Le lundi de Pentecôte

 

 

<<<je ne sais pas ce que vous avez tous à grogner: le lundi de pentecôte n'a rien de religieux, je crois? C'est juste le premier lundi de l'année ordinaire. Corrigez-moi si je me trompe. De plus, la charité fait partie de notre foi, et c'est mal de refuser , le lendemain de la Pentecôte, d'aider le gouvernement dans ses essais de prise en charge de nos aînés , même s'ils sont gauches et absurdes. Marie<<<


Chère Marie,


C'est effectivement, apparemment, la conception du Missel de Paul VI. Je dis "apparemment" parce qu'il ne faut pas inférer du fait que ce Missel (à la différence de nos "dom Lefebvre" de jadis) ne donne pas de précision sur la fête du jour qu'il faut en inférer qu'il 'y a pas "fête".


Le lundi de Pentecôte est fêté, dans toute l'Eglise et depuis l'origine, comme toute la semaine qui suit la Pentecôte (et celle qui suit Pâques) comme une seule fête et un seul jour, comme le dimanche précédent (la préface qui fêtait chaque jour de cette semaine la venue de l'esprit "in hoc die" - alors que ces trois mots étaient omis le reste du "temps après la Pentecôte" et aux fêtes du Saint-Esprit - le disait assez clairement). La solennité de la fête, qui partage avec celle de Pâques le rang de principale fête de l'année (eh oui, avant Noël !) justifie ce traitement propre à ces deux fêtes.


En un temps où la majorité des travaux se faisaient dans les champs, et en pleine période de travaux agricoles, il était cependant impensable que toute la semaine fût chômée. N'étaient donc chômés, avec le dimanche, que le lundi... et le mardi de Pentecôte. Le lundi de Pentecôte est resté férié jusqu'à cette année. Le mardi l'était encore, dans nombre d'institutions (notamment la Bibliothèque nationale, les Archives nationales et l'Institut de France - dans cette dernière institution, toute la semaine de Pâques était chômée) jusqu'aux dernières années 80 du XXème siècle... Il figurait également comme jour chômé dans nombre de contrats de travail du XIXème siècle et du début du XXème siècle.


La charité, vous le dites fort bien, "fait partie de notre foi" : elle en est même l'essentiel. Mais la charité est un sentiment (suivi des actions qu'elle entraîne) personnel et volontaire. Il n'y a pas de "charité" imposée. Au contraire, le fait d'imposer une "action de solidarité" peut avoir pour effet de démobiliser les actions charitables, certains estimant en "avoir bien assez fait".


 En outre, la loi Raffarin se heurte à la loi tout court. Je ne sais s'il y a un texte de loi français qui stipule que le travail "forcé et obligatoire" est interdit. En tout état de cause, cette disposition se trouve dans la Constitution que le même Raffarin nous presse d'adopter (Art. II-65.2. "Nul ne peut être astreint à accomplir un travail forcé et obligatoire" ; vous constaterez que même le travail "forcé et obligatoire" payé est interdit...) et se heurte au vieux principe "toute peine mérite salaire".


De ce que, sous le coup de l'émotion, un peu plus de la moitié des Français aient répondu à un sondage qu'ils étaient "prêts à abandonner une journée de salaire" pour remédier à la situation des personnes âgées dépendantes, M. Raffarin a tiré la conclusion qu'ils étaient prêts à se le voir imposer : ce n'était pourtant pas la même chose ! d'autant moins la même chose que quand il a fallu passer à la rédaction effective de la loi, on s'est aperçu qu'il était impossible de contraindre les entreprises à reverser une journée de salaire et que l'on s'est contenté d'une partie des cotisations sociales : dès lors, beaucoup de salariés ont eu l'impression que l'on leur demandait de travailler gratuitement une heure ou deux pour les "vieux" et cinq à six heures pour les beaux yeux de leur entreprise. Tandis que bon nombre d'entreprises, elles, n'avaient nullement besoin d'une journée supplémentaire de production qui risquait d'ajouter à leurs stocks improductifs. En outre, M. Raffarin a eu l'idée saugrenue de crééer une nième branche de la Sécurité sociale, c'est-à-dire d'augmenter les frais généraux et salariaux de celle-ci. Pire, il a consacré une portion non négligeable de l'argent qui aurait dû revenir au "vieux" pour une campagne publicitaire (entre autre deux pages pleines, plusieurs jours de suite, dans tous les quotidiens - et Dieu sait que ce n'est pas gratuit !) en faveur de "sa" loi.


Les fonctionnaires - et plus encore les élèves des écoles, collèges et universités - se sont très vite rendu compte que leur "travail" du lundi de Pentecôte ne pouvait en aucun cas augmenter d'un centime la somme qui serait consacrée aux "vieux".


Bref, une proportion très importante de Français ont eu l'impression qu'on les prenait - pardonnez-moi - pour des "couillons"... et ils ont manifesté leur mauvaise humeur.


Cette mauvaise humeur ne veut pas dire "refus de charité" ou de "solidarité". On l'a bien vu à l'occasion du raz-de-marée où cette charité et cette solidarité se sont - volontairement - exprimées dans de telles proportions que certaines organisations caritatives ne savent plus - littéralement - quoi faire de l'argent reçu, compte tenu de diverses contraintes statutaires ou légales et de la mauvaise volonté de certaines autorités locales.


Tout n'est donc pas perdu. Si M. Raffarin (qui sait si bien céder devant trois pelés et quatre tondus qui manifestent dans la rue) ait la sagesse de retirer "sa" loi pour les années à venir et de chercher d'autres moyens.


Je verrais bien - entre autres possibilités - une Fondation nationale destinée à recevoir les dons spontanés destinés à améliorer la situation des personnes âgées dépendantes, lesquels, par exception à la règle générale, emporteraient réduction d'impôt de 90% ou plus au lieu de 60 ou 75%. Pour lancer cette fondation, quelques "téléthons", quelques jeux télévisés. Et pour la gérer, presque exclusivement des bénévoles, afin de ne pas obérer les fonds de lourds frais de fonctionnement.


Je serais bien étonnée que cela ne rapporte pas autant et plus qu'une "journée de corvée".


Que voulez-vous ? les Français mettent assez volontiers la main à la poche, mais ils n'aiment pas trop que l'Etat ait commencé par y glisser la sienne.


Amitiés


Anne

annelysdefrance , le 16 mai 2005