L'atelier des trésors vivants

LE MONDE | 19.02.05 | 13h53

 

Fondée en 1640, l'Imprimerie nationale est dans la tourmente. Les "maîtres du plomb" se battent pour sauver la dernière chaîne de typographie traditionnelle du monde.

 

Il est, rue de la Convention, à Paris, un atelier semblable à mille autres ateliers, avec ses poutrelles métalliques, ses verrières en enfilade, son carrelage vétuste, ses hommes en blouses bleues. D'entrée, pourtant, on est saisi par un étrange sentiment d'irréel.

 

Il y a ici une poésie des machines, des pièces polies par l'usage, des instruments bien graissés, entretenus par des générations de maîtres ouvriers. Une grâce du geste répété sans fin. Et puis il y a l'odeur, lourde, inoubliable, de plomb fondu et d'encre, mêlée à celle, plus sèche, du papier : l'odeur du livre, l'odeur de la tradition.

 

Mais le temps semble tourner au ralenti. Les hommes travaillent, parlent, plaisantent même, en se forçant. Le cœur n'y est pas ; ils font semblant. Un chef passe, on le reconnaît au costume. Discret, affairé, il nous remet une luxueuse brochure vantant les réalisations de l'atelier et s'éclipse. Lui aussi fait semblant. Semblant d'avoir des clients, semblant d'espérer, semblant d'être chef. On l'aime bien, pourtant, peut-être à cause de ça. L'atelier n'a pas besoin de chef, il tourne tout seul, sur son erre. Trois cent soixante ans de règles et de savoir-faire transmis souvent de père en fils, ça vaut toutes les hiérarchies du monde.

 

Mais ça ne suffit plus. Dans les années 1970, ils étaient des centaines dans ce qu'on appelait, non sans ironie, le Sein (pour Service des éditions de l'Imprimerie nationale). Une fourmilière. La révolution technique de l'offset, en 1989, les a décimés. L'atelier a survécu en imprimant des ouvrages de bibliophilie. Aujourd'hui, ils ne sont plus que 18. Les derniers survivants d'une espèce en voie d'extinction. Dix-huit ouvriers d'art qui font tourner la dernière chaîne de typographie au plomb du monde comme on sert un sanctuaire menacé.

 

"Nous avons été en Suisse, visiter une expo. Il y avait des Australiens, des Allemands, des Polonais, des Anglais. Nous nous sommes aperçus que nous étions les seuls à savoir faire tourner les machines", raconte modestement Joël Bertin, dernier fondeur de lettres, qui semble presque s'excuser d'être encore là. "Nous sommes les seuls au monde à posséder une chaîne complète", insiste Gilles Contesenne, l'orientaliste, typo "de père en fils", qui se vante de pouvoir composer une notice pharmaceutique en chinois ou en éthiopien sans en comprendre un mot. Comme Nelly, comme Christian, les maîtres graveurs, fiers de leur irremplaçable coup de main, comme Maurice, le phototypiste, le plus âgé de la troupe, qui retarde son départ pour pouvoir "transmettre". Comme Nicole, la plieuse navrée de ne pouvoir trouver une apprentie - "On ne leur apprend rien, dans les écoles !" -, tous sont des "trésors vivants", au sens japonais du terme, les derniers détenteurs d'un savoir-faire qui disparaîtra avec eux. C'est-à-dire dans pas longtemps.

 

En juin, l'Imprimerie nationale déménagera. Le charmant immeuble en brique de la rue de la Convention, son jardin, ses buis, sa statue de Gutenberg, ont été vendus à une multinationale, Carlyle. Spéculation oblige, une usine de 37 000 m2 avec ses stocks, ses ouvriers, ses manifs, son va-et-vient de camions n'a plus de raison d'être au cœur du 15e arrondissement. Et il faut bien redresser les comptes puisque l'imprimerie fondée par Richelieu en 1640 et longtemps gérée comme une administration est devenue, en 1994, au nom de l'Europe, une société de droit privé (à capitaux publics), donc soumise à la concurrence.

 

Depuis, rien ne va plus. Erreurs stratégiques, investissements calamiteux, gestion commerciale, financière ou sociale archaïque, les déficits se sont creusés d'année en année. En 2002, l'Imprimerie nationale a perdu le marché des annuaires téléphoniques, soit un gros tiers de son chiffre d'affaires. Le coup de grâce. Le nouveau PDG, dépêché dans la foulée par le ministre des finances, n'a pas fait dans la dentelle. Des 1 147 postes restants, 500 sont condamnés d'ici à 2006. L'activité sera recentrée sur l'impression de documents officiels, cartes d'identité, permis de conduire, sujets d'examens, etc. Les productions seront éclatées sur plusieurs sites, à Douai, Choisy-le-Roi et Strasbourg. Le siège, réduit à sa plus simple expression, restera à Paris, quelque part.

 

Quant au Sein, rebaptisé Atelier du livre d'art et de l'estampe, nul ne sait ce qu'il deviendra dans cette débâcle. Le PDG, Loïc Lenoir de la Cochetière, familièrement surnommé "La Coche" dans toute l'entreprise, a certes promis de préserver le patrimoine (machines et pièces). Il n'a d'ailleurs pas le choix, une bonne partie étant classée monument historique. Il a même fait chiffrer un projet d'"espace muséographique" autonome financé par les visites, les productions et des subventions. Mais, jusqu'ici, le Sein n'a trouvé ni point de chute ni financement. En attendant, la direction cherche un "site relais", en banlieue parisienne.

 

Autant dire un placard, avant l'enterrement définitif. Pour les artistes du plomb, exaspérés par le défilé des officiels qui repartent sur de vagues promesses et ne les tiennent jamais, l'issue ne fait pas de doute. "Tant que l'entreprise fonctionnait correctement, nous étions une sorte de conservatoire des métiers et une vitrine, explique Gilles Contesenne, porte-parole et chef naturel de l'atelier, maintenant, on veut nous ranger dans un hangar, à Montreuil ou ailleurs. Ce sera la fin."

 

Tous les jours, rue de la Convention, des déménageurs rôdent. On les épie de loin - "encore eux !" -, on les évite comme des charognards. L'urgence, ici, paraît incongrue. "C'est incroyable de penser qu'une maison qui existe depuis trois cent soixante ans n'ait pas prévu ce qu'on fera dans six mois !", s'indigne Nelly Gable, maître graveuse. Car on ne devient pas "trésor vivant" par hasard. Il y faut de la passion, l'amour de la chose bien faite, le respect de la tradition, du temps juste.

 

Ici on tutoie l'Histoire quotidiennement, sans même s'en apercevoir ; on manipule des outils, des livres centenaires, on dit "maître", "pageux" ou "salubrité" (pour retraite anticipée), on sait attendre dix ans avant d'apprendre les "astuces" des anciens, on parle de Napoléon, fondateur du corps des typographes orientalistes, comme d'un vieux bienfaiteur familier.

 

"NAPO raflait tout !" s'enthousiasme Gilles, "une partie du fonds a été ramenée des services de la propagande du Vatican après la campagne d'Italie. Bien sûr, il a fallu restituer, en 1815. Mais on a fait des copies !"

 

Le "fonds", ce sont les poinçons, ces petits crayons d'acier durci à l'extrémité desquels sont gravées en relief les lettres étalons. Leur empreinte pressée dans une matrice en cuivre où sera coulé le plomb fondu permet de reproduire à l'infini les caractères exacts. L'Imprimerie en possède 230 000, dans plus de 70 écritures différentes (grec, arabe, hébreu, javanais, cunéiforme, etc.), dont certains remontent à la Renaissance ; sans compter les idéogrammes chinois, ni les cuivres, les bois gravés, les fers à dorer, les matrices, etc. Plus de 500 000 pièces en tout, dont la majeure partie a été classée - comme certaines machines - au titre des monuments historiques.

 

Les trois quarts des caractères historiques de l'humanité reposent ici, en chambre forte, jalousement gardés. Il faut montrer patte blanche. Et encore, on vous surveille. Le cabinet des poinçons est un trésor unique au monde, "leur trésor". Tous le disent avec la même émotion : "Les poinçons, c'est le plus beau !" Tant même, qu'arrivé dans le saint des saints on est presque déçu. Ce n'est, après tout, qu'une collection, et des moins spectaculaires. Des centaines de petits casiers en bois blond rangés sur des étagères.

 

Bien sûr, dans les boîtes, il y a des chefs-d'œuvre comme "la Perle", le plus petit corps jamais produit, gravé par René-Louis Luce avant 1714, un ravissement de spécialiste - "On adore le "z", il est vivant !", s'attendrit Nelly ; il y a aussi les curiosités, les hiéroglyphes de Champollion, taillés en 1828, pour l'édition de son Précis, le manuscrit en grec d'Ange Vergèce, calligraphe de François Ier, les vignettes du même Luce conçues comme un puzzle. On y découvre les mystérieuses résonances qui lient chaque époque, chaque style, chaque écriture à un caractère. L'humanisme de la Renaissance au Garamond, la rigueur du Classique au Grandjean, la poésie au Luce, conçu pour qu'un alexandrin tienne sur une ligne, etc.

 

Mais ce n'est pas le plus étonnant. Ce qui fait du Sein une chaîne sans équivalent, c'est le savoir qui permet de reproduire ces fameux poinçons, les matrices ou les caractères, de pouvoir encore fabriquer des livres, des gravures en taille douce, en litho, en phototypie, exactement comme ils étaient faits à leur époque. "Un texte imprimé en Grandjean, c'est le même livre que lisait Louis XIV", note Christian Paput. Il faut quatre ans pour recopier une boîte de poinçons, dix ans pour former un graveur confirmé à la "lettre". "C'est le plus rigoureux, la lettre, insiste Nelly, on ne sait pas à quelle échelle on travaille, on progresse à la sensation."

 

Oui, le plus étonnant, ici, c'est la main de l'homme ; son œil, sa sensibilité qu'aucun scanner ne peut égaler. Ces prouesses sans ostentation qu'on retrouve à tous les stades de la chaîne. A l'atelier des matrices, où les outils de précision marqués par le pouce de générations d'ouvriers sont rangés chaque soir, dans un petit coffre-fort. A la fonderie de lettres, à la composition, à l'impression, où on bichonne de vénérables presses comme des engins de compétition.

 

A la phototypie, où seul Maurice Dizi, le dernier spécialiste en activité, sait doser la gélatine qui, étalée sur une plaque de verre, puis insolée à travers un négatif et encrée avec délicatesse, permet des reproductions d'une finesse incomparable, sans trame. Si fidèles d'ailleurs que chaque dessin ou gravure ainsi imprimé est marqué, sur l'envers, d'un tampon pour éviter confusions ou arnaques...

 

Cette culture, miraculeusement préservée depuis Gutenberg par les aristocrates du monde ouvrier, est condamnée. "C'est fini, les enfants qui font le même métier que leurs pères. Quand je dis que je suis dans la même boîte depuis l'apprentissage, j'ai l'impression de venir d'une autre planète", constate Gilles Contesenne. Nos "trésors vivants" ne se font guère d'illusions. Ils ne se battent pas seulement contre la direction, mais contre l'évolution de toute une société. "Ça fait drôle de penser qu'on est les derniers à savoir faire ça. Mais que faire, sinon constater le gâchis ?", soupire Maurice, résigné. "C'est pour tout pareil. On veut aller plus vite pour payer moins cher, on fait de la m..., c'est tout !"

 

Jean, l'imprimeur, préfère en rire : "La Coche, en 2003, avait plein de projets naïfs. Il voulait nous trouver un "écrin", pensez ! Le problème, c'est qu'il n'y a pas de boulot, comment voulez-vous qu'on tourne comme une PME ? Personne ne veut de nous !" D'autres sont plus méfiants : "La direction laisse pourrir pour vendre le patrimoine par morceaux, il y a beaucoup de prédateurs qui rôdent autour de nos collections."

 

Immobilisme ou embarras, Loïc Lenoir de la Cochetière fait le mort, y compris avec les médias. En dépit d'appels répétés, on ne verra pas le PDG. Cela n'a d'ailleurs aucune importance. A force d'être livré à lui-même, menacé, ballotté de projets en promesses déçues, l'atelier a fini par prendre son autonomie. De fait, sinon de droit. Les visites, l'argumentaire, les démonstrations, les "dix-huit" s'en chargent, les relations publiques aussi. Amis, retraités, clients, chercheurs, artistes, étudiants, professeurs, tout le monde a été mobilisé pour défendre le Sein. Une première campagne de sensibilisation, il y a trois ans, leur avait permis d'obtenir des crédits du ministère de la culture pour former quatre apprentis. Il s'agissait de sauver les meubles et de continuer à tourner.

 

Cette fois la menace est plus directe. La mobilisation aussi. Autour des "trésors vivants", s'est ainsi constitué un véritable collectif international, Garamonpatrimoine. Né en juin 2004 à l'école Estienne, il a non seulement élaboré un projet de Conservatoire de l'imprimerie, de la typographie et de l'écriture (CITE) sur le modèle du Conservatoire des arts et métiers, mais aussi créé un site sur Internet (www.garamonpatrimoine.org) et lancé une pétition qui a recueilli 15 000 signatures.

 

Un record en un délai aussi bref. "Si on veut éviter que cet ensemble ne soit plus que des machines mortes exposées dans un musée, il faut faire vite, souligne son porte-parole, Alain Joly, ancien copain d'école du maître graveur, très vite !"

 

Véronique Maurus

 

•EXTRAIT DE L'EDITION DU 20.02.05