestations non plus aux seuls Européens et à leurs descendants, mais à des clients du monde entier. Il a également lancé d'autres produits : un test pour remonter les lignées paternelles, Y-Line, et My Map, un service de cartographie des noms de famille pour le moment limité à l'Angleterre.

Mais il n'est plus seul dans la course... Plusieurs généticiens de renom se sont lancés à sa suite dans l'aventure, bâtissant d'énormes banques de données (lire p. 70). Plus fort, selon Alain Savin, qui conseille les généticiens de l'University College de Londres, " certaines compagnies travaillent déjà à mettre au point des tests hyper-pratiques : ils pourront se glisser dans une poche et tout un chacun effectuera soi-même une manipulation réservée jusqu'alors aux laboratoires. D'autres s'apprêtent à lancer sur le marché des tests à 10 dollars ". Chacun pourra alors imiter notre historien des familles : " Au lieu de dire simplement que je descend des Savin de l'Oxfordshire, j'ajoute désormais "dont l'haplotype mâle est 2, 3, 15, 12, 11, 13, 14". " So british !

(1) Il Sole-24 ore, 19 /11/2000, traduit dans Le Monde des débats, n° 21, janvier 2001.

(2) " The Molecular Genetic of European Ancestry ", Proceedings of the Royal Society, vol. 354, 1999.

(3) Vol. 290, 10 novembre 2000.

(4) www.ramsdale.org/oxford.htm

 

 

Rachel Fléaux

Sciences & Avenir N°650

 

 

 

 

* Titre du schtroumpf à lunettes.