Éloge de l'abstention

Le 29 mai prochain, les Français seront conviés à un référendum de la plus haute importance. Une consultation de celles qui peuvent engager des décennies. A l'échelle d'une vie ce n'est pas rien. Aussi, même si je ne suis pas convaincu de l'importance du traité de la constitution dans le devenir du libéralisme, j'ai bien conscience des implications que ce texte peut avoir dans ma vie future et celle de mes semblables.

C'est précisément de cette puissance d'impact que je voudrais parler.

Tout système, politique ou non, génère le discours de sa légitimation. C'est une nécessité lié à l'impératif de sa survie et de sa reproduction. Bien entendu, derrière le « système », ce sont des individus qui ont intérêt ou non à la perpétuation de l'ordre existant. En démocratie, une série d'acteurs produit donc un discours civique – « citoyen » dirait le néologisme – engageant les gens à participer aux grandes célébrations du régime, à savoir les consultations électorales – avec force culpabilisation si cela est nécessaire.

Pour la promotion de la messe électoraliste, il est répété à l'envie que le vote démocratique exprime la liberté et l'égalité des citoyens. Liberté de choix au sein de l'offre politique, égalité des voix qui comptent toutes pour une. La réalité, bien sûr, est tout autre.

Le vote n'est pas l'expression de la liberté, mais un moyen spécifique de légitimation de la contrainte. C'est même le moyen le plus pervers qui ait jamais été inventé. Auparavant, lorsque la masse croulait sous l'autoritarisme des rois, ou bien sous la férule des tyranneaux, elle était innocente. Les sujets étaient exclus du pouvoir dans leur grande majorité. Il ne leur restait plus qu'à subir, et leurs yeux pour pleurer. L'idée démocratique a été de donner le pouvoir au « peuple ». C'est-à-dire, soit dit en passant, à une abstraction. Mais puisque le peuple a le pouvoir, alors chacun à l'intérieur du peuple l'avait également... Une simple introversion permettrait toutefois de se rendre compte de la chose suivant : je ne suis pas le peuple, donc je ne détiens pas le pouvoir. Une description plus exacte serait de dire que je partage le pouvoir avec un nombre considérable de mes semblables. Ce qui signifie au fond que je ne suis pas libre, mais suspendu au bon vouloir d'une multitude. Alors qu'auparavant l'oppression venait d'un appareil clairement identifiable car extérieur à la masse, la démocratie l'a simplement introduit et dilué au sein même de la masse... Le sujet devenu citoyen ne doit plus lutter contre le roi, le furher, le-guide-suprème-de-je-ne-sais-quelle-révolution, mais contre cet autre sujet lui aussi devenu citoyen. La lutte pour le pouvoir déchire désormais les citoyens entre eux. Le pouvoir n'a pas été supprimé mais simplement déplacé. Sa puissance liberticide n'est pas anéantie. Or, c'est aussi dans ce déplacement qu'apparaît cette autre illusion qu'est l'égalité des citoyens.

Dans le système démocratique, chaque citoyen est égal aux autres. Car une voix ne saurait compter pour davantage. Mais ce que ce mirage empêche de voir, c'est la négation concomitante de ce que j'appelle l'égalité naturelle des individus. Par cette expression, il faut comprendre la chose suivante : nul ne détient de pouvoir sur autrui, que ce dernier n'ait librement et expressément consenti. C'est le postulat qu'aucun être humain, adulte s'entend, ne détient un quelconque pouvoir de coercition légitime sur ses semblables. C'est ce qui fait de l'humanité cette fraternité universelle. C'est ce qui fait des hommes des Égaux. Or, l'individu ne possédant pas de droit de contrainte légitime sur autrui, il ne peut davantage en posséder de légitime en tant que citoyen. Car avant que d'être citoyen, il est d'abord un individu. Un citoyen n'a donc aucun droit fondamentalement juste d'imposer des décisions politiques à ses Égaux.

Or, la démocratie consiste justement à faire triompher les options de certains au détriment d'autres. La démocratie rompt l'égalité naturelle des êtres humains, tout comme avant elle la dictature. Qu'elle assure l'égalité de traitement aux différents joueurs n'enlève rien au fait qu'elle viole et le droit fondamental de pouvoir se soustraire aux désirs d'autrui et le devoir de ne pas soumettre autrui à ses propres désirs. C'est en raison de ce caractère profondément immoral et arbitraire que la démocratie engendre la guerre de tous contre tous. Les uns veulent faire triompher leurs idées, les autres manœuvrent pour les en empêcher. Dans toutes ces opérations, on semble oublier de se demander s'il est normal de forcer les autres à faire selon son propre désir.

En conséquence, l'abstention est la seule attitude morale en démocratie. Il vaut mieux éviter de participer à ces grandes mascarades que sont les consultations électorales. Le vote est une escroquerie. C'est aussi une souillure, un crachat à la face de l'homme. Car par le vote, ce n'est pas un « devoir » qui s'accomplit, mais bien plutôt quelque chose de l'ordre du crime. Voter, c'est vouloir se hisser au dessus de ses semblables, c'est se croire investi d'un pouvoir sur eux qui n'existe pas, c'est les asservir, tels des esclaves, à ses préférences. C'est, ultimement, violer leur liberté qui est le bien le plus précieux que les humains ont en partage. Toute personne respectueuse de ses Égaux, c'est mon avis, devrait renoncer à l'urne et à l'isoloir.

Malheureusement, toutefois, les choses ne sauraient être aussi simples. Car un grand nombre de personnes partagent l'illusion de l'existence d'un « devoir » électoral. Certains ont même la prétention de vous dénier tout droit de jugement critique envers la politique si vous ne votez pas. Vous ne votez pas ? Alors vous n'avez pas le droit d'avoir un avis... C'est ce qu'une peronne me lança un jour à la figure, outrée par mon outrecuidance. Comme si l'existence d'un homme ne se justifiait qu'à travers son statut de citoyen ! Ces individus qui communient dans la religion démocratique représentent donc pour moi un danger potentiel, comme cela ne peut qu'être le cas en démocratie et dans tout système collectiviste où l'opinion de mon voisin, des mes amis, des ma famille peut représenter une coercition à mon égard. Par nécessité, je suis donc conduis moi aussi à utiliser le vote. Car la démocratie vous force à manipuler à votre tour l'arme qui vous asservit pour en faire usage contre vos semblables. C'est certainement un des plus grands raffinements du vice démocratique. Le problème qui se pose à l'approche d'une échéance électorale n'est donc pas d'abord celui de choisir le « meilleur » programme. La question est d'évaluer le niveau de violence auquel ma liberté sera exposée. S'il y a de bonnes raisons de penser que ce niveau sera élevé, alors le principe de résistance à l'oppression me donne le droit d'utiliser le vote pour tenter de prévenir de trop grandes spoliations. Dans cette circonstance, il n'y a pas d'état d'âme à avoir, puisqu'il s'agit de contrer des gens qui n'éprouvent aucun scrupule à vous soumettre à leur volonté. Ce sont eux qui témoignent, en allant voter, du mépris qu'ils ont pour vous. Ce sont eux les initiateurs de l'agression. La légitime défense est toujours permise.

En conclusion, pour ce qui concerne le référendum sur la constitution, la véritable question est d'évaluer l'étendue des risques que le traiter fait courir à la liberté individuelle. Soit il y a plus de danger à rester dans l'état actuel et il faut alors voter oui. Soit il y aura plus de danger à entrer dans l'état nouveau et il faut dès lors voter non. Soit les choses sont indifférentes, auquel cas le respect que l'on doit à autrui de ses droits impose de s'abstenir. Mais outre la légitime défense, l'abstention sera toujours la plus vertueuse des attitudes.

C.C.A.

 

 

Article extrait de http://www.cca-fr.net/carnetreflexion/carnet10_eloge_abstention.htm et signalé par Soldat Louis le 04 mai 2005, le texte mis en gras par nous est celui qui a été transmis directement à VR.